CHARLOTTESVILLE, Virginia (JTA) — Les suprématistes blancs, malgré leur détermination tant vantée, sont apparus désorientés.

La ville de Charlottesville avait permis à environ 500 d’entre eux, grâce à la pression de l’Union américaine pour les libertés civiques, de manifester au parc de l’émancipation, ou comme ils préfèrent l’appeler, au Parc Lee, afin de protester contre la volonté de la ville de retirer la statue du général confédéré Robert E. Lee.

La situation est restée sous contrôle pendant une heure environ samedi, et ensuite les manifestants et les contre-manifestants ont commencé à se lancer les uns sur les autres des bouteilles en plastique. On ne sait pas vraiment qui a commencé. Il y a eu des bombes lacrymogènes – pas très irritantes – qui semblaient surtout provenir du camp des suprématistes blancs. Et ensuite les deux camps se sont précipités l’un contre l’autre dans des échauffourées.

Le gouverneur de Virginie, Terry McAuliffe, a déclaré l’état d’urgence. Obéissant à la police, les suprématistes blancs ont quitté le parc pour commencer à marcher vers le nord, mais personne ne semblait savoir où exactement. Il y a eu des rumeurs d’un rassemblement sur un parking, mais personne n’était sûr de savoir quel parking. Alors qu’ils s’approchaient du Mémorial du Vietnam de Dogwood, une colline bucolique surplombant un pont routier, ils se sont arrêtés pour se parler et ont fini par faire ce que font tous les marcheurs lors d’une chaude journée d’été : ils se sont assis sur l’herbe, ont cherché de l’ombre et ont commencé à discuter.

Je les suivais à une distance raisonnable avec une poignée de journalistes et quelques personnes qui n’étaient pas là pour une contre-manifestation, mais plutôt pour porter un message alternatif. Zelic Jones de Richmond portait une pancarte avec une formule de Martin Luther King Jr. : « Nous devons accepter la déception finie, mais ne jamais perdre l’espoir infini. »

Ligne de front entre néonazis et contre-manifestants à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Ligne de front entre néonazis et contre-manifestants à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

J’ai grimpé la colline pour voir si quelqu’un voudrait bien parler. Les manifestants avaient certes ignoré la presse, mais je pensais qu’au repos, ils pourraient être plus ouverts à la discussion. Ce n’était pas le cas. Un homme, portant un pantalon noir, un tee-shirt blanc, des lunettes de soleil et une casquette, m’a empêché de passer. Il s’est déplacé pour se mettre entre moi et toute personne que j’espérais interviewer.

Je l’ai regardé directement dans les yeux.

« Comment ça va, Shlomo ? », a-t-il dit.

« Je m’appelle Ron », ai-je dit. Je ne m’étais pas présenté en tant que juif.

« Tu ressembles à un Shlomo. »

« Vous voulez parler ? », ai-je proposé.

« Je ne parle pas à la presse, a-t-il répondu. Elle ne fait que mentir. » Et il est parti.

L’échange m’a secoué dans sa dimension personnelle. On m’a détesté, directement, pour de nombreuses raisons mais cela faisait longtemps – il faudrait remonter à ma petite enfance – que je n’avais pas été confronté à la haine simplement parce que je ressemblais à un Juif.

Il y a un an, j’avais participé à une conférence de l’extrême droite organisée dans un hôtel de Washington D.C. ; l’événement avait été organisé par un des théoriciens de l’extrême droite, Richard Spencer, qui était également présent à Charlottesville.

Cette conférence de presse – une expression de la suprématie blanche utilisée pour masquer le contenu haineux – était bien loin de la haine qui a envahi les rues de Charlottesville samedi. Spencer était poli et aimable après l’événement. Ses idées sont toxiques, mais dans les couloirs paisibles d’un hôtel de Washington, elles semblaient dépourvues de méchanceté ; elles faisaient penser à l’imagination d’un enfant agité.

Ici, à Charlottesville, la haine était présente, réelle et devait tuer quelqu’un avant la fin de la journée, lorsqu’une voiture conduite par un homme de 20 ans originaire de l’Ohio allait foncer dans la foule des contre-manifestants.

Parmi les 500 suprémacistes blancs, on trouvait des hommes et des femmes portant des pancartes « Les Goys savent ! » (savent quoi ?) et les « Juifs sont des enfants de Satan ». Il y avait aussi des drapeaux nazis. Il y avait des hommes habillés tout en noir, avec des t-shirts, des pantalons, des bottes militaires et des casques, qui se rassemblaient avec des boucliers en plastique. Certains hommes chantaient pour le « sang et le sol » alors qu’ils marchaient en direction de l’événement au parc de l’émancipation. Et quand les suprématistes blancs se sont rassemblés au parc McIntire, ils hurlaient « Juif » à chaque fois que le nom du maire juif de Charlotteville, Michael Signer, était mentionné.

Secouristes sur les lieux d'une attaque à la voiture bélier contre des manifestants anti-racistes à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Secouristes sur les lieux d’une attaque à la voiture bélier contre des manifestants anti-racistes à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Et bien sûr, l’hostilité n’était pas réservée qu’aux Juifs. Les Juifs n’étaient même pas les cibles principales, c’étaient les Noirs. On trouvait aussi des tee-shirts « Les vies blanches comptent ». En manifestant le long de la route McIntire, les suprémacistes blancs ont hurlé le mot « négro » à des conducteurs qui passaient par là. Plus présents que les drapeaux nazis, on pouvait voir des drapeaux confédérés et leurs différentes versions.

La focalisation sur les Juifs était anormale : cela devait être une manifestation pour l’héritage confédéré et sudiste. Les défenseurs de la cause sudiste n’ont pas toujours été identifiés à un mouvement d’hostilité envers les Juifs. A une heure de route, dans le cimetière Hollywood de Richmond, un monument confédéré, il existe une section juive entretenue avec soin.

Et pourtant, on entendait les chants « les Juifs ne nous remplaceront pas » (en tant que ?). J’ai fait deux autres rencontres plus personnelles. Au mémorial du Vietnam de Dogwood, un homme coiffé d’un chapeau souple pour se protéger du soleil a commencé à me suivre en m’expliquant le mensonge de l’Holocauste, la méchanceté des Juifs, l’importance de l’ADN dans la détermination de la pureté. J’ai battu en retraite alors qu’il me courait après en criant, « Ma mère dit que je suis juif ! Ma MERE ! Est-ce que ça veut dire que j’ai le droit à quelque chose ? (J’ai résisté à l’envie de lui répondre « L’amour de votre mère ».)

Et plus tôt dans la journée, alors qu’il quittait le parc de l’émancipation, un groupe de jeunes m’a pris à parti et m’a crié dessus : « Abattez ce mur en Israël ! Frontière ouverte pour tout le monde ! » – en référence à une théorie populaire dans l’extrême droite, selon laquelle les Juifs mettent en place des frontières ouvertes pour ruiner les Etats-Unis tout en gardant Israël pur. Et ils ont continué leur chemin.

Des situations comme celles-ci ont tendance à vous déconcerter, moi tout du moins. Ce que les racistes considèrent être des insultes blessantes me semblent être des phrases dépourvues de sens, des hurlements de personnes pleines de préjugés ou à la frontière de la folie. Pourquoi « Shlomo » parmi tous les noms ? Que voulait bien pouvoir dire ce discours sur l’ADN ? Un mur en Israël ?

Et puis une voiture a foncé dans la foule, une personne est morte, et 35 autres ont été blessées, dont cinq gravement. Il est devenu plus difficile de prendre la dimension absurde de tout cela et de l’utiliser pour conserver une distance émotionnelle par rapport à ce discours de haine. J’ai compté les blessés, transportés sur des brancards vers les ambulances, et les personnes moins gravement touchées avec des vêtements déchirés, qui se penchaient sur les épaules de leurs amis et grimaçaient.

Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l'extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Des centaines de suprématistes, de néonazis et de membres de l’extrême-droite américaine à Charlottesville, en Virginie, le 12 août 2017. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

Je me suis réfugié dans un café qui était ouvert uniquement au membre de l’église et à la presse, et distribuait gratuitement de l’eau et de la bière. J’ai envoyé un article, et sur grand écran, CNN annonçait que le président américain Donald Trump était sur le point de s’exprimer.

Le silence s’est fait dans le café : il semblait exister, même parmi cette foule de libéraux, la volonté d’un message d’unité de la part d’un président qui a promis, et a plus souvent échoué que réussi, de nous représenter tous.

Trump s’est éclairci la gorge en prononçant quelques mots sur l’administration des vétérans, puis il a déclaré : « Nous condamnons dans les termes les plus forts ces manifestations flagrantes de haine, de bigoterie et de violence, venues de tous les côtés ». Quand il a prononcé « de tous les côtés », la foule a poussé des cris de colère. Et Trump a répété « de tous les côtés ».

Il n’y avait qu’un côté visiblement complètement rongé par la haine samedi à Charlottesville.

Alors que le jour touchait à sa fin, le Maison Blanche a refusé de retirer la remarque de Trump sur « tous les côtés », et les tweets de Trump n’ont pas aidé à clarifier les choses.

« Condoléances à la famille de la jeune femme tuée aujourd’hui, et mes meilleures pensées à tous ceux qui ont été blessés à Charlottesville en Virginie. Tellement triste ! » disait son dernier tweet de la journée.