JERICHO – En contemplant les détails d’une mosaïque sur le parterre de la synagogue Shalom Al Yisrael de Jéricho, qui date du VIe siècle apr. J.-C., Sawsan Sharif songe à la coexistence.

« C’est ma première visite dans un endroit pareil », dit-elle, en remarquant des décorations bleues et rouges en forme de cœur sur le sol. « Le message que je retiens, c’est que la paix et l’amour devraient prévaloir entre les peuples. Ils devraient s’aimer les uns les autres. Comment ? Je ne sais pas. »

Sharif, une habitante de Hébron de 42 ans, est venue avec sa sœur pour un voyage de deux jours, appelé Tiyul-Rihla, deux mots qui signifient, en hébreu et en arabe,
« excursion. »

Fondé par des Israéliens et des Palestiniens convaincus que la meilleure façon pour les deux peuples d’apprendre à se connaître passe par la rencontre, le groupe de Sawsan se compose de 20 Israéliens juifs et de 20 Palestiniens.

Les sorties de Tiyul-Rihla alternent entre des territoires administrés par Israël et des zones sous administration palestinienne.

Selon l’énoncé de la mission du groupe, les excursions sont « aussi équilibrées et apolitiques que possible afin de correspondre au mieux à la diversité des participants ». Grâce à ce voyage, le huitième depuis le lancement de l’initiative il y a trois ans, les participants ont visité des sites historiques juifs, musulmans et chrétiens dans les villes de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie.

Yovav Kalifon (gauche) pendant le tour Tiyul-Rihla, le 4 avril 2014 (photo credit: copyright Bruce Shaffer)

Yovav Kalifon (gauche) pendant le tour Tiyul-Rihla, le 4 avril 2014 (Crédit : copyright Bruce Shaffer)

Yovav Kalifon, un étudiant en physique de 32 ans, originaire de Jérusalem, explique avoir eu l’idée de Tiyul-Rihla lors d’un séminaire avec des Palestiniens à Beit Jala en juin 2011.

« Je me suis lancé le défi de monter un projet qui aborderait des questions fondamentales, non évoquées par les autres initiatives pour le dialogue », explique Kalifon au Times of Israel. L’idée, précise-t-il, est d’ « explorer les éléments les plus fondamentaux des identités israélienne et palestinienne. »

Kalifon a constaté des défauts dans les programmes de dialogue déjà existants : les participants sont souvent des « suspects de convenance », c’est-à-dire des activistes pour la paix dans les deux sociétés, qui n’ont pas vraiment besoin d’être convaincus par la nécessité du dialogue.

« C’est plutôt unilatéral, de manière générale. Les Juifs organisent des événements pour eux-mêmes ; les organisateurs estiment détenir à la fois l’explication et la solution au conflit. »

En débattant de l’histoire des deux sociétés, Kalifon espère susciter un dialogue sincère sur les aspects les plus douloureux du conflit israélo-palestinien.

« Les autres programmes vous montrent les implantations, les barrages. Ils disent au Israéliens ce qui se passe en surface, mais n’expliquent pas vraiment le conflit, ses origines ou sa solution. »

Sharifa Sharif de Hebron (photo credit: copyright Bruce Shaffer)

Sharifa Sharif de Hébron (Crédit : copyright Bruce Shaffer)

Kalifon a monté le projet avec deux étudiantes de Hébron, obtenu un soutien financier du Center for Emerging Futures, basé dans l’Idaho et, en septembre 2011, il a organisé un premier voyage à Jérusalem et à Tel Aviv.

Au départ, les participants des deux camps étaient soit des amis, soit des proches des organisateurs. L’accent du voyage était mis sur l’histoire, en remontant l’ordre chronologique depuis le Mandat britannique jusqu’à la création d’Israël en 1948, et était ponctué par une visite à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah, à Jérusalem.

« Il y a eu un gros effet de surprise », se souvient Kalifon.

« À plusieurs moments, nous avons compris que les éléments fondamentaux de l’histoire juive – qui, pour moi, étaient connus de tous – n’avaient pas voix au chapitre dans la société palestinienne. Les Palestiniens étaient terrifiés de venir en Israël. Ils craignaient pour leur vie, imaginant que des choses terribles allaient se produire. C’était tellement surprenant pour des Israéliens d’entendre que les Palestiniens les craignaient. »

L’impression qu’Israël a laissée sur les participants palestiniens lors du premier voyage les a incités à leur rendre la pareille en organisant un événement similaire dans les Territoires, qui a eu lieu en décembre dernier. Une dynamique était née.

Le grand avantage de Tiyul-Rihla, s’accordent à dire de nombreux participants, réside dans son côté informel. Les Palestiniens et les Israéliens passent du temps à découvrir les pratiques rituelles de chacun, à discuter de politique autour d’un dîner et à débattre des avantages et des inconvénients des mariages arrangés.

L’organisation de tels voyages peut toutefois poser des problèmes. Trouver des Juifs israéliens de la droite politique ou religieuse n’est pas facile, reconnaît Kalifon. Quant aux Palestiniens, ils ont besoin d’autorisations spéciales pour entrer en Israël, qu’ils obtiennent généralement la veille du début du voyage.

« Certains Palestiniens doivent annuler à la dernière minute. Je me dis alors ‘génial, voilà deux mois de boulot qui partent en fumée’», ironise Kalifon.

Au début, Sawsan Sharif, originaire de Hébron, s’opposait à l’idée même de Tiyul-Rihla, car, dit-elle, « je n’ai jamais eu de contact avec des civils israéliens. Nous [à Hébron] rencontrons deux types [d’Israéliens] : soit des soldats, soit des colons. Je n’ai d’affection pour aucun de ces deux groupes. »

Mais Sharifa Sharif, une guide touristique de 47 ans, avait participé à quatre excursions. Elle ne cessait de dire à sa sœur cadette, Sawsan, que le voyage en valait la peine.

« Je voulais connaître ces êtres humains qui occupent notre terre. Qui sont-ils ? À quoi pensent-ils ? », confie Sharifa au Times of Israel. « Je crois que si vous parvenez à comprendre l’autre, vous pourrez l’accepter et, au final, parvenir à une solution avec
lui. »

Sharifa ajoute que lorsqu’elle a raconté aux habitants de Hébron qu’elle partait en voyage avec des habitants de Hébron, ces derniers étaient « étonnés », mais aucun ne s’est opposé à l’idée. Lors de l’excursion, elle a eu la bonne surprise de rencontrer plusieurs Juifs qui parlaient l’arabe.

« C’est la preuve que vous voulez nous comprendre, tout comme nous… Si un jour, je vous croise à Tel Aviv ou à Nazareh, il vous sera impossible de m’ignorer. »

À l’extérieur de l’Église de la Nativité à Bethléem, Inbar Amir, 31 ans, trouve étrange d’écouter le récit à la première personne du guide touristique chrétien sur les bombardements de l’armée israélienne à Beit Jala, situé de l’autre côté de la vallée où se trouve son quartier natal de Guilo, à Jérusalem.

Les participants israéliens et palestiniens se mélangent pendant la marche, le 4 avril 2014 (Crédit : copyright/Bruce Shaffer)

Les participants israéliens et palestiniens se mélangent pendant la marche, le 4 avril 2014 (Crédit : copyright/Bruce Shaffer)

Amir n’avait jamais participé à un dialogue avec des Palestiniens, de peur que cela ne la change, et lui confère des positions idéologiques qui ne lui correspondent pas.

« J’avais une aversion pour ce genre d’événements, parce qu’ils sont généralement liés à un agenda éminemment politique, Si vous rencontrez de Palestiniens, vos opinions politiques sont claires : vous êtes un gauchiste. Vous êtes même probablement radical. Je ne voulais pas faire de déclaration politique. »

Mais sa curiosité pour « visiter des lieux dans lesquels je ne suis jamais allée » et sa volonté de « rencontrer des Palestiniens dans leur propre territoire » l’ont convaincue de s’inscrire au voyage, après avoir vu une annonce sur Facebook. Alors que l’excursion touchait à sa fin vendredi, elle dit avoir le sentiment d’avoir participé à « une rencontre et non une manifestation. »

« Je crois que quelque chose de très intéressant s’est produit [avec les Palestiniens] », juge Amir. « Je suis leur invitée et sans eux, je ne me sentirais pas en sécurité. Donc, oui, ils me donnent un sentiment de sécurité. C’est une sensation très rafraîchissante en comparaison aux rencontres ordinaires avec des Palestiniens. »

La conception du programme – une balade en nature plutôt qu’une rencontre autour d’une table – a non seulement incité Amir à venir, mais lui a aussi permis de s’exprimer plus librement.

« Je suis capable d’écouter sans avoir un besoin urgent de me faire entendre », affirme-t-elle. « Je ne me sens pas coupable et je ne ressens pas le besoin de me justifier. Ça me va très bien. »

Atheer Ismael (Crédit : copyright Bruce Shaffer)

Atheer Ismael (Crédit : copyright Bruce Shaffer)

Certains participants disent toutefois ne pas tomber dans les catégories traditionnelles.

C’est le cas d’Atheer Ismael,
26 ans, originaire de la ville arabe israélienne de Jaljulia et qui réside aujourd’hui à Jérusalem.

« Étant donné que je suis au centre, je connais beaucoup de choses sur les deux camps, mais il y a aussi beaucoup de choses que je ne connais pas. J’ai rencontré de nombreux habitants de Cisjordanie, mais aucune amitié n’a vraiment duré. »

La visite des sites historiques « met l’accent sur les points communs entre les
peuples », dit-elle, à une période où les Israéliens et les Palestiniens considèrent leur présence sur cette terre comme mutuellement exclusive.

« Ça m’ennuie beaucoup. Je voudrais qu’il y ait de la place pour tout le monde », clame Ismael.

À un moment du voyage, Amir, originaire de Jérusalem, a demandé à Sharif, de Hébron, si elle se sentait mal à l’aise d’être vue aux côtés d’Israéliens par des Palestiniens.

« Pas du tout », a répondu Sharif. « Il s’agit de respect du voisin. Il s’agit de respect mutuel. »