L’incapacité de la plupart des gens à réellement s’extraire d’eux-mêmes et de leurs idées pour voir un tableau plus large entraîne des situations comme celle que l’on retrouve lundi matin dans la presse écrite israélienne, quand des histoires qui importent très peu à ceux qui sont extérieurs au journal ou à son lectorat essentiel prennent une grande importance, grâce à ce biais très humain.

Dans Haaretz, l’article principal rapporte la recommandation d’une commission de l’Etat, pour qui la municipalité de Tel Aviv – Jaffa devrait absorber sa voisine du sud, Bat Yam, une mesure qui n’intéressera probablement personne en dehors de l’agglomération du Gush Dan ou d’un urbaniste occasionnel.

Mais le pêché de provincialisme du journal fait pâle figure face à celui de ses concurrents, qui s’engagent dans un jeu de création de toute pièce de conspirations pour essayer de s’abattre les uns les autres, ou d’abattre les patrons des uns et des autres.

Vous avez donc ainsi l’article de Yedioth Ahronoth qui affirme faire exploser un scandale dans lequel Israël, à la demande du Premier ministre Benjamin Netanyahu, achète des navires à une entreprise qui les fait construire par une compagnie basée à Abou Dhabi, avec toutes les magouilles fabriquées dignes d’un roman de John Le Carré, en ignorant le fait que cette histoire n’est ni nouvelle, ni vraiment un scandale.

Un journal peut être pardonné de publier une vieille histoire si elle n’était pas connue, mais dans ce cas, l’exposition par Yedioth du constructeur naval franco-libanais Iskander Safa est principalement la reprise d’un article sur un diplomate français (et journaliste pour Yedioth sous pseudonyme), Roger Auque, publiée il y a un an par le journal, jusqu’à la phrase principale qui est identique.

L'INS Tekuma, sous-marin israélien, en mer. Illustration. (Crédit : unité des porte-paroles de l'armée israélienne)

L’INS Tekuma, sous-marin israélien, en mer. Illustration. (Crédit : unité des porte-paroles de l’armée israélienne)

L’article a l’éclat d’une nouvelle lumière jetée sur les activités de Safa, mais la plupart des informations avaient déjà été publiées par Auque ou Yedioth dans l’article à son sujet, complété par son nom de code, Sandy, que Yedioth expose dans son titre.

Pourquoi parler de Safa ? Parce qu’il est l’homme qui dirige la firme qui construit les navires de la marine israélienne et que selon l’article, il avait été contacté par Israël, par l’intermédiaire d’Auque, quand l’Etat juif cherchait Ron Arad, aviateur disparu il y a des décennies.

Le journal présente cela comme le dernier d’une série de « scandales » fondés sur l’idée qu’aucune entreprise liée à des états contre qui Israël est en guerre, ne devrait être autorisée à approcher des équipements construits pour son armée.

Dans une tentative visant à donner de nouvelles informations, le journal demande au diplomate israélien Uri Lubrani de conformer qu’il a rencontré Safa pendant la recherche d’Arad, ce qu’il fait, en quelque sorte.

« J’ai rencontré beaucoup de personnalités libanaises pour collecter des informations sur le destin de Ron Arad, et je me souviens que l’une d’entre elles s’appelait Safa », est-il cité dans le journal.

L’histoire de la construction des navires est peut-être n’importe quoi, mais elle a commencé par un scandale très sérieux et très réel exposé par le journaliste de la Dixième chaîne Raviv Drucker, qui a révélé il y a des semaines les relations entre David Shimron, l’avocat personnel de Netanyahu, et l’entreprise qui construit les nouveaux sous-marins de la marine israélienne.

David Shimron à Tel Aviv, le 17 février 2015. (Crédit : Ben Kelmer/Flash90)

David Shimron à Tel Aviv, le 17 février 2015. (Crédit : Ben Kelmer/Flash90)

Depuis, Netanyahu a tenté de dépeindre Drucker comme un agent politique tentant d’abattre le Premier ministre, et Israël HaYom le rejoint lundi dans cette hypothèse comme jamais auparavant. La Une du journal, qui cite Netanyahu, place Drucker à la pointe d’un triangle de mensonges médiatiques aux côtés de la Dixième chaîne et d’Arnon Mozes, l’éditeur de Yedioth, créant une conspiration qui serait considérée comme antisémite dans n’importe quel autre pays.

La raison de l’attaque : une affirmation selon laquelle Drucker a tenté d’envoyer quelqu’un enregistrer le général de brigade Ofer Winter disant qu’il avait ordonné le meurtre d’un enfant palestinien sans aucune raison, même si cela n’est jamais arrivé, pour empêcher Winter d’être promu.

L’article cite massivement la réponse de Netanyahu, qui cible principalement la Dixième chaîne et comprend le passage trumpesque affirmant que « c’est une chaîne avec une tendance gauchiste radicale sur tout, et il n’est donc pas étonnant que ses audiences soient si basses. »

Tout en se basant sur des posts Facebook et des entretiens avec d’autres médias pour collecter des réponses de la Dixième chaîne et de Drucker, le journal interroge l’homme qui a accusé Drucker, Oded Saburai, un ami de Winter. Saburai déclare au quotidien qu’il avait décidé de raconter l’histoire de Winter quand il a entendu que Drucker était prêt à publier un article sur Winter et un commandant sous ses ordres qui a été condamné pour harcèlement sexuel.

« Il n’y a rien dans le rapport d’enquête, est-il cité. L’article cible Ofer Winter parce qu’il est religieux et est vu comme quelqu’un avec des intérêts de droite, ce qui ne colle pas avec l’agenda de Drucker. »

L’histoire d’Ofer Winter est vue par Amos Harel de Haaretz comme une « grenade » jetée dans l’enchevêtrement de l’armée, de la religion et de l’état, qui a été créé par des querelles sur les barbes des soldats, la place des femmes dans l’armée et même la manière de gérer l’avant-poste d’Amona, qui devrait être démantelé à la fin du mois, au regret de certains habitants religieux des implantations qui pensent que l’Etat de droit doit être asservi aux promesses bibliques de Dieu.

Mobile home dans l'avant-poste d'Amona, en Cisjordanie. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

Mobile home dans l’avant-poste d’Amona, en Cisjordanie. (Crédit : Noam Moskowitz/Flash90)

En attrapant une spaghetti pour montrer jusqu’où va la profondeur d’une assiette qui n’a pas de fin, Harel annonce que depuis que le Likud et HaBayit HaYehudi sont redevables aux Israéliens qui vivent dans les implantations de Cisjordanie, ils ne peuvent pas être vus comme des facilitateurs du travail d’évacuation de la police et de l’armée.

« Tsahal comprend qu’à ce stade il n’y a aucune chance d’obtenir la permission de prendre des mesures préventives avant l’évacuation prévue à la fin du mois, écrit Harel. De telles mesures pourraient être le blocage des accès des manifestants à l’avant-poste ou la publication d’ordres d’éloignement des extrémistes qui pourraient, selon le Shin Bet, utiliser la violence pour perturber l’évacuation. Des dizaines de jeunes gens sont déjà dans l’avant-poste pour servir de renforts. »

En ce qui concerne l’accord qui aurait été conclu entre Netanyahu et Naftali Bennett, qui préside HaBayit HaYehudi, pour déplacer Amona vers un terrain voisin et éviter les violences, annoncé par les trois journaux, Israël HaYom cite une réponse des habitants de l’avant-poste qui pensent apparemment que la population israélienne est avec eux dans leur opposition à tout sauf à la désobéissance totale à l’ordre de la cour pour évacuer la colline.

« La population n’est pas stupide. Elle ne se laissera pas prendre aux diktats de la gauche extrémiste, pour assassiner une implantation florissante, pour expulser 200 enfants de leurs maisons et appeler cela un ‘ensemble d’aides pour les implantations’, sont-ils cités. Le vrai pouvoir se teste dans les vraies situations. Pour des centaines de milliers de croyants en la Terre d’Israël, Amona est une épreuve de vérité et un symbole de la lutte. Quiconque abandonne Amona finira par abandonner Ofra, Netiv et HaAvot et tout le futur des implantations. »

Le secrétaire d'Etat américain John Kerry devant le Forum Saban, à Washington, le 4 décembre 2016. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry devant le Forum Saban, à Washington, le 4 décembre 2016. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Pour beaucoup en Israël et à l’étranger, ce n’est pas une menace mais un rêve. L’une de ces personnes est le secrétaire d’Etat américain John Kerry, qui a exprimé dimanche sa frustration, une fois de plus, devant l’absence de mouvement vers une solution à deux états, accusant les implantations et s’attirant quelques gros titres, mais encore plus d’analyse.

Dans Haaretz, Barak Ravid écrit qu’après quatre ans, Kerry a finalement lâché ce qu’il pense réellement : les dirigeants israéliens ne sont pas vraiment intéressés par une solution à deux états et sont dirigés par Bennett contre les intérêts du pays.

Plus que ça, il écrit que Kerry semble avoir laissé la porte ouverte à une résolution de dernière minute au Conseil de sécurité des Nations unies sur Israël, avant que Trump ne prenne le pouvoir, une hypothèse qui a longtemps été écartée.

« Kerry a précisé que les rumeurs sur le président américain Barack Obama quittant la Maison Blanche sans projet supplémentaire sur le sujet israélo-palestinien sont prématurées. Il a déclaré qu’une décision n’avait pas encore été prise, écrit-il. Kerry a été précis dans son propos. Une telle décision pourrait être prise la semaine prochaine. »

Mais à moins de deux mois de l’investiture, Nahum Barnea de Yedioth voit le laïus de Kerry comme les délires d’un canard boiteux qui ne peut pas accepter la réalité de sa claudication, répétant les mêmes paroles que l’année dernière, mais cette fois sans le pouvoir ni le temps de les soutenir par des actes.

« L’année dernière, c’était déchirant. Cette année, c’est pathétique, écrit-il. En général, l’administration Obama en est à la deuxième ou la troisième étape du deuil, en refusant de se séparer du pouvoir qu’elle exerce et des politiques auxquelles elle croit, mais sachant qu’elle devra bientôt faire ses cartons. »