Natan Sharansky, président de l’Agence juive, affirme penser que les deux crises profondes qui surviennent aujourd’hui dans la relation entre Israël et une grande part de la communauté juive – sur la prière au mur Occidental et sur les conversions – peuvent être résolues et qu’elles le seront.

Dans un entretien avec le Times of Israël, il explique que la législation qui a été approuvée par les ministres dimanche, et susceptible de graver dans le marbre le monopole des ultra-orthodoxes sur les conversions au Judaïsme en Israël,- ne sera probablement pas adoptée sous sa forme actuelle. A partir des contacts qu’il a établis avec les ministres et les membres de la Knesset, dit-il, il ne pense pas que le Premier ministre Benjamin Netanyahu pourra rassembler une majorité pour approuver la législation telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Concernant la décision-choc de Netanyahu de geler la mise en oeuvre de l’accord minutieusement négocié permettant d’offrir aux courants non-orthodoxes du judaïsme un rôle reconnu et officiel dans la supervision d’une zone de prière permanente et pluraliste située légèrement au sud des lieux de prière principaux au mur Occidental, Sharansky déclare qu’une « formule » devrait être trouvée pour permettre l’avancée de la convention controversée.

« Ce n’est pas la peine de parler de ‘reconnaissance' », estime-t-il. « Mais vous devez permettre aux représentants des mouvements réformé et conservateur de diriger les endroits où ils prient. C’était la condition minimum stipulée lors du lancement des négociations ». Sharansky précise ne pas pouvoir dire quelle « formule » pourrait être trouvée très exactement, mais « je pense [que cette affaire] peut être résolue très rapidement ».

En même temps, il exprime une profonde déception face à la gestion du dossier par Netanyahu – affirmant que le Premier ministre a placé les intérêts étroits de sa coalition devant les besoins plus larges du peuple juif. Il note, de plus, qu’il ne pense pas que le gouvernement se serait effondré si Netanyahu avait résisté aux pressions exercées par les ultra-orthodoxes.

Le président de l'Agence juive Natan Sharansky lors d'une réunion organisée en urgence à la Knesset des groupes qui font pression en faveur du renforcement des liens avec le monde juif, le 27 juin 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le président de l’Agence juive Natan Sharansky lors d’une réunion organisée en urgence à la Knesset des groupes qui font pression en faveur du renforcement des liens avec le monde juif, le 27 juin 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Et il déclare que la précieuse confiance qui s’était instaurée entre les chefs israéliens et de la Diaspora, alors que le compromis sur le mur Occidental prenait forme ces dernières années, pourrait bien être endommagée aujourd’hui d’une manière irrévocable.

Il souligne également l’ignorance stupéfiante de la majorité des ministres du gouvernement israélien de ce que sont les mouvements réformé et conservateur du judaïsme – des courants auxquels est affiliée la majorité des Juifs américains. « Lorsque j’ai dit au gouvernement il y a un an ou deux : ‘Savez-vous que 85 % des partisans de l’AIPAC sont des Juifs réformés et conservateurs ?’, la majorité du gouvernement a eu un choc. Ils pensaient vraiment qu’ils soutenaient les boycotts d’Israël, tous les fous de J Street, Breaking the Silence. C’est tout ».

« Je suis sûr que sa coalition ne se serait pas effondrée, »

Natan Sharansky

Un grand nombre d’Israéliens sont également ignorants, ajoute-t-il. « Il y a de nombreux Israéliens, de bons sionistes, des Juifs aimants, qui pensent que le mouvement réformé est une sorte de secte qui a détruit le judaïsme de l’intérieur aux Etats-Unis et que dorénavant, elle tente de trouver davantage de lieux à détruire – parce que c’est ainsi qu’elle vivrait, en détruisant. Et que maintenant, c’est ici qu’elle tente de s’implanter ».

Sharansky poursuit : « Je leur dis : ‘Vous savez, c’est exactement ce que les antisémites disaient des Juifs en Russie' ».

L'une des nombreuses réunions de négociation ayant précédé l'accord du mur Occidental de janvier 2016. Sont présents le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l'ancien secrétaire du cabinet Avichai Mandelblit (en veste noire), le rabbin Steven Wernick, dirigeant du mouvement Masorti, le directeur exécutif du mouvement Masorti Yizhar Hess (en lunettes) et la rabbin Julie Schonfeld, qui dirige l'Assemblée rabbinique du mouvement Masorti. (Crédit : Yizhar Hess)

L’une des nombreuses réunions de négociation ayant précédé l’accord du mur Occidental de janvier 2016. Sont présents le Premier ministre Benjamin Netanyahu, l’ancien secrétaire du cabinet Avichai Mandelblit (en veste noire), le rabbin Steven Wernick, dirigeant du mouvement Masorti, le directeur exécutif du mouvement Masorti Yizhar Hess (en lunettes) et la rabbin Julie Schonfeld, qui dirige l’Assemblée rabbinique du mouvement Masorti. (Crédit : Yizhar Hess)

Le Times of Israël s’est entretenu avec Sharansky à son bureau de l’Agence juive mardi en début de soirée. Ce qui suit est une retranscription révisée pour publication.

Times of Israël : Pensez-vous que cette crise puisse être résolue ? Et si tel est le cas, comment ?

Natan Sharansky : Vous voyez, cette crise doit être résolue parce qu’elle est trop importante pour l’avenir de notre unité.

D’un côté, cela a été très troublant, cela a semblé terrible qu’alors que notre conseil d’administration de l’Agence juive venait tout juste de commencer ses réunions ici, et que ses membres s’étaient déplacés pour une courte visite avec le gouvernement, ces deux décisions aient été prises, l’une après l’autre – peut-être les décisions les plus douloureuses que vous pouviez imaginer pour la communauté juive américaine.

D’un autre côté, le moment choisi ne pouvait pas être meilleur lorsque vous y réfléchissez : Imaginez si la décision avait été prise deux semaines plus tard ou cinq semaines plus tard. Vous n’auriez pas eu de représentants présents ici et furieux, issus de toutes les communautés principales, qui ont pu immédiatement se mobiliser pour se mettre au travail.

Nous avons beaucoup de défis importants – des défis budgétaires, des défis organisationnels. Ils ont tous été mis de côté. Tout le monde s’est mobilisé. Et nous avons transmis un message.

Tous ces (leaders de la communauté juive américaine) ont reçu un grand nombre de courriels provenant de membres de leurs communautés qui expriment leur colère et qui disent : « Cela suffit ». Ces chefs doivent faire entendre ce message. Ils ont parlé avec les ministres et des membres de la Knesset et ils expliquent les choses.

Quelle est la solution – pour la loi sur les conversions et pour le mur
Occidental ?

En ce qui concerne la loi, elle doit être stoppée. Et hier, nous avons rencontré les ministres Naftali Bennett et Ayelet Shaked. Je me suis entretenu avec chacun d’entre eux pendant 15 minutes avant le vote de dimanche sur cette législation (au cabinet) et ils n’ont pas compris (ce qu’en étaient les implications). Maintenant, ils comprennent et ils commencent à essayer de trouver des moyens de changer des choses (dans le projet de loi prévu).

Ils disent qu’il est important de mettre un terme à l’arrivée de travailleurs étrangers (qui se convertissent). Mais il y a des moyens bien plus simples pour gérer ce problème.

Alors cette législation sera amendée ?

Nous étions à la Knesset aujourd’hui. La moitié des personnes qui sont venues nous parler de cela appartenait à la coalition. Je ne comprends vraiment pas comment le Premier ministre va avoir une majorité pour cette loi. Alors je pense qu’elle peut être arrêtée.

Pour le Kotel [mur Occidental], c’est plus difficile, parce qu’il n’y a pas de législation de la Knesset.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Tzahi Hanegbi en 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et Tzahi Hanegbi en 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Mais Tzachi Hanegbi (le ministre chargé par Netanyahu de résoudre la crise), qui est venu nous parler aujourd’hui, a changé de ton.

Il a dit de la partie physique (du pavillon de prière pluraliste) : « Nous commencerons immédiatement à la mettre en oeuvre ».

Il a ajouté que l’autre partie (qui concerne sa supervision officielle), est la partie qui pose problème : « Nous devrons négocier pour voir comment appliquer ce volet ».

Ce qui est déjà très différent de « on va geler, on va arrêter, on ne peut pas le faire ».

(Ce qui est difficile), c’est la question de la reconnaissance (du judaïsme non-orthodoxe dans la supervision de la zone de prière pluraliste). Le Premier ministre dit : « Je reconnais (les courants non-orthodoxes du judaïsme) mais en tant que gouvernement, je ne peux pas le faire ».

Il a dit : ‘Mon gouvernement ne peut pas le faire ?’

Bibi a été très franc. Il n’a pas essayé de… (Sharansky tord ses mains)

Il a dit : « Je pense que tous les Juifs nous portent de l’intérêt et je les reconnais tous. Mais que faire ? Nous avons une coalition. Certains de nos partenaires (de coalition) ne peuvent pas les reconnaître. Et ils nous demandent d’annuler tous les accords (sur le mur Occidental). Je ne suis pas prêt à les annuler. Je suis prêt à les geler ».

Eh bien, annuler ou geler, ce n’est que jouer avec les mots. Je ne peux pas expliquer cela à un rabbin réformé de Saint-Louis.

Alors comment allez-vous résoudre cela ?

Les ministres m’ont déjà laissé entendre que nous devons revenir en arrière et discuter de tout cela. Pas besoin de parler de « reconnaissance ». Mais il faut qu’on permette aux représentants des mouvements réformé et conservateur de gérer le lieu où ils prient. C’est la condition minimum à partir de laquelle les négociations avaient été lancées.

Des Juifs conservateurs prient dans la section préparée pour la prière pour les Femmes du mur à l'arche de Robinson, dans la Vieille ville de Jérusalem, le 30 juillet 2014 (Crédit : Robert Swift/Flash90)

Des Juifs conservateurs prient dans la section préparée pour la prière pour les Femmes du mur à l’arche de Robinson, dans la Vieille ville de Jérusalem, le 30 juillet 2014 (Crédit : Robert Swift/Flash90)

Je pense que si l’opinion publique est amenée à mieux comprendre cela, petit à petit, la pression va augmenter et le plan pourra être mis en oeuvre.

Que cela soit telle ou telle formule (précise), ce qui est important, c’est que ce sera un lieu de prière respecté, où on ne se cache pas de quoi que ce soit, et où les Juifs réformés et conservateurs pourront faire leurs propres prières et ne devront pas dépendre de tel ministre du gouvernement ou de telle bureaucrate qui a aujourd’hui changé d’avis. C’est le minimum demandé.

Là, le gouvernement a décidé de ne pas mettre l’accord en oeuvre. Et je pense que c’est une option qui peut changer très rapidement.

Ce qui est clair, c’est que, en dépit du fait que ce sujet ait été largement discuté ces dernières années, la majorité des Israéliens ne comprennent pas, et certains Occidentaux ne comprennent pas ce dont nous sommes en train de parler. Nous devons maintenant accélérer notre campagne d’explications.

Au cours des deux dernières années, je me suis beaucoup exprimé en Israël. J’ai découvert une ignorance incroyable (lorsqu’on en vient au judaïsme non-orthodoxe). Les préjugés…

Qu’est-ce que les Israéliens ignorent du judaïsme non-orthodoxe ?

Il y a de nombreux Israéliens, de bons sionistes, des Juifs aimants, qui pensent que le mouvement réformé est une sorte de secte qui a détruit le judaïsme de l’intérieur aux Etats-Unis et que dorénavant, elle tente de trouver davantage de lieux à détruire – parce que c’est ainsi qu’elle vivrait, en détruisant. Et que maintenant, c’est ici qu’elle tente de s’implanter.

Je leur réponds : « Vous savez, c’est exactement ce que les antisémites disaient des Juifs en Russie ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime pendant une conférence de l’AIPAC, le 2 mars 2015, à Washington. (Crédits : Mark Wilson / Getty Images / AFP)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime pendant une conférence de l’AIPAC, le 2 mars 2015, à Washington. (Crédits : Mark Wilson / Getty Images / AFP)

Lorsque j’ai dit au gouvernement il y a un an ou deux : ‘Savez vous que 85 % des partisans de l’AIPAC sont des Juifs réformés et conservateurs ?’, la majorité des membres du gouvernement ont eu un choc. Ils pensaient vraiment qu’ils soutenaient les boycotts d’Israël, tous les fous de J-Street, Breaking the Silence. C’est tout ».

Et que dites-vous ? La vérité, c’est…

La vérité, c’est que dans les conditions de la Diaspora – survivre et ne pas être assimilé – est un immense défi. Depuis le début, il y a 200 ans, lorsque les Juifs ont commencé à vivre parmi les non-Juifs, certains d’entre eux qui voulaient continuer à vivre de manière active avec les non-Juifs tout en continuant à se sentir Juif chez eux ont cherché d’autres formes de judaïsme.

Le ministre de l'Intérieur Aryeh Deri (au centre), le ministre de la Santé Yaakov Litzman (à gauche) et le député Moshe Gafni (Torah VeYahadout) à la troisième conférence du parti Shas à l’hôtel Ramada, à Jérusalem le 16 février 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri (au centre), le ministre de la Santé Yaakov Litzman (à gauche) et le député Moshe Gafni (Torah VeYahadout) à la troisième conférence du parti Shas à l’hôtel Ramada, à Jérusalem le 16 février 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’important, ce n’est pas l’endroit où je prie, l’endroit où je parle à Dieu. Mais que ce soit l’endroit où un grand nombre de Juifs, qui veulent rester Juifs, se rassemblent.

Alors l’état d’Israël, s’il continue à dire qu’il est le foyer de tous les Juifs, doit absolument dire à tous les Juifs : Nous voulons de vous. Mais nous voulons aussi vos communautés, nous voulons vos rabbins, vos petits-enfants.

Il y a tant de Juifs de la Diaspora qui disent (à Israël) : Soyez démocrates comme nous le sommes. Mais ils ne comprennent pas que nous sommes en train de faire quelque chose de (beaucoup plus provocateur) qu’eux : Nous tentons d’être des démocrates au Moyen Orient.

De la même manière, de nombreux Juifs en Israël disent (à la Diaspora) : Ne soyez pas assimilés comme nous le sommes. Nous sommes religieux ou laïcs. Mais ils ne comprennent pas que (les Juifs de la Diaspora) se livrent à un exercice beaucoup plus difficile. Ne pas être assimilé en Amérique n’est pas la même chose que de ne pas être assimilé en Israël.

Ils utilisent cet outil (des différents courants du judaïsme). Si nous devions inventer de nouveaux instruments maintenant, à ce moment de l’existence de l’état d’Israël, peut-être inventerions-nous des instruments différents. Mais c’est cet outil qui existe.

Notre Premier ministre comprend toutefois la Diaspora. Il comprend les courants non-orthodoxes du judaïsme. Il comprend l’importance de l’engagement envers Israël. Il aurait dû savoir comment cela finirait. Et je ne suis pas sûr que sa coalition se serait effondrée en raison de cela. Il aurait pu dire aux partis ultra-orthodoxes : C’est l’accord.

Je suis sûr que sa coalition ne se serait pas effondrée.

Le président Reuven Rivlin et le rabbin Rick Jacobs,chef de l'Union du Judaïsme réformé, assistent à une rencontre des leaders juifs américains à New York, le 11 décembre 2015 (Autorisation : Union pour le Judaïsme réformé)

Le président Reuven Rivlin et le rabbin Rick Jacobs,chef de l’Union du Judaïsme réformé, assistent à une rencontre des leaders juifs américains à New York, le 11 décembre 2015 (Autorisation : Union pour le Judaïsme réformé)

Ses conseillers ont véritablement échoué, ne lui disant même pas combien le moment choisi était mauvais. Ce qui (paradoxalement) est une bonne chose. Dieu nous préserve qu’ils l’en aient averti et que l’annonce ne soit pas dans deux semaines…

Mais quand même…

Quand même. Je lui ai dit lors de sa réunion gouvernementale (dimanche) ce que je dis dans le monde entier : « M. le Premier ministre, vous savez mieux que n’importe quel autre Premier ministre en Israël ce qu’est la communauté juive américaine. Et c’est pour cela que vous avez travaillé plus âprement que n’importe quel autre (sur le sujet). Ne sapez pas votre propre travail ».

Et il a répondu : « Je le crois. Je le sens. Je le veux. Mais aujourd’hui, une partie de ma coalition me demande cela. Je fais quelque chose pour sauver ma coalition ».

Ce n’est pas exactement les termes qu’il a employés, mais c’était son message. Très ouvert.

Alors il s’est comporté comme un politicien qui doit répondre au besoin immédiat de sa coalition.

Ce qui est contradictoire avec son statut de leader juif qui connaît véritablement, en le comprenant, le processus historique et l’importance du maintien d’un contact profond (avec la Diaspora).

Et je suis particulièrement désolé parce qu’il avait réussi – et nous avons fait de notre mieux pour l’y aider – à construire des relations avec les dirigeants des mouvements réformé et conservateur au cours de ces négociations, qui n’avaient jamais existé auparavant. Il y avait une grande confiance. Des appels téléphoniques directs. Des rencontres. De la coopération. De la coordination. Et je ressentais moi-même une grande fierté face à cela.

Je crois véritablement que nous pouvons dépasser ces crises (actuelles). Je ne suis pas sûr que nous serons en mesure de retrouver ce type de relation et de confiance. Et c’est une grande défaite.