VIENNE (JTA) — La majorité des militants pro-palestiniens ne commencent pas des interviews consacrées à Israël par les mots : « C’est le pays miracle pour les start-ups ».

Mais Muna Duzdar, présidente de l’Association Autriche-Palestine, ne ressemble pas à la majorité des activistes palestiniens.

Ceci en raison d’une chose : Duzdar, 38 ans, avocate née au sein de la capitale autrichienne de parents palestiniens, est la première femme musulmane à occuper les fonctions de secrétaire d’Etat dans le pays.

C’est une position équivalente à celle de vice-ministre des Affaires étrangères, fonction qu’elle assume depuis l’année dernière.

De plus, même certains homologues pro-israéliens de Duzdar l’ont qualifiée de « modérée ». Ils évoquent de nombreuses circonstances à son actif où elle a préféré faciliter le dialogue et toujours rejeter la haine.

Et cela explique pour une grande partie pourquoi Duzdar a salué Israël comme étant « un miracle pour les start-ups dont l’Autriche a beaucoup à apprendre » au cours d’une récente interview accordée à JTA au sujet de sa toute première visite au sein de l’état juif au début du mois.

Duzdar, responsable de la diversité, des services publics et de la numérisation, a rencontré en Israël des vétérans de la prestigieuse unité de renseignement 8200 de l’armée israélienne, qui, a-t-elle appris, utilise ses connaissances pour apporter une « contribution sérieuse à la médecine et aux questions sociales ».

Elle conserve dans son bureau une copie du livre « Start-up Nation » écrit par Dan Senor et Saul Singer et publié en 2009, qu’elle a lu en amont de sa visite dans les territoires palestiniens et en Israël. Au cours de ce voyage, elle s’est intéressée à tirer les leçons de l’expérience israélienne pour encourager les innovations en Autriche.

‘Les Israéliens sont plus enclins à essayer et à échouer, à essayer encore et à échouer encore, et c’est une qualité qui finit par mener au succès’

« Je pense que beaucoup de choses s’expliquent parce que les Israéliens ne craignent pas l’échec », a-t-elle dit, évoquant la scène high-tech si renommée de l’état juif. »Les Israéliens sont plus enclins à essayer et à échouer, à essayer encore et à échouer encore, et c’est une qualité qui finit par mener au succès ».

Un tel éloge d’Israël et de ses vétérans militaires – dont l’éthique en termes d’innovation est célébrée par la nation des start-ups – est rare sur un continent où les militants pro-palestiniens organisent régulièrement des manifestations, non seulement dans des lieux qui accueillent des responsables israéliens ou des groupes issus de l’armée israélienne, mais même dans des théâtres présentant des danses ou des spectacles en provenance de l’état juif.

Toutefois, le point de vue de Duzdar sur le conflit israélo-palestinien va bien au-delà des éloges sur l’esprit israélien d’innovation.

En 2015, en tant que législatrice au sein du parti social-démocrate au pouvoir, elle avait prononcé un discours au Parlement condamnant la détention par les autorités israéliennes de prisonniers palestiniens, sans forme de procès – dont ceux appartenant au groupe terroriste du Hamas.

Des gardiens de prison dans une prison israélienne détenant des prisonniers Palestiniens - février 2012 (Crédit : Moshe Shai/Flash 90)

Des gardiens de prison dans une prison israélienne détenant des prisonniers Palestiniens – février 2012 (Crédit : Moshe Shai/Flash 90)

Même si les prisonniers en question appartiennent au Hamas : « Doivent-ils rester en prison pendant des mois sans savoir pourquoi ? » avait-elle demandé.

« Cela ne correspond pas à l’idée que je me fais des principes de la loi ».

Duzdar avait qualifié la détention des législateurs palestiniens de « violation de la loi internationale » – une accusation que les avocats d’Israël rejettent, citant les lois antiterroristes et les sanctions appliquées par la Cour suprême en cas d’emprisonnement sans procès [procédure de détention administrative qui existe depuis la présence des Britanniques sous leur mandat].

La question est sensible pour elle, comme le sont Israël, les territoires ‘occupés’ et leurs habitants, dit Duzdar, jeune femme au regard expressif, dont le comportement inhabituellement familier induit l’utilisation du prénom lorsqu’elle s’adresse à son interlocuteur.

Elle a grandi dans un foyer arabophone et se souvient d’avoir entendu, petite, sa mère née à Jénine lui parler de « la beauté de la Palestine, de ses oliviers et bien sûr, de l’huile d’olive ». Son père, dont la famille est originaire de Jérusalem, a grandi comme réfugié en Jordanie.

Le village palestinien de Yabad, à l'ouest de Jénine (Crédit : Carlos Hagadol / Wikimedia / CC BY-SA 3.0)

Le village palestinien de Yabad, à l’ouest de Jénine (Crédit : Carlos Hagadol / Wikimedia / CC BY-SA 3.0)

Duzdar est une « femme politique honnête », dit Peter Florianschutz, président de l’Association Israël-Autriche qui l’a connaît depuis des années – notamment par le biais de forums de dialogue sur le conflit israélo-palestinien.

« Elle a la tête froide. C’est une avocate qui comprend chaque conflit depuis le point de vue des deux parties. Et, en tant qu’autrichien, je suis fier de ce qu’elle a réalisé alors qu’elle émergeait d’un milieu immigrant », ajoute Florianschutz.

Son milieu, celui d’une famille d’immigrants, explique Duzdar, lui a donné le sentiment d’être une étrangère pendant toute son enfance à Vienne. Ce qui l’a menée à la fois à vouloir réussir et à s’identifier aux membres des autres communautés.

‘En tant qu’enfant, vous devez toujours être comme les autres enfants. Mais le sentiment d’infériorité joue un rôle’

« En tant qu’enfant, vous devez toujours être comme les autres enfants. Mais le sentiment d’infériorité joue un rôle », a-t-elle expliqué à Wina, le magazine juif autrichien, au mois d’août.

Elle avait alors ajouté que l’Association Palestine-Autriche dont elle est maintenant la présidente est un « groupe culturel » dont « l’objectif est d’animer des activités culturelles et d’assumer sa mission dans le domaine de l’intégration ».

Duzdar, qui a souvent expliqué que « être Palestinienne ne signifie pas être anti-Israël », a également déclaré reconnaître le droit à l’existence d’Israël dans des frontières sécurisées aux côtés d’un état palestinien.

Mais sur sa page Facebook page, l’association de Duzdar qualifie l’opération Bordure protectrice menée par Israël en 2014 contre le Hamas de « haineuse » et d' »illégale » – une position en contradiction avec la description faite par l’état autrichien de l’offensive.

Le ministre des Affaires étrangères Sebastian Kurz avait, à ce moment-là, demandé l’arrêt des frappes dans les meilleurs délais, tout en soulignant « l’intérêt sécuritaire légitime » d’Israël en jeu dans ce conflit.

Un Palestinien chevauche son cheval à travers les décombres de bâtiments qui auraient été détruits pendant la guerre de 50 jours entre Israël et le Hamas à l'été 2014, dans la ville de Gaza, le 21 juillet, 2015 (Photo: Mohammed Abed / AFP )

Un Palestinien chevauche son cheval à travers les décombres de bâtiments qui auraient été détruits pendant la guerre de 50 jours entre Israël et le Hamas à l’été 2014, dans la ville de Gaza, le 21 juillet, 2015 (Photo: Mohammed Abed / AFP )

Interrogée sur cette contradiction apparente, Duzdar a indiqué : « Eh bien, plus de 2 000 personnes sont mortes ». Mais alors, considère-telle ce conflit comme un crime ? Après une pause, elle a déclaré : « Je pense que c’est une situation terrible ».

Au cours de l’entretien avec JTA, Duzdar a condamné le meurtre de quatre soldats à Jérusalem, tués lors d’un attentat terroriste au camion-bélier à Jérusalem – un point de vue qui n’est pas partagé par le parti du Fatah du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas.

L’élection de Donald Trump ne contribue que peu à faire de l’Amérique un intermédiaire crédible pour la paix entre les Israéliens et les Palestiniens, a déploré Duzda.

‘Qui est satisfait de la situation actuelle ? Je ne connais personne pour qui ce soit le cas. Alors est-ce qu’on va devoir vivre encore comme ça durant les 200 prochaines années ?’

« Il est imprévisible », a-t-elle commenté en évoquant Trump. « De ce que je sais de lui, il ne semble pas être un homme de dialogue, mais il utilise plutôt une rhétorique de division ».

Ce qui, ajoute-t-elle, « peut potentiellement entraîner un certain pessimisme. Mais les choses peuvent changer rapidement. Les gouvernements peuvent changer. C’est dans l’intérêt de tout le monde d’avoir la paix dans la région. Qui est satisfait de la situation actuelle ? Je ne connais personne pour qui ce soit le cas. Alors est-ce qu’on va devoir vivre encore comme ça durant les 200 prochaines années ? »

Ses origines Palestiniennes, insiste Duzdar, ne signifient pas qu’elle soit engagée émotionnellement envers les problèmes vécus par les Palestiniens – et, par ricochet, par les problèmes touchant les Israéliens.

« Je suis une représentante de l’état autrichien. Je ne vais pas dire que je suis une femme politique davantage investie émotionnellement vis-à-vis de certains partenaires de l’Autriche par rapport à d’autres », a-t-elle poursuivi.

Duzdar a également de bonnes raisons pour se montrer prudente lorsqu’elle aborde le sujet du conflit israélo-palestinien.

‘Les choses peuvent changer rapidement. Les gouvernements peuvent changer’

L’année dernière, elle s’était trouvée entraînée dans une controverse lorsque Heinz-Christian Strache, leader du parti de la Liberté, une formation d’extrême droite, avait accusé Duzdar d’avoir invité en Autriche Leyla Khaled, une Palestinienne accusée dans une affaire de détournement d’avion terroriste et libérée des geôles du Royaume Uni lors d’un échange de prisonniers.

En fait, cette invitation émanait d’un autre groupe. Duzdar avait poursuivi Strache pour diffamation et, au mois de décembre, un tribunal de Vienne a ordonné à ce dernier de se rétracter.

Pour elle, cette attaque entre dans le cadre de nombreuses tentatives émanant de nationalistes européens – dont le Parti de la liberté – de calomnier les Musulmans tout en pratiquant une sorte de copinage avec Israël et les Juifs.

Leur objectif, a-t-elle estimé, est d’être davantage accepté au sein de la société et de se dissocier de l’antisémitisme. « Ils veulent normaliser leurs relations avec Israël pour montrer qu’ils sont acceptés dans le monde », a-t-elle expliqué.

Le premier président du Parti de la Liberté, Anton Reinthaller, était un ancien officier SS.

Le candidat du Parti de la Liberté , Heinz-Christian Strache, lors des élections nationales dans un bureau de vote de Vienne, en Autriche, le dimanche 39 septembre 2013 (Crédit : AFP)

Le candidat du Parti de la Liberté , Heinz-Christian Strache, lors des élections nationales dans un bureau de vote de Vienne, en Autriche, le dimanche 39 septembre 2013 (Crédit : AFP)

Strache, dont le parti a été boudé par les responsables israéliens, s’est rendu l’année dernière en Israël. Lors d’une initiative largement décriée au sein de l’état juif, il a visité le musée de l’Holocauste Yad Vashem et rencontré des responsables du Likud, dont le ministre adjoint de l’époque Ayoub Kara.

C’était leur deuxième rencontre, après un voyage à Vienne de Kara en 2010.

Au début du mois, le président israélien Reuven Rivlin a publiquement demandé aux responsables israéliens de ne plus rencontrer d’officiels issus du Parti de la Liberté.

Et pour une bonne raison, selon Duzdar. De telles rencontres, a-t-elle averti, risquent de créer dans l’esprit des Autrichiens « qui ne connaissent pas beaucoup de choses de la politique en Israël » une équivalence entre l’état juif et et l’extrême droite autrichienne.