« J’aurais trente ans, je foutrais le camp », résume Laurent, Juif d’origine polonaise. Cible d’une attaque meutrière vendredi à Paris, la communauté juive de France, la première d’Europe, ne cache pas son angoisse face à la flambée des actes antisémites dans le pays.

La journée de mobilisation historique à Paris et en France dimanche contre le jihadisme international s’est ouverte par un long entretien au palais de l’Elysée entre les représentants des 500.000 Juifs de France et le président François Hollande.

François Hollande se rendra aussi dans la soirée à la Grande synagogue de Paris pour un hommage à toutes les victimes des récentes attaques djihadistes.

Le président « nous a dit que toutes les écoles, toutes les synagogues seraient protégées, si nécessaire, au-delà de la police, par l’armée », a déclaré Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) qui avait évoqué plus tôt une « situation de guerre » pour les Juifs de France.

La rencontre a duré plus d’une heure, signe du degré d’inquiétude des responsables juifs après les attentats contre le journal satirique Charlie-Hebdo et un supermarché casher à Paris. Parmi les victimes, 17 au total, figurent quatre Juifs.

‘Foutre le camp’

« Depuis qu’il y a Internet, les insultes pleuvent sur nous et la haine s’étend ». Cette gérante d’une supérette du nord de Paris, avoue son irrépressible « peur » de vivre en France où le nombre d’actes antisémites a quasi doublé entre 2013 et 2014.

« Je ne suis ni croyant ni pratiquant, mais j’ai l’impression que pour certains je resterai toujours un +youpin+, surtout après ce nouvel attentat », confie un de ses clients, Laurent S., acteur cinquantenaire qui se présente comme juif d’origine polonaise et préfère taire son nom.

« J’aurais 30 ans, je foutrais le camp de France » vers Israël, dit-il. Quelque 7.000 Français ont fait leur aliyah en 2014, deux fois plus que l’année précédente.

Preuve de l’extrême tension sur le sujet : le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, attendu dans l’après-midi à la manifestation parisienne, a appelé publiquement samedi soir les Juifs de France à rejoindre Israël.

« La France sans les Juifs de France n’est plus la France », lui a répliqué le Premier ministre Manuel Valls.

Tout en déclarant respecter la décision des Juifs tentés par un départ en Israël, Roger Cukierman a estimé dimanche que « nous devons combattre en France contre tous les ennemis du judaïsme ».

De fait, plusieurs membres de la communauté juive voient dans les trois jours de sang et d’angoisse traversés par les Français depuis l’attentat de Charlie Hebdo mercredi, une répétition du sinistre scénario déjà joué par Mohamed Merah dans le sud-ouest de la France en mars 2012. Ce dernier avait tué sept personnes, dont un rabbin et ses deux enfants.

« C’est la République qui est attaquée, des policiers, des Juifs, et maintenant des journalistes », dit Claude Haddad, président de la communauté de Chasseloup, dans le sud-ouest de Paris.

Dans les conversations, les digues lâchent et toutes les peurs accumulées ces derniers mois se déversent en flot ininterrompu, les vitrines brisées d’une librairie juive près du parc parisien des Buttes Chaumont, l’agression d’un couple dans un appartement de Créteil, près de Paris « parce qu’ils étaient juifs », sans parler des faits plus anciens comme l’attentat devant la synagogue de la rue Copernic à Paris en 1980.

La marche de dimanche reste néanmoins un espoir, même si certains estiment que s’il n’y avait pas eu l’électrochoc provoqué par l’attentat contre Charlie Hebdo « personne ne se serait mobilisé » pour les victimes de vendredi.

Pour le Grand rabbin de France, Haïm Korsia, « il est hors de question de céder à la terreur. Il nous faut rester debout dans la dignité, continuer de vivre notre vie de citoyen et de Juif ». Et d’ajouter : « Manuel Valls a dit samedi que l’on était en état de guerre. Il est impératif de mettre en place des moyens en conséquence, peut-être même faut-il parler de moyens d’exception ».