[Ce texte a été écrit en juillet 2016, pour de multiples raisons, il est publié seulement aujourd’hui.]

Un homme très grand, dans une chaise très basse, Quentin Tarentino s’est présenté en invité joyeux au Festival du film de Jérusalem [juillet 2016], racontant sérieusement ce qui fait un film « Tarantino », comment il distribue les rôles de ses films, et combien il prévoit encore d’en faire, mais également en pimentant la conversation avec beaucoup d’anecdotes, de révélations et de l’humour.

Il est arrivé en bondissant pour une interview sur scène avant une projection spéciale de « Pulp Fiction », et il nous a tous souhaité « Shabbat Shalom ». Une heure plus tard, il nous a remercié pour « me faire me sentir tellement le bienvenu dans votre charmant pays ».

Voici les points les plus importants de ce que nous a dit l’écrivain et réalisateur originaire du Tennessee, dans un style inimitable qui était à la fois érudit, articulé et grossier.

1. Il imite rarement les autres réalisateurs, malgré ce que certains critiques de films nous ont laissé croire.

« Je prends rarement des scènes d’autres films », a dit Tarantino. Il a fait référence à une scène (mise en ligne pour vous dans la vidéo ci-dessous) de « Pulp Fiction », « quand Marsellus (Ving Rhames) marche en direction de la voiture, » qui est similaire à une scène dans « Psycho » de Hitchcock, mais « Je crois que cela pourrait être la seule scène que j’ai pris d’un autre film précis ».

Parfois, s’est-il plaint, il a été accusé d’avoir répliqué des scènes « de films que je n’ai jamais vus… Je n’ai pas pris de scène [de ces films là] » a-t-il protesté, indigné. « J’y suis arrivé tout seul ».

2. Il a vraiment l’intention de prendre sa retraite après deux films de plus (probablement).

Tarantino, 53 ans, dit depuis fin 2014 qu’il arrêtera quand il aura fait 10 films. D’après la plupart des décomptes, il en a déjà fait neuf, mais il considère que les deux films « Kill Bill » n’étaient qu’un seul film (et qui sommes-nous pour protester ?), donc il lui en resterait deux à faire. Au festival, il semblait catégorique quant à son imminente retraite. « Je prévois d’arrêter à 10. Il m’en reste deux encore », a-t-il déclaré.

Un peu plus tard, il a admis « qu’à 75 ans », il pourrait décider « J’ai une autre histoire à raconter. » Mais ça ne compterait pas vraiment, il a légèrement insisté. Il faudrait que cela soit posé sur une différente étagère et considéré comme son film « gériatrique ».

3. Il essaie d’emmener les films de « genre » au-delà de leurs précédentes limites.

Interrogé sur ce qui fait un film « Tarantino », il a parlé d’un vrai amour pour les genres qu’il explore – des arts martiaux dans Kill Bill, aux Westerns spaghetti, à la Blaxploitation, aux films « de ‘bande de mecs en mission’, vous savez, de la Seconde Guerre mondiale. »

L'affiche de Kill Bill

L’affiche de Kill Bill

« Je suis un étudiant de ce genre donc je veux transmettre les plaisirs de ce genre », a-t-il dit, et cela inclut des éléments qui n’ont pas été vus auparavant. « Je veux le faire à ma façon. Je veux m’échapper de la moisissure, quelle qu’elle soit, qui a gardé ce genre en esclavage. Le but, a-t-il dit, est de transcender ce genre. J’espère que le mien, s’il n’est pas mieux, est au moins artistiquement plus profond que le film moyen de ce genre ».

4. Il ne sait pas pourquoi ses personnages sont des menteurs.

La malhonnêteté de tellement de protagonistes est tellement répandue dans tellement de ses films que cela semblerait délibéré, a reconnu Tarantino, mais ça ne l’est vraiment pas, a-t-il affirmé.

Dans la plupart de ses films, a-t-il reconnu, il y a des personnages qui mentent par rapport à quelque chose et « essaient de vendre leur mensonge, ou alors ils disent juste totalement qu’ils sont quelqu’un qu’ils ne sont pas, prétendent être quelqu’un qu’ils ne sont pas, et se font passer pour quelqu’un qu’ils ne sont pas ». Les bons menteurs ont tendance à survivre, et les autres ont tendance à, eh bien, mourir, a-t-il admis plus tard.

« Je ne sais pas pourquoi », a-t-il affirmé, semblant sans défense et déclenchant de nombreux rires. « Je ne sais pas pourquoi je continue de faire ça. Je ne sais pas pourquoi mes personnages continuent de faire ça ».

5. Son but est de faire « voler » ses acteurs (dans les airs).

En discutant des méthodes de direction, Tarentino a dit être sur le plateau, à coté de la caméra, près des acteurs, tout le temps, et quand une prise est faite, « Vous savez, ils me regardent : Qu’est-ce que j’en pense ? » Quand il a quelque chose à dire, « Je fais très attention à eux. On a beaucoup de conversations privées… Je ne crie pas sur le putain de plateau… ou à travers une autre pièce… Le but n’est pas que tout le monde entende. »

Quentin Tarantino pendant le Festival du film de Jérusalem, le 8 juillet 2016. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Quentin Tarantino pendant le Festival du film de Jérusalem, le 8 juillet 2016. (Crédit : David Horovitz/Times of Israel)

Sa seule règle, a-t-il dit, semblant soudainement interdit et un peu intimidant, est que les acteurs « doivent savoir mon texte du début jusqu’à la fin ». Quand tu te présentes sur le tournage, tu dois connaître mon texte comme si c’était ta quatrième semaine d’une tournée à Broadway après des répétitions de six semaines à Boston. Si ce n’est pas le cas, tu es train de m’escroquer. Je pourrais te virer et juste tout recommencer à nouveau, car tu me manques de respect ».

Quand tu te présentes sur le tournage, tu dois connaître mon texte comme si c’était ta quatrième semaine d’une tournée à Broadway après des répétitions de six semaines à Boston

D’une manière décisive, a-t-il dit, les acteurs ne peuvent pas faire le genre de travail qu’il recherche s’ils ne connaissent pas les répliques « au-délà de l’au-delà ». Il a déclaré qu’il y a un moment dont parlent les acteurs « où tout à coup ils rentrent dans le personnage. Et à ce moment, ils ne peuvent pas mal jouer car ils sont cette personne… Je suis à la recherche de ce moment… Quand cela leur arrive, c’est comme s’ils volaient ». Mais tu ne peux pas voler à moins que tu saches le texte « au-delà de l’au-delà », a-t-il répété, « si tu dois chercher ta réplique, tu vas t’écraser ».

Dans un des moments les plus passionnants de la soirée, en donnant une idée de combien il peut être formidable de travailler avec lui, Tarantino a ensuite ré-insisté en balayant des mains et en tapotant des doigts : « Ils savent que je les paye pour dire mon texte », a-t-il dit, parlant lentement, fermement, délibérément, et même d’un ton menaçant. « C’est. Leur. Travail. »

« Je les aime bien », a-t-il dit de ses acteurs. « Mais j’adore mes personnages… Et j’adore mon texte. Et c’est leur putain de travail de dire mon texte ! »

6. Il était à une semaine de déchirer « Inglorious Basterds. »

Quand il écrivait le script d’Inglorious Basterds sorti en 2009, comme dans son écriture en général, Tarantino a dit qu’il ne pensait pas à des acteurs précis pour jouer ses rôles. Le Colonel SS Hans Landa de ce film, a-t-il dit, s’est révélé être le meilleur personnage qu’il a écrit, peut-être le meilleur qu’il écrira. Mais trouver l’acteur pour jouer Landa s’est révélé être un cauchemar.

« Quand j’ai écrit la scène du début, dans la ferme, je ne savais pas encore que le Colonel Landa était un génie linguistique, mais au cours de l’écriture du script, il est devenu un génie linguistique, a dit Tarantino. « Peu importe quel personnage entrait dans la pièce, il pouvait les agresser dans leur langue et très bien la parler. On ne le voit pas faire, mais il est probablement un des seuls nazis dans l’histoire du cinéma qui pouvait parler parfaitement le Yiddish », a-t-il plaisanté (rires de l’audience). « Si Filipinos entrait dans la pièce, il excellerait en Tagolog et ne louperait pas une nuance ». (Beaucoup plus de rires.)

« Le personnage était si vif sur le papier. Tu pouvais croire tout ce qu’il faisait sur le papier », a-t-il dit.

Mais « si tu devais attendre qu’un acteur apprenne le truc, il ne serait jamais le Landa qui était sur le papier. Il y aurait une hésitation à l’écran ». Il savait, a confié Tarantino, que seul un génie linguistique pourrait jouer Landa. Un génie linguistique, qui saurait également jouer.

Donc bye bye Max Von Sydow. Non merci, Rutger Hauer. Je voulais des Allemands, pour jouer des Allemands, et qui parlent allemand…

Ce qui compliqua la recherche du bon acteur, a-t-il continué, était q’il avait décidé que les Allemands dans le film devraient être de vrais Allemands. Les films sur la Seconde Guerre mondiale, des années 1960 aux années 1990, a-t-il dit, « semblent très cul-cul la praline et gnangnan » en partie parce que le fait que « tout le monde parle anglais mais avec des accents allemands et des accents français c’est tellement 1963 que ça en devient ridicule ».

Pour ce film, « Je ne voulais pas d’un Néerlandais pour jouer les Allemands nazis. Je ne voulais pas d’un Suédois pour jouer les Allemands nazis. Donc bye bye Max Von Sydow. Non merci, Rutger Hauer. Je voulais des Allemands, pour jouer des Allemands, et qui parlent allemand… Je voulais que tous les pays représentent leur propre équipe, plus ou moins. »

Mais Landa ne devait pas seulement parler un allemand authentique. Il avait beaucoup de répliques en anglais, des blagues à faire en anglais, un dialogue en anglais dont Tarantino pensait qu’il avait une qualité poétique ».

Quentin Tarantino au micro après avoir reçu une récompense lors de la cérémonie d'ouverture du Festival de film de Jérusalem, à Sultan's Pool, près de la Vieille ville de Jérusalem, le 7 juillet 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Quentin Tarantino au micro après avoir reçu une récompense lors de la cérémonie d’ouverture du Festival de film de Jérusalem, à Sultan’s Pool, près de la Vieille ville de Jérusalem, le 7 juillet 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Mais aucun acteur doté de ce don linguistique n’arrivait.

« Je commençais à être un peu inquiet », a-t-il dit, « Et à moins d’avoir trouvé le parfait Landa, je ne voulais pas faire le film ». En fait, il était sur le point de le déchirer. « Je veux dire, ce n’est pas comme si la Seconde Guerre mondiale allait disparaître, » a-t-il dit en raillant. « Je pouvais le poser sur l’étagère, et aller le chercher dans quatre ans… »

Tarantino s’est donné une dernière semaine pour trouver son Landa, et était « littéralement et émotionnellement prêt à tout arrêter » quand Christoph Waltz est arrivé. Cet acteur était inconnu de Tarantino puisque Waltz ne tournait que dans des mini-séries allemandes et n’avait pas fait de film internationaux.

« Et c’était évident qu’il était le bon », il pouvait faire tout ce qu’il voulait. Il était juste génial… On était en extase quand il a fini. On vomissait juste de : ‘Oh mon dieu, tu étais incroyable, tu étais fantastique. Oh mon dieu. Merci, merci, merci’. Je n’ai jamais fait une pipe à un homme, mais à ce moment, à ce moment précis, si quelqu’un en méritait bien une, c’était lui ». (Le plus grand fou rire de la soirée.)

Tarantino s’est pressé de dire, sans nécessité mais avec amusement et précision, que, malgré la perfection avec laquelle Waltz a interprété son rôle, « Je ne veux pas dire qu’il est un nazi antisémite. Son fils vit en Israël. Et c’est un rabbin » (lien en anglais).

7. « Pulp Fiction » a eu une vraie première américaine.

Interrogé sur ce qui a été la réaction la plus inhabituelle au film que l’on s’apprêtait à voir, Tarantino s’est souvenu de la première de New-York – costards cravates, tenues de gala, avec tout le gratin présent.

Tout se déroulait à merveille, jusqu’à la scène d’adrénaline.

Un peu après l’excitation de cette scène extraordinaire, s’est souvenu le réalisateur,  tout à coup il y a eu ce cri dans le public : « Arrêtez le film. Arrêtez le film ! Un homme est en train de mourir ici. Arrêtez le film. » (Rappelez-vous, Tarantino est un acteur, lui aussi, et il a raconté cette histoire avec un vif enthousiasme.)

Cela s’est révélé être « un homme diabétique ayant une réaction viscérale qui lui a fait avoir une crise en regardant la scène d’adrénaline. « Ils l’ont emmené à l’extérieur, lui ont donné du jus d’orange, et il allait très bien, a conclu Tarantino. (Cela se passant en Israël, une femme dans l’audience s’est vite fait entendre un peu après et a déclaré qu’elle était présente à cette projection, et que tout s’était déroulé exactement comme Tarantino l’avait décrit.)

Mais il y a eu ce moment, a plaisanté le réalisateur, où il s’est dit, « Oh mon dieu. Ce film est peut-être trop intense pour les êtres humains ! » Plus honnêtement, a-t-il conclu, « C’est là que j’ai su que le film fonctionnait. »