L’émission La Marche du Monde de RFI est revenue sur un épisode peu abordé de l’histoire du Vieux Continent : la déportation de près d’un million d’Européens dans les camps staliniens.

Entre la signature du pacte germano-soviétique en août 1939 et le milieu des années 1950, des milliers d’hommes, femmes et enfants originaires d’Europe centrale et orientale sont envoyés au goulag pour des raisons politiques, économiques et religieuses. Ces populations se trouvent alors sur des territoires communistes ou contrôlés par les soviétiques.

L’émission s’appuie sur le témoignage de Julianna Zarchi, déportée à l’âge de six ans après la reconquête par l’Armée rouge de la Lituanie, en 1944.

Après avoir survécu à la Shoah, la mère de Juliana, juive d’origine allemande, est accusée à tort de collaboration avec les nazis. Toutes les deux sont déportées à des milliers de kilomètres de là, dans la république d’Asie centrale du Tadjikistan.

Le camp de concentration industriel de Vorkuta, à 160 kilomètres du Cercle arctique. (Crédit : Auteur inconnu/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Le camp de concentration industriel de Vorkuta, à 160 kilomètres du Cercle arctique. (Crédit : Auteur inconnu/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Dans ce paysage hostile, aux étés brûlants et aux hivers très rigoureux, les deux femmes participent aux travaux forcés dans les champs de coton. Juliana ne rentrera en Lituanie qu’en 1959. Sa mère la suivra trois ans plus tard.

Ce témoignage est tiré du projet international « Archives sonores – mémoires européennes du Goulag », un corpus de 160 témoignages réunis par des chercheurs du CNRS en collaboration avec RFI.

Quête de témoignages

Entre 2008 et 2010, sociologues, historiens et anthropologues ont parcouru les pays baltes, la Pologne, l’Allemagne, l’Ukraine, la Roumanie et l’Europe centrale post-communiste pour recueillir ces témoignages.

« En Europe, ce type de recherches n’avait été entrepris qu’à l’échelle nationale, rien de transversal. Pourtant, le goulag fait aussi partie de l’histoire européenne », a affirmé à l’AFP Marta Craveri, historienne membre du projet et auteure avec Anne-Marie Losonczy d’Enfance du goulag (Belin, 2017).

Avec cet ouvrage, les deux chercheuses mettent en avant le regard des enfants européens déportés dans les villages de relégation en Sibérie et en Asie centrale.

« Les enfants sont très peu évoqués dans l’Archipel du goulag de Soljenitsyne », le livre qui avait révélé au monde entier l’univers inhumain des camps de travail soviétiques. Or, leur point de vue est révélateur : c’est « un regard particulier, fait de moments de souffrance, mais aussi de joie et de découverte », souligne Marta Craveri.

Laissés pour compte

Les deux historiennes reviennent également sur les laissés-pour-compte des politiques mémorielles.

« Les Juifs déportés au goulag, malgré tout ce qu’ils ont enduré, ne sont pas des témoins de la Shoah. En Europe et en Israël, leur sort est peu évoqué. Ils sont pourtant des victimes indirectes de la Shoah : quand ils reviennent chez eux, après leur libération, ils ont perdu de nombreux proches pendant la guerre et découvrent qu’ils ont échappé au pire », explique Marta Craveri.

Autre exemple, en Ukraine, où la mémoire du goulag se focalise principalement sur la déportation des combattants nationalistes anti-soviétiques, dans la seconde partie des années 1940.

« Des milliers de civils de l’ouest du pays ont pourtant été déportés. L’idée était de vider les villages, des réservoirs potentiels de la lutte armée », poursuit la chercheuse.

Les recherches sur ce sujet ont été facilitées par les nombreuses associations de déportés, créées après la chute du mur. Des zones d’enquête sont toutefois plus difficiles que d’autres.

« Le plus difficile, c’était en Allemagne. Là-bas, raconter que l’on a été au goulag, c’est dire que l’on a été considéré comme nazi par les soviétiques », rapporte Marta Craveri.

Les changements politiques ont par ailleurs un impact sur la faisabilité de ces recherches.

« En Hongrie, la dégradation du climat politique, la montée de l’autoritarisme et de la méfiance compliquent ce genre de projet mémoriel », déplore l’historienne.