Quand Alfred Willer n’était encore qu’un petit garçon en Tchécoslovaquie, il a dessiné une forêt et colorié les arbres en rouge, comme s’ils étaient en feu. Sauf que la forêt ne brûlait pas, et les arbres étaient en fait censés être verts. C’est ainsi que Willer a découvert qu’il était daltonien.

Cette anecdote figure en bonne place dans le nouveau documentaire de Marina Willer, « Red Trees » [« Les Arbres rouges »], qui relate les expériences de son père pendant l’Holocauste, alors qu’il n’était encore qu’un adolescent.

Alfred Willer et ses parents ont été l’une des seules familles juives à survivre à l’occupation nazie de Prague pendant la Seconde Guerre mondiale.

Alfred Willer, maintenant âgé de 87 ans, est également un daltonien au sens figuré. Avec une famille religieusement mélangée et une attitude chaleureuse et ouverte à toutes les personnes de son pays d’adoption multiculturel du Brésil et d’ailleurs, il a toujours vu au-delà de la race et de la religion.

« Je n’ai jamais compris l’attachement à une nation, à une seule culture, une origine. Nos origines sont nombreuses, nos voyages sont tout à fait imprévisibles. Nous sommes un mélange, et c’est là où réside la beauté », explique Willer dans le film.

La designer et la réalisatrice, Marina Willer (Crédit : Autorisation)

La designer et la réalisatrice, Marina Willer (Crédit : Autorisation)

Malgré son daltonisme, Willer est une personne très visuelle. Ayant toujours aimé dessiner, il est devenu un architecte moderniste à succès, travaillant principalement dans la ville brésilienne de Curitiba. Willer a transmis sa créativité et son instinct visuel à ses enfants, y compris à sa fille, aujourd’hui londonienne, Marina, qui est une célèbre graphiste et associée chez Pentagram, le plus grand studio de design au monde.

Ceci étant dit, il n’est pas surprenant que Marina Willer ait choisi une langue visuelle pour raconter l’histoire de son père. Cependant, « Red Trees », sorti le 15 septembre à New York et à Los Angeles, se démarque de ce genre de film en empruntant, sur la mémoire de l’Holocauste, un nouveau territoire artistique.

Un essai visuel impressionniste, « Red Trees » est rempli d’images étonnantes et colorées filmées en République tchèque, à Londres et au Brésil par César Charlone (« La Cité de Dieu »). Quelques anciennes photos familiales sont parsemées ici et là, mais il n’y a pas une seule séquence d’archives en noir et blanc qui apparaît dans le film.

Red Trees: A story of displacement, hope and acceptance from Pentagram on Vimeo.

« La mémoire de l’Holocauste est un sujet qui a tellement été abordé. Je voulais attirer l’attention sous un angle différent », a déclaré Marina Willer au Times of Israël.

Et dans un monde dans lequel les images apparaissent et disparaissent instantanément, Willer a délibérément choisi de laisser Charlone s’attarder sur les images tandis qu’elle, son père et l’acteur Tim Pigott-Smith (qui lit les mémoires d’Alfred Willer) racontent l’histoire de son père.

« Nous ne prêtons attention à rien d’autre, et pendant ce temps, le monde s’effondre autour de nous. Le film a une manière lyrique et poétique de faire réfléchir. Je pensais que le sujet méritait le temps, l’espace et le silence de l’humilité et du respect des familles et de leur perte », a déclaré Willer.

Alfred Willer dans 'Red Trees' (Crédit : Cohen Media Group)

Alfred Willer dans ‘Red Trees’ (Crédit : Cohen Media Group)

Le producteur Charles Cohen a été facilement convaincu, impressionné par la vision artistique et le professionnalisme de Willer après avoir visionné une vidéo promotionnelle sur Kickstarter au sujet du film. Willer avait l’intention de faire un court métrage, mais Cohen l’a convaincu que son « Red Trees » devrait être un long-métrage.

« J’ai été très touché par l’histoire et la façon dont le film a été réalisé. Ce n’est pas un autre [film sur la] mémoire de l’Holocauste, sur la perte et la tragédie. C’est un excellent exemple de la persévérance et de l’ingéniosité d’une famille. Il pleure ceux qui ont été perdus, mais il célèbre aussi ceux qui ont survécu », a déclaré Cohen.

Alfred Willer n’a jamais évoqué ce qui lui est arrivé pendant la guerre, ni avec sa famille, ses amis et ses voisins ou avec ses enfants jusqu’à ce qu’ils l’aient emmené faire un voyage en République tchèque pour son 75e anniversaire. (Certaines vidéos filmées pendant le voyage ont été intégrées avec brio dans le film). C’est à peu près avec cette époque-là qu’il a commencé à écrire ses mémoires, sur lesquels Marina Willer a basé « Red Trees ».

Une scène de 'Red Trees' (Crédit : Cohen Media Group)

Une scène de ‘Red Trees’ (Crédit : Cohen Media Group)

Le fils unique de Vilem et de Charlotte Willer, Alfred a eu une enfance heureuse à Kaznějov, où son père, l’un des créateurs de la formule pour l’acide citrique synthétique, a travaillé pour Poldi Steelworks. Après l’occupation allemande de la Tchécoslovaquie, Vilem a été renvoyé de son travail et la famille a été forcée de déménager avec des amis juifs à Prague. Les amis, les Epstein, ont été déportés à Auschwitz en 1942. La grand-mère paternelle d’Alfred, Theresa, a été déportée vers Theresienstadt, où elle est morte de la fièvre typhoïde. De tous les nombreux amis juifs du camp d’Alfred, il a été le seul à survivre.

Alfred et ses parents ont réussi à survivre grâce à sa mère qui était chrétienne et de « bonne famille » et grâce à l’utilité de son père pour les nazis et de son emploi en tant que consultant pour les usines de peinture et de cire à chaussure.

Un raid de la Gestapo dans leur maison, pendant lequel le père d’Alfred a caché avec succès sa formule pour la fabrication de l’acide citrique dans le livre de recettes de sa femme, a mené à la confiscation des passeports de la famille, détruisant ainsi tous les espoirs de la famille de pouvoir s’échapper.

Marina Willer et son père Arthur dans le documentaire 'Red Trees' (Crédit : Cohen Media Group)

Marina Willer et son père Arthur dans le documentaire ‘Red Trees’ (Crédit : Cohen Media Group)

En février 1945, Alfred, alors âgé de 15 ans, a été presque tué lors d’un bombardement britannique de Prague. L’adolescent s’était rendu dans un village situé en périphérie de la ville pour esquisser une vieille église lorsque les avions de guerre britanniques ont fait tomber par erreur 152 tonnes de bombes sur les zones peuplées de la capitale tchèque suite à une erreur de navigation lors du bombardement de Dresde en Allemagne.

Pendant l’insurrection de Prague et la libération par les Soviétiques de la ville en mai 1945, les Willer se sont cachés dans le sous-sol de leur bâtiment pendant des jours. Alfred s’est rappelé avoir vu des gens être abattus à la porte de leur immeuble et être pendus dans les rues.

Une scène de 'Red Trees' (Crédit : Cohen Media Group)

Une scène de ‘Red Trees’ (Crédit : Cohen Media Group)

Après la guerre, Vilem Willer a décidé d’émigrer avec sa famille au Brésil, où il avait un frère. L’une des scènes les plus touchantes du film montre la trace mousseuse que laisse un bateau : Tim Pigott-Smith lit un extrait des mémoires d’Alfred, plus précisément une liste des différentes personnes, des choses et des souvenirs que l’adolescent laissait derrière lui en Europe pour toujours, l’une d’entre elles, était son amie d’enfance Lisa, qui a disparu sans laisser de traces. (Alfred pense qu’elle a été envoyée dans un endroit sûr en Kindertransport, mais il n’a jamais pu la localiser après la guerre).

« Cela a été une grande courbe d’apprentissage pour moi, non seulement en ce qui concerne mon premier long-métrage, mais j’ai aussi appris à mieux connaître mon père », a déclaré Marina Willer.

Alfred Willer (à gauche) et sa famille dans 'Red Trees' (Crédit : Cohen Media Group)

Alfred Willer (à gauche) et sa famille dans ‘Red Trees’ (Crédit : Cohen Media Group)

« Mon père est quelqu’un d’assez réservé au sujet de ses émotions. Il n’a jamais parlé de la guerre. Il a seulement parlé de faits historiques. Il n’a jamais rien dit au sujet de la mort de ses parents et de ses amis, ni à propos des fusillades qui se sont déroulées juste devant lui », a-t-elle décrit.

Willer a expliqué que son père a finalement été prêt à faire le film et à aider sa fille à créer cet héritage pour ses jumeaux de 10 ans, Dylan et Alfie.

Willer a dans un premier temps souhaité faire de « Red Trees » une déclaration politique en réponse à la crise mondiale des réfugiés, au nationalisme croissant et à la xénophobie. Elle espérait faire un film qui inspirerait des attitudes positives à l’égard de la migration, de la diversité et du multi-culturalisme.

« Lorsque les gens sont déplacés, ils peuvent finir par être un cadeau pour le pays d’accueil, comme c’était le cas pour ma famille », a déclaré la cinéaste d’origine brésilienne.

Au fil du temps, le projet a commencé à avoir une signification plus personnelle pour Willer.

« Cela a tout changé tout autour de moi en ce qui concerne ma famille. Je me sens beaucoup plus proche de mes origines. En commençant à faire ce film, je ne m’étais pas rendue compte à quel point j’allais ressentir de l’empathie envers les gens et à quel point je comprendrais mon père », a-t-elle déclaré.