RAANANA, Israël (JTA) – L’activisme politique de Chani Lerner-Mor est né dans un coin de rue ici en 1993.

Les Accords d’Oslo historiques ont récemment été signés, cédant des pans de la Cisjordanie à l’Organisation de libération de la Palestine de Yasser Arafat. Fille d’un militant du Likud, Lerner-Mor, alors âgée de seulement 9 ans, a aidé à organiser une manifestation de rue locale contre l’accord. A 18 ans, elle avait rejoint le Likud ; elle votait pour son candidat à chaque élection depuis.

Lorsque la campagne de cette année a commencé, Lerner-Mor a de nouveau pris d’assaut les rues de Raanana. Mais cette fois, elle distribuait des tracts pour le parti de droite, religieux-sioniste HaBayit HaYehudi et son président, Naftali Bennett.

« J’étais très déçue et je me suis dit, peut-être devrais-je regarder ailleurs », explique Lerner-Mor. « Je me suis tournée vers Bennett, j’ai lu son programme. J’ai été très impressionnée. »

Israël était dirigé pendant ses trois premières décennies par un seul parti – le Mapai de David Ben Gourion, l’ancêtre du Parti travailliste, qui remportait toutes les élections. Les 30 années suivantes, le Parti travailliste, à gauche, et le Likud, à droite, dominaient les sondages, représentant ensemble environ les deux tiers des voix dans cinq élections consécutives.

Mais ces dernières années, les nouveaux partis connaissent un succès spectaculaire. Les sondages prédisent que trois partis qui n’existaient pas il y a trois ans – Koulanou, Yesh Atid et Yahad – remporteront ainsi 20 % des voix, soit environ 24 des 120 sièges à la Knesset, dans les élections du 17 mars.

Le Likud, le parti dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, et le Parti travailliste baisseraient d’un peu plus d’un tiers.

Le changement découle en partie d’une forme de politique de la personnalité, auparavant inexistante en Israël. En 2013, Yesh Atid, dans sa course pour sa première Knesset, a terminé deuxième avec 19 sièges, gagnés en grande partie grâce à l’attrait de son leader charismatique, Yair Lapid.

Les Israéliens parlent désormais de voter pour des chefs de parti, et non pour des listes ou des plates-formes. La campagne de HaBayit HaYehudi appelle les électeurs à « voter Bennett », tandis que Netanyahu dit aux Israéliens que le choix est entre lui ou Isaac Herzog et Tzipi Livni, les dirigeants de l’Union sioniste. Et Herzog et Livni se sont ralliés sous la bannière « C’est nous ou lui », se référant à Netanyahu.

« Les gens voient les partis en Israël comme s’il s’agissait d’un choix entre des individus », déclare le Professeur de sciences politiques de l’Université hébraïque Gideon Rahat. « Il y a une baisse générale de la confiance dans les partis, et elle concerne généralement les vieux partis. Les jeunes et nouveaux politiciens proposent une nouvelle politique. »

Les fidèles de longue date du Likud et des travaillistes ressentent aussi le changement. Si leurs engagements idéologiques n’ont pas changé, leurs enfants adultes choisissent souvent des partis plus jeunes pour représenter leurs intérêts. Voici les histoires de trois familles qui illustrent ce changement générationnel qui remodèle le paysage politique du pays.

La famille Lerner

C’est une nuit d’épouvante qui a fait de Lerner-Mor une Juive nationaliste.

Elle était à cinq mois de quitter Detroit, où ses parents s’étaient installés pour le travail, pour revenir dans son Israël natal. Elle se souvient de son voisin ivrogne saccageant sa maison après le départ de sa femme, puis les menaçant de l’autre côté de la pelouse de son pistolet, et tapant sur leur porte d’entrée, criant : « Espèces de sales Juifs ! Vous avez détruit ma maison ! »

Lerner-Mor se sentait déjà étrangère en Amérique, où la musique de Noël la dérangeait dans le centre commercial. Mais cette nuit-là, quand sa famille a dû sauter dans la voiture et s’enfuir chez la grand-mère, a mis en lumière l’importance d’un Etat juif.

« C’est notre maison », déclare Lerner-Mor. « Nous n’avons nulle part ailleurs où aller, donc nous devons la préserver. »

Lerner-Mor, 30 ans, qui a passé son adolescence à participer à des manifestations contre le processus de paix, défend la même philosophie que celle du Likud. Mais elle sent que le parti a perdu de sa conviction au cours des dernières années, d’autant plus que Netanyahu a exprimé son soutien à un Etat palestinien et décidé de négocier avec l’Autorité palestinienne.

Le tournant s’est produit en 2012, quand Netanyahu a mis fin à huit jours de frappes aériennes contre le Hamas à Gaza sans lancer d’invasion terrestre. Dans la série de combats qui ont suivi deux ans plus tard, Bennett a adopté une ligne plus dure. Lerner-Mor a apprécié que Bennett s’oppose à la libération des prisonniers palestiniens pour relancer les pourparlers de paix en 2013 et rejette avec véhémence un compromis territorial en Cisjordanie.

« Bennett est celui qui représente le camp nationaliste, » exprime Lerner-Mor. «Les gens se tournent vers HaBayit HaYehudi. Il y a une voix claire qui scande que nous ne nous excusons pas. Avec le Likud, nous savons ce qu’ils disent, mais ils bégayent parfois. »

Lerner-Mor, aujourd’hui professeur de chant à Raanana, a été élevée par un père religieux et une mère non religieuse. Lerner-Mor se dit «traditionaliste» et apprécie l’accent mis par HaBayit HaYehudi sur les valeurs et l’histoire juives. Sa mère, son frère et son mari, dit-elle, ont aussi pensé à opter pour HaBayit HaYehudi.

Mais le père de Lerner-Mor reste fidèle au Likud. Aaron Lerner s’est également engagé dans la politique après les Accords d’Oslo. Il a organisé des manifestations locales et s’est présenté au Comité central du Likoud, l’instance dirigeante du parti, dont il apprécie l’hétérogénéité. Il décrit une réunion dans laquelle une femme en jupe courte débattait avec un homme orthodoxe haredi – une scène qui lui a montré l’ampleur du Likud.

« Le Likud est un territoire neutre, » dit Lerner. « Personne n’a le droit d’empiéter sur les positions religieuses de son prochain. »

Cette diversité, dit Lerner, est la raison pour laquelle le Likud sera toujours le porte-étendard de l’extrême droite. Il rejette les accusations selon lesquelles le parti aurait viré à gauche, disant que la déclaration de Netanyahou de soutien à un Etat palestinien contient le sous-titre « quand les poules auront des dents ».

« Netanyahu a rempli son contrat et délimité les conditions d’un Etat palestinien qui sont soit inacceptables pour les Palestiniens soit telles qu’il n’y a pas réellement d’Etat souverain », dit-il. «J’ai mes doutes à propos de la tactique, [mais] je ne vois pas Netanyahu comme un partisan d’un Etat palestinien souverain. »

Alors que père et la fille sont en désaccord, Lerner-Mor dit qu’elle ne « tire pas de feu ami ». Ils espèrent tous deux que Netanyahu remportera un autre mandat de Premier ministre et dirigera un gouvernement de coalition de droite. Et Bennett ?

« Peut-être la prochaine fois », sourit Lerner-Mor.

La famille Nahum

Rafael Nahum et sa femme Doris, des travaillistes loyaux (Crédit : JTA/Ben Sales)

Rafael Nahum et sa femme Doris, des travaillistes loyaux (Crédit : JTA/Ben Sales)

L’année précédant la création d’Israël, le père de Rafael Nahum pensait déjà à l’aliya. Berger en Libye, il est arrivé en touriste en Palestine sous mandat britannique, où il a réussi à rencontrer David Ben Gourion et obtenir un permis de revenir avec son troupeau.

La famille est arrivée en 1951 dans le cadre d’une immigration massive de 30 000 Juifs libyens en Terre sainte. Comme les autres immigrants, ils vivaient dans une tente dans la ville de développement nouvellement créée d’Or Yehuda, bravant les inondations et vivant de rations du gouvernement.

Plus de 60 ans plus tard, Nahum, 72 ans, vit toujours à Or Yehuda, aujourd’hui une banlieue de classe moyenne de Tel Aviv. Il reste reconnaissant envers Ben Gourion pour avoir permis à la famille d’apporter sur son troupeau et avoir absorbé les vagues de nouveaux immigrants dans les premières années de l’Etat.

« Le Maarakh a mis en marche cet Etat, il l’a construit », déclare Nahum, qui travaille pour la municipalité Or Yehuda, utilisant le nom d’un autre ancêtre du Parti travailliste. « Ben-Gourion a créé cet Etat, et tous ceux qui l’accompagnaient ont pensé à ce qu’il deviendrait 50 ans plus tard. Les gouvernements d’aujourd’hui ne pensent pas à ce qui arrivera dans 50 ans. »

Comme beaucoup d’Israéliens, les Nahum sont sceptiques sur les chances de paix et accusent la direction palestinienne d’intransigeance. Mais Rafael aborde la question palestinienne avec pragmatisme. Après tant de guerres, dit-il, peut-être est-il temps de nous diriger vers un compromis.

« Depuis la création du monde, il y a la guerre », dit-il. « À un certain moment il doit y avoir une fin. Vous devez parler. »

Les Nahum ont transmis leur politique de centre-gauche à leur fils Momi, 47 ans, qui travaille dans l’industrie du high-tech et était fidèle aux travaillistes, comme ses parents. Mais cette année, le leader qu’il trouve le plus attrayant est Lapid, chef du parti centriste Yesh Atid.

« Lapid prend des décisions courageuses », dit Momi. « Il a manifesté un rare courage pour attribuer les ministères les plus difficiles [à ses membres de parti]. Le fait qu’il n’a pas abandonné et a continué à avancer est un insigne d’honneur ».

Momi affirme que son changement de cap a peu à voir avec l’idéologie. Tout le monde, du Likud jusqu’à la gauche, après tout, a montré un soutien pour un Etat palestinien.

« Les frontières se sont estompées, » dit-il. « Le choix est plus personnel, car tout le monde dit la même chose. Il n’y a aucune raison à l’existence de tant de partis ».

La famille Simantov

Bien qu’il n’avait que 10 ans, Simantov – aujourd’hui âgé de 29 ans et développeur dans une entreprise de programmation informatique – se souvient du rassemblement en octobre Place Sion à Jérusalem où était brandi un poster de Yitzhak Rabin en uniforme nazi. Un mois avant l’assassinat du Premier ministre en novembre 1995, Danny Simantov pouvait déjà sentir les troubles. Depuis la signature des Accords d’Oslo, les tensions n’ont fait que monter.

« Dans les années 1990, l’Etat s’est brisé », dit-il. « L’extrême droite était là. Je l’ai vue alors que j’étais un gamin. Vous marchez Place Sion, vous voyez ces choses, et cela vous donne une direction politique ».

Alors que sa mère était une Likudnik convaincue, Simantov est devenu un partisan du Parti travailliste,  espérant que le parti pourrait restaurer la cohésion sociale du pays. A la campagne électorale de 1999, Simantov a essayé d’élargir la base du parti, démarchant les quartiers pauvres et installant des stands dans les intersections animées.

Les travaillistes ont gagné cette élection, mais les a toutes perdues depuis. En 2013, Simantov sentait que sa mission avait échoué.

« Ce parti a un problème, » dit-il. « Il ne peut pas faire entendre de voix qui n’appartiennent pas à son propre camp. Pour effectuer un changement réel, vous devez attirer les nationalistes qui votent pour HaBayit HaYehudi et le Likud. »

Simantov, un Juif traditionaliste, estime que Koulanou, le nouveau parti fondé par l’ancien ministre Likud Moshé Kachlon, est mieux positionné pour attirer les électeurs de faible revenu que les travaillistes. Koulanou a évité de parler de paix et de guerre pour exposer des réformes économiques au profit des Israéliens défavorisés.

Kachlon a grandi dans la pauvreté, ce qui selon Simantov favorisera sa popularité parmi les Israéliens aux moyens limités.

« C’est un parti qui travaillera pour les classes les plus faibles », dit-il. «L’idée de la mobilité sociale, de passer d’une basse classe à une haute, c’est comme ça que je vois le parti – un parti qui peut parler aux gens ordinaires, qui peut réduire le coût de la vie, soutenir l’éducation dans les villes de développement, qui peut attirer cette population. »

Son choix plaît sa mère, une adepte du Likud de longue date, qui apprécie Kachlon pour les mêmes raisons que son fils. Mais Esther Simantov s’accroche à son ancien parti. Élevée dans les écoles ultra-orthodoxes, Esther a grandi dans une maison traditionaliste et fut inspirée par l’ancien Premier ministre israélien Menahem Begin quand son Likud a battu les travaillistes en 1977 en attirant les voix des Séfarades religieux.

Esther Simantov a travaillé dans le bureau de Begin après sa victoire et était responsable de son courrier. Elle se souvient de son attitude modeste et de son habitude de saluer toute personne qu’il rencontrait dans l’ascenseur.

« Il aidait vraiment les gens, » dit-elle. « Il se souciait du petit citoyen. Il se souciait de tout le peuple, et pas seulement d’une population.  »

Esther Simantov partage le scepticisme de Netanyahu vis-à-vis de la direction palestinienne et croit que le Likud poursuit la tradition de Begin de prendre soin des classes inférieures. Selon elle, en soutenant Kachlon, son fils embrasse des principes similaires, en particulier parce que Kachlon était membre du Likud.

Après les élections, Esther Simantov souhaite que Kachlon rejoigne son ancien parti.

« Kachlon est le Likud, » dit-elle. « Ils travailleront ensemble à la fin. Je ne pense pas que vous puissiez rompre cette connexion. J’apprécie ce qu’il a fait, et je pense qu’il doit revenir au Likud. »