Entre un quart et la moitié des Israéliens pourraient ne pas avoir accès à un abri anti-bombes adéquat en cas d’urgence, malgré le fait que des milliers de roquettes pourraient frapper Israël dans une prochaine guerre, selon un rapport accablant publié mardi par le contrôleur de l’Etat, Yossef Shapira.

Le document, qui passe en revue la préparation d’Israël aux attaques de roquettes et de missiles, présente les nombreux échecs et failles des plans du gouvernement et de l’armée pour protéger la population civile, ce qui pourrait entraîner un risque inutile pour des vies humaines, et entraver la capacité de Tsahal à mener la guerre comme nécessaire, a écrit Shapira.

Les chiffres du contrôleur sur le nombre d’Israéliens sans accès à un abri anti-bombes adéquat proviennent d’une étude de 2012, la dernière menée par le Commandement de la Défense passive de l’armée israélienne, qui a montré qu’à l’époque plus de deux millions d’Israéliens n’étaient pas protégés contre les roquettes.

Il n’y a pas d’indication du nombre de personnes qui y auraient accès depuis, mais aucun programme important pour fournir ces abris n’a été lancé.

Ce rapport, qui traite de l’état de préparation actuel du pays face à la menace des missiles, ne doit pas être confondu avec un autre rapport du contrôleur sur les échecs du gouvernement pendant la guerre de 2014 dans la bande de Gaza. Ce rapport devrait être publié avant la fin de l’année.

Un rapport similaire publié l’année dernière avait également indiqué les lacunes du Commandement de la défense passive du pays.

« Bien que ces dernières années, de grands progrès aient été accomplis dans les domaines de la préparation et de la défense des civils de la Défense passive, dans ce rapport des disparités, dont certaines sont graves, ont été mises en évidence », a écrit Shapira.

Yossef Shapira, contrôleur de l'Etat, pendant la présentation d'un rapport de son bureau à la Knesset, le 1er novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Yossef Shapira, contrôleur de l’Etat, pendant la présentation d’un rapport de son bureau à la Knesset, le 1er novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

« Ces failles sont particulièrement importantes dans les communes de la frontière nord en général, et dans les villes du nord en particulier, qui devraient subir un feu constant et régulier », a ajouté le contrôleur.

Selon l’armée, 230 000 roquettes de différentes tailles et portant différentes têtes d’ogive sont actuellement dirigées contre Israël par plusieurs ennemis.

« Si pendant la Deuxième guerre du Liban, le record était de 160 roquettes [tirées] par jour dans la région nord, nous devons nous attendre à [recevoir] jusqu’à 1 200 roquettes par jour ; ce sera un scénario complètement différent de tout ce que nous avons connu », avait déclaré pendant un entretien accordé cet été à la radio militaire le major-général (de réserve) Yitzhak Gershon, qui dirigeait la Défense passive pendant le dernier conflit majeur contre le Hezbollah en 2006.

Le rapport de 65 pages publié mardi documente toute une série de failles dans la préparation d’Israël à une telle attaque, notamment l’échec actuel des ministères à formaliser les domaines de responsabilités pendant une urgence, ainsi que des plans d’évacuation incomplets.

Un tuyau en béton armé repeint sert d'abri anti-bombe pour un maximum de trois familles à Nitzan. Illustration. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Un tuyau en béton armé repeint sert d’abri anti-bombe pour un maximum de trois familles à Nitzan. Illustration. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Cependant, la critique la plus sévère de Shapira est menée contre l’écart entre le nombre d’abris anti-bombes, publics et privés, qu’Israël possède, et celui dont il a réellement besoin.

Selon certains experts, Israël s’est généralement reposé sur ses capacités défensives et offensives pour neutraliser rapidement les menaces, au lieu de consolider ses fortifications et se préparer à l’attaque. Le système de défense anti-missile du Dôme de fer et les différentes batteries anti-missiles d’Israël sont un témoignage de cet état d’esprit, qui permet au pays de mener la guerre sans s’inquiéter de son front intérieur.

Le rapport de Shapira demande si cela sera suffisant, alors que l’armée israélienne anticipe des tirs de roquettes potentiellement massifs, et des tentatives d’infiltration dans les communes israéliennes pendant les prochains conflits contre le Hamas et le Hezbollah.

Pas assez d’abris anti-bombes

Le pourcentage exact d’Israéliens sans accès à un abri anti-bombe adéquat est ouvert à un certain débat. Selon le Commandement du front de la Défense passive de l’armée israélienne, 27 % du pays, soit un peu plus de deux millions de personnes, n’ont pas de protection « aux normes » contre les futures roquettes.

Cependant, le ministère de l’Intérieur indique une estimation bien supérieure, à environ 50 %, en accord avec sa définition de ce qui constitue un abri anti-bombes « adéquat ».

Des travailleurs thaïlandais dans un abri anti-bombe mobile au moshav Beit HaGadi, dans le sud d'Israël, le 20 août 2014. (Crédit : Edi Israel/Flash90)

Des travailleurs thaïlandais dans un abri anti-bombe mobile au moshav Beit HaGadi, dans le sud d’Israël, le 20 août 2014. (Crédit : Edi Israel/Flash90)

Le ministère demande à présent au moins cinq mètres carrés par personne dans un abri, contre deux dans le passé. Ce changement a été fait en raison de la possibilité que les civils puissent être forcés de passer de longue période dans leurs abris, ce qui nécessite donc une pièce supplémentaire. Cette demande signifie qu’environ 23 % des abris anti-bombe partagés et privés, comme ceux des immeubles résidentiels, ne sont plus considérés comme fonctionnels.

Dans la région nord d’Israël, site d’un conflit potentiel contre le groupe terroriste lourdement armé du Hezbollah, un plus grand pourcentage de civils, 32 %, n’a pas accès à un abri anti-bombes adéquat que dans le reste d’Israël, a déclaré l’armée israélienne à Shapira.

Le contrôleur a également retrouvé des déficiences dans le sud, notant que toutes les écoles situées dans un rayon de 15 kilomètres autour de la bande de Gaza ne sont pas protégées contre les attaques à la roquette, alors que cela est requis par la loi.

Olga, immigrante de l'ancienne Union soviétique, regarde les informations dans l'abri anti-bombe qu'elle a transformé en maison temporaire, à Ashkelon, le 30 juillet 2014. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Olga, immigrante de l’ancienne Union soviétique, regarde les informations dans l’abri anti-bombe qu’elle a transformé en maison temporaire, à Ashkelon, le 30 juillet 2014. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Le bureau de Shapira a salué les efforts accomplis pour traiter ce manque d’abris anti-bombes dans le cadre d’un programme immobilier de rénovations d’immeubles, connu sous son acronyme hébraïque Tama 38, qui encourage les propriétaires à rénover leurs biens et à améliorer leur abris.

Le rapport a cependant noté que, alors que certains tirent parti de ce programme dans les grandes viles d’Israël, il n’est pas autant utilisé dans les communes plus éloignées, en périphérie.

Bien que le ministère des Finances ait déclaré au bureau du contrôleur avoir demandé des « outils complémentaires pour encourager la fortification des bâtiments » dans les « zones à bas prix immobilier », aucun programme de ce genre n’a été mis en place, selon le rapport.

Le manque de refuge protecteur pour les Bédouins dans le sud d’Israël a attiré l’attention de Shapira. Suite à la guerre dans la bande de Gaza en 2014, les habitants ont assigné le gouvernement en justice en demandant des abris, parce que et malgré le fait qu’ils vivent généralement dans des logements moins permanents, qui n’ont pas les murs en béton de nombreuses habitations israéliennes.

La cour a soutenu leur demande, et ordonné au gouvernement de fournir aux Bédouins des abris anti-bombes, mais cela n’a pas encore porté ses fruits, a déclaré le contrôleur dans son rapport.

Selon le bureau de Shapira, ces écarts dans le nombre de personnes disposant d’abris anti-bombes adaptés « influencent les décisions des personnalités politiques et militaires, à la fois avant une opération militaire et pendant son déroulement. »

Problèmes de coordination et plans incomplets

Et pourtant, malgré le manque d’abris anti-bombes adéquats pour une grande partie de la population israélienne, le contrôleur a également trouvé des lacunes dans les plans d’évacuation du gouvernement, une mesure de dernier recours en cas d’attaque.

Le plan le plus important, appelé « hôtel hôte », a été adopté en 2013, mais n’a toujours pas été étoffé, a déclaré Shapira.

« Dans le cadre de ce plan, chaque autorité locale doit se doter de la capacité d’absorber les évacués à hauteur de 4 % de sa population, un processus qui est toujours en cours », ont écrit dans un article publié cette année Yonatan Shaham et Meir Elran, de l’Institut pour la recherche en sécurité nationale (INSS).

Des troupes du Front de la Défense passive de l'armée israélienne participent à l'évacuation de Haïfa après les incendies massifs qui font rage dans la ville, le 24 novembre 2016. (Crédit : unité des porte-paroles de l'armée israélienne)

Des troupes du Front de la Défense passive de l’armée israélienne participent à l’évacuation de Haïfa après les incendies massifs qui font rage dans la ville, le 24 novembre 2016. (Crédit : unité des porte-paroles de l’armée israélienne)

« Aucune approche nationale n’a été formulée en réponse aux questions fondamentales, comme qui devrait être évacué, selon quelles priorités, et dans quelles circonstances, et qui est en position de prendre la décision », ont écrit Shaham et Elran, experts en sécurité intérieure, dans leur article d’octobre.

Le ministère de la Défense, en réponse au rapport de Shapira, a noté que bien que le plan « hôtel hôte » doive encore être totalement développé, deux autres plans l’ont été.

« Les programmes ‘Motel’ et ‘Distance de sécurité’ […] sont les plans d’évacuation qui sont les plus détaillés, les plus coordonnés et les plus précis que nous ayons jamais préparés pour gérer une population évacuée, quasiment au niveau de chaque famille individuelle », a déclaré mardi le ministère.

« Chaque communauté de la frontière nord et des environs de la bande de Gaza sait s’évacuer elle-même en cas d’urgence, et chaque ministère (Santé, Education, Affaires sociales, Intérieur, et d’autres) connaît son rôle », a déclaré le ministère, notant que des exercices d’évacuation ont été menés dans l’année écoulée.

Le contrôleur a également noté la critique souvent répétée des services de secours israéliens : l’absence de domaines de responsabilité formalisés et documentés.

Bien qu’ils aient l’obligation légale d’établir les rôles des différentes agences de l’Etat pendant une guerre ou une vaste catastrophe naturelle, les ministères de la Défense et de la Sécurité intérieure, qui sont à eux deux responsables de l’armée, de la police, des pompiers et des services médicaux, tendent à agir sur la base d’accords mutuels, plutôt qu’en respectant des documents officiels.

Le major-général Yoel Strick, qui dirige le commandement de la Défense passive de l'armée israélienne, avec le chef des pompiers pendant les incendies de Haïfa, le 24 novembre 2016. (Crédit : unité des porte-paroles de l'armée israélienne)

Le major-général Yoel Strick, qui dirige le commandement de la Défense passive de l’armée israélienne, avec le chef des pompiers pendant les incendies de Haïfa, le 24 novembre 2016. (Crédit : unité des porte-paroles de l’armée israélienne)

En réponse à cette critique, le ministère de la Défense a seulement mentionné ce problème, déclarant que, « malgré le fait que le processus de formalisation des responsabilités avec le ministère de la Sécurité intérieure ne soit pas encore terminé sous sa forme écrite, cette formalisation existe en pratique entre les ministères. »

Des responsables de la sécurité ont fait des déclarations similaires au fil des ans, en minimisant l’importance d’une répartition officielle des pouvoirs au profit d’accords généralement acceptés.

Le bureau de Shapira a cependant prévenu que ces lacunes dans la coordination « pourrait nuire à la préparation de la défense passive. »

Elran, de l’INSS, a noté dans un autre article sur la défense passive d’Israël que l’Etat juif avait constamment minimisé l’importance des préparations défensives au profit des actions offensives pour neutraliser une menace.

« La notion fondamentale était que Tsahal est capable de sceller les frontières au point que les forces de police, avec les autres agences civiles, sont capables de fournir une réponse adéquate à toute menace. La conséquence en a été une lente détérioration de l’efficacité professionnelle [de la défense civile], et sa marginalisation en terme de ressources », avait écrit Elran en juillet.

Le Dôme de fer en action, à Ashdod, pendant l'opération Bordure protectrice de l'été 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le Dôme de fer en action, à Ashdod, pendant l’opération Bordure protectrice de l’été 2014. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Pendant des années, cette stratégie a fonctionné ; cependant, après des années de conflits « à faible intensité », Israël a appris que « la posture offensive seule présente des défis sérieux, à la fois opérationnels et diplomatiques », a écrit Elran.

Le contrôleur a également noté que les « capacités d’attaque et d’interception » de l’armée israélienne, en faisant référence au système de défense anti-missiles du Dôme de Fer, « vont probablement minimiser les tirs contre Israël, diminuer les dommages et même agir comme élément dissuasif. »

Shapira a cependant déclaré que « Tsahal doit toujours se préparer au scénario dans lequel des milliers, même des dizaines de milliers, de roquettes et de missiles sont tirées contre Israël en temps de guerre, un nombre de missiles qui suscite de grands doutes sur la possession par l’armée israélienne de moyens suffisants pour s’en défendre. »