Cher M. Greenblatt, je ne peux que vous souhaiter de réussir alors que vous allez vous atteler à la tâche de faire progresser la situation sur le front israélo-palestinien. Vous pouvez être aussi surpris de vous retrouver ici que nous le sommes de vous voir. Et je n’ai en fait aucune idée de l’autorité dont vous bénéficiez, ou de ce qui est supposé survenir lorsque vous reviendrez de chez nous. Il est possible d’ailleurs que vous n’en ayez aucune idée non plus.

Mais dans la mesure où, jusqu’à présent, cela n’a pas été votre toute première préoccupation, et dans la mesure où vous êtes également le premier responsable à être envoyé ici par le nouveau président dans l’objectif de faire la paix, permettez-moi de vous soumettre certaines idées, du point de vue d’un Israélien qui a observé – sans satisfaction – des efforts de paix bien intentionnés échouer encore et toujours au fil des années.

La majorité des Israéliens veulent se séparer des Palestiniens, pas vraiment en raison d’un amour particulier que nous porterions à nos voisins, mais par conscience de nos intérêts. Israël le seul pays sur terre avec une majorité juive. Et nous insistons sur sa particularité démocratique que nous devons conserver. Parce qu’il y a aujourd’hui presque autant de non-Juifs que de Juifs entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain, il est nécessaire que nous nous séparions de Palestiniens ou nous risquerons de perdre notre état juif ou notre démocratie.

Nous affirmons avec emphase avoir un droit sur la Cisjordanie disputée, la Judée et la Samarie historiques, qui nous a été conférée par l’histoire, mais exercer ce droit risque de condamner Israël, état juif et démocratique, et nous reconnaissons donc cet impératif qui est de trouver un compromis avec les millions de Palestiniens qui ont également droit à cette terre.

Un grand nombre d’entre nous considérons que ce n’est pas une bonne chose pour eux et qu’il est destructeur pour nous de diriger les vies des Palestiniens, même à l’ampleur réduite où nous le faisons encore. (Israël ne contrôle pas le quotidien dans les villes de Cisjordanie). La majorité d’entre nous, Israéliens, pour cette raison également, sommes perplexes face aux appels à droite de l’échiquier politique d’annexer une grande partie de la Cisjordanie, voire tout son territoire. Pourquoi choisirions-nous d’avoir des millions de Palestiniens hostiles et contraints de vivre sous notre gouvernance ?

Nous avons également tendance à penser que le temps joue contre nous. Les démographes débattent entre eux, et un grand nombre d’entre nous débattent avec les démographes, mais le consensus général reste que, d’ici quelques décennies, les Juifs seront minoritaires entre le fleuve et la mer. Et c’est donc une nouvelle urgence en faveur de la séparation.

Jason Greenblatt et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le 13 mars 2017. (Crédit : GPO)

Jason Greenblatt et le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le 13 mars 2017. (Crédit : GPO)

Pourquoi – si les choses sont aussi manifestes – n’avons-nous pas coupé les liens avec les Palestiniens ? Pourquoi avons-nous tellement frustré vos prédécesseurs de l’administration Obama, rejetant leurs prières de prendre des risques territoriaux pour la paix, en tournant en ridicule leurs propos sur les barrières de sécurité à plusieurs niveaux et autres arrangements, qui nous maintiendraient ostensiblement en sécurité après un retrait vers une version légèrement amendée des frontières pré-1967 ?

Pourquoi ? Parce que nous ne faisons pas confiance aux Palestiniens. Nous pensons que nous sommes vulnérables face aux agressions dont ils pourraient être les initiateurs. Et même si nous devions laisser de côté nos doutes concernant le régime actuel de Mahmoud Abbas, nous savons que nous pourrions être facilement balayés par le Hamas ou d’autres extrémistes si les forces israéliennes devaient ne pas être déployées en Cisjordanie.

Et si le Hamas ou d’autres extrémistes devaient s’emparer de la zone, comme cela a été le cas à Gaza en 2005 après notre départ, Israël serait paralysé. N’importe quel site en Israël peut se trouver à la portée des tirs de roquettes depuis n’importe quel site en Cisjodanie. Nous sommes parvenus à fonctionner, d’une façon ou d’une autre, durant les 50 jours de guerre contre le Hamas en 2014. Nous ne pourrons pas fonctionner un seul jour avec un Hamas qui aurait pris le contrôle de la Cisjordanie.

Ehud Barak, left, with Bill Clinton and Yasser Arafat (photo credit: Sharon Farmer)

Ehud Barak, Bill Clinton et Yasser Arafat (Crédit : Sharon Farmer)

Nous ne nous sommes pas toujours méfiés d’Abbas comme c’est le cas aujourd’hui. Nous avons conclu, après que la tentative de pourparlers de paix de l’administration Clinton, en l’an 2000, a été vouée à l’échec sous l’impulsion de Yasser Arafat, qu’Arafat n’allait jamais authentiquement assumer Israël, l’état juif, et nous l’avons vu revenir de ces négociations pour renforcer l’assaut stratégique des attentats-suicides à la bombe contre nous lors de la Seconde Intifada. Mais nous n’avons pas considéré Abbas comme un fourbe parrain du terrorisme, même si nous avons déploré qu’Abbas échoue à contrer le faux narratif légué par Arafat, selon lequel il n’y a jamais eu de temple juif à Jérusalem – et que les Juifs n’ont donc aucun droit de se trouver là.

Toutefois, ces dernières années, nous avons également observé Abbas, présidant une hiérarchie qui sans relâche a diabolisé et calomnié Israël, qui a incité les Palestiniens à la violence à notre encontre et encouragé le terrorisme. Nous avons vu cette Autorité palestinienne immortaliser les terroristes en donnant leur nom à des rues ou à des places en leur mémoire, et en donnant des salaires à leurs familles. Et dernièrement, nous l’avons vu personnellement renforcer les tensions qui entourent la question incendiaire du mont du Temple, en saluant la pureté du sang des martyrs Palestiniens qui a coulé pour défendre Al-Aqsa — contribuant directement à l’hystérie qui entoure le site, et encourageant donc les attaques à la voiture-bélier, les attentats à l’arme à feu ou à l’arme blanche.

Comment alors, dans ce contexte presque impossible, M. Greenblatt, en tant qu’amoureux d’Israël et, sans aucun doute, en tant que demandeur de paix, pourrez-vous réussir à mener à bien votre mission ?

La paix exige à la fois un leadership décisif et un soutien populaire – chacun légitimé et nourri par l’autre.

Il y a un soutien populaire israélien de principe pour un accord parce que la majorité des Israéliens, comme je l’ai fait remarqué ci-dessus, considèrent la séparation d’avec les Palestiniens comme un intérêt vital. Et je pourrais même dire qu’Israël a élu des leaders au cours des décennies qui avaient prouvé être prêts pour la paix, et qu’il a déchu des leaders – dont Benjamin Netanyahu en 1999 — lorsqu’il a craint de manquer des opportunités de la réaliser.

Le président de l'AP Mahmoud Abbas pose avec les prisonniers libérés le 30 octobre 2013 dans le cadre des négociations de paix israélo-palestinien (Crédit : Issam Rimawi / Flash90)

Le président de l’AP Mahmoud Abbas pose avec les prisonniers libérés le 30 octobre 2013 dans le cadre des négociations de paix israélo-palestinien (Crédit : Issam Rimawi / Flash90)

Mais il n’y a pas de parallèle du côté palestinien. Il me semble qu’il y a un soutien populaire qui est cruellement inadéquat pour un accord chez les Palestiniens, parce que la conviction largement répandue reste que les Juifs n’ont pas le droit de se trouver ici, et que s’ils tiennent suffisamment le coup, suffisamment longtemps, ils seront alors en mesure de voir disparaître la souveraineté juive. Tout leader palestinien qui accepterait donc des compromis en vue d’un accord serait alors considéré comme un traître, un vendu à la cause.

En tant que leur vétéran, que chef ultra-crédible, Arafat aurait pu oeuvrer à changer l’état d’esprit des Palestiniens plus facilement qu’Abbas. Arafat aurait pu leur faire comprendre que la seule voie qui soit viable pour l’indépendance passait par une vraie reconnaissance d’Israël. Mais il n’avait aucun désir de le faire. Abbas pourrait aussi avoir risqué sa vie en tentant de dire à sa population la vérité dérangeante que les Juifs ont eux aussi des droits sur cette terre. Il a choisi de ne pas le faire.

Comment modifier ce tableau, M. Greenblatt ? Un seul mot : l’éducation.

Changez ce qui est enseigné et répété sur Israël aux Palestiniens dans leurs écoles et dans leurs mosquées, par leurs responsables politiques et via les médias sociaux, et vous commencerez à créer un climat dans lequel , un jour – qui sait, peut-être vous-même le verrez-vous ? – un authentique progrès vers un accord deviendra-t-il possible.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à la Maison Blanche, le 15 février 2017. (Crédit : Saul Loeb/AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à gauche, et le président américain Donald Trump, à la Maison Blanche, le 15 février 2017. (Crédit : Saul Loeb/AFP)

Et comment réaliser ce changement ? En insistant sur son importance, et en utilisant l’influence des Etats Unis pour que les autres insistent aussi là-dessus – en condition préalable aux aides financières distribuées aux Palestiniens et au soutien diplomatique apporté aux Palestiniens.

Faites de l’enseignement de la « culture de la paix » un élément essentiel de vos efforts pour la réalisation de la paix. Lors de la tentative avortée – c’était prévisible – de l’administration Obama d’arriver à un accord en 2013-14, les deux parties avaient réalisé des progrès vers un document conjoint consacré très précisément à cette question – le renforcement de la tolérance, de la compréhension et du respect mutuels. La responsable des négociations israélienne à ce moment-là, Tzipi Livni, m’avait donné des détails dans une interview qui date de septembre 2014. Revenez à ce document. Faites-le revivre.

Eduquez, ouvrez les esprits, stimulez la compréhension et vous commencerez à modifier la nature des interactions. Et vous offrirez à votre mission des perspectives de succès.

Je ne dis pas que toutes les responsabilités sont imputables aux Palestiniens. Clairement, votre administration réfléchit déjà à la manière dont Israël pourrait contribuer aux prémisses d’un changement de climat. Et déjà, le président a fait part de ses inquiétudes concernant les activités d’implantations.

L’erreur du président Obama a été de fustiger toutes les constructions au-delà des lignes de 1967 comme un crime de gravité égale. Une approche plus avisée serait pour Israël, en coordination avec votre administration, de s’abstenir de construire dans les zones que nous devrons abandonner – avec réticence de toute façon – si nous devons respecter notre impératif à long terme de séparation à long terme d’avec les Palestiniens.

Dessin publié sur la page Facebook du Fatah, décrivant trois juifs fuyant une voiture conduite par un Palestinien qui essaie de les renverser, en novembre 2014. (Crédit : capture d'écran Facebook)

Dessin publié sur la page Facebook du Fatah, décrivant trois juifs fuyant une voiture conduite par un Palestinien qui essaie de les renverser, en novembre 2014. (Crédit : capture d’écran Facebook)

On peut aussi faire davantage pour aider à encourager l’économie palestinienne et la liberté de mouvement dans le cadre des limites instituées par les inquiétudes sécuritaires légitimes d’Israël. Une économie florissante en Cisjordanie n’est malheureusement pas une condition suffisante à la paix mais elle est nécessaire.

M. Greenblatt, vous commencez votre mission à un moment qui, potentiellement, est légèrement plus encourageant que cela n’a été le cas pour certains de vos prédécesseurs. Les préoccupations partagées face à l’Iran signifient que d’autres dans cette région sont plus prêts que dans le passé à s’allier avec Israël, de manière privée si ce n’est pas publique. Il y a eu du désarroi dans certaines parties de la région en raison de la faiblesse perçue de l’administration Obama – qui a échoué à soutenir les réformistes en Iran, qui a échoué à intervenir lorsque Bashar Assad en Syrie a gazé sa propre population.

Votre état prend un nouveau départ.

Votre administration est considérée comme imprévisible. Et votre président se délecte de l’idée de parvenir à un accord.

Ce qui aurait semblé logique depuis des années – la nécessité d’investir dans des efforts stratégiques d’éducation afin de créer un climat populaire palestinien qui vienne soutenir le compromis – a été ignoré par vos prédécesseurs variés. Ils ont plutôt suivi des décennies de sagesse conventionnelle et cherché à amener par un bras de fer les parties à convenir d’un accord impossible dans un calendrier impossible. Je vous recommande vivement de défier la sagesse conventionnelle. Faites l’imprévu. Cela pourrait être la voie la plus intelligente.

En supposant, je le précise, que votre mission ait bien le potentiel présidentiel pour mener quelque part.