C’était la dernière semaine de juillet. La guerre faisait rage dans le sud. Les roquettes s’abattaient sur les villes israéliennes. Les frappes aériennes illuminaient le ciel de Gaza. Des milliers de jeunes soldats se massaient à la frontière sud après que le cabinet ait ordonné à l’armée de se préparer pour les opérations au sol.

Le parti ultra-orthodoxe Shas participait lui aussi à sa façon. Il avait organisé un rassemblement de prière au mur Occidental de Jérusalem pour que les soldats reviennent sains et saufs, pour la victoire contre le Hamas et pour que le calme revienne.

Mais le rassemblement avait laissé quelques responsables furieux. Certains rabbins affiliés à l’ancien chef du parti, Eli Yishai, n’avaient pas été invités personnellement à la manifestation.

Comme Sherry Rot, une journaliste haredi qui écrit des articles généralement incisifs et critiques sur le monde auquel elle appartient, l’avait rapporté à l’époque, une dispute avait éclaté au sein du parti entre les partisans d’Eli Yishai et ceux d’Aryeh Deri. En particulier, les partisans de Yishai s’étaient offusqués que l’ancien Grand Rabbin d’Israël Shlomo Amar, un disciple respecté du Rav Ovadia Yossef, le chef spirituel du Shas, n’ait pas été invité.

Mais Shlomo Amar n’était plus le Grand Rabbin d’Israël, avaient rétorqué les partisans de Deri. Seuls les rabbins occupant des postes officiels avaient été invités personnellement. Et d’ailleurs, avaient-ils ajouté, depuis quand quelqu’un a-t-il besoin d’être spécialement invité à un rassemblement de prière au Mur occidental ? Et pourquoi Amar avait-il conduit son propre rassemblement au même endroit quelques jours avant seulement alors que de nombreux rabbins identifiés avec Deri n’avaient pas eux-mêmes été invités ?

Le président du parti Shas, Aryeh Deri, lors d'une conférence de presse avec les médias ultra-Orthodoxes à Jérusalem le 15 septembre 2014 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le président du parti Shas, Aryeh Deri, lors d’une conférence de presse avec les médias ultra-Orthodoxes à Jérusalem le 15 septembre 2014 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

L’argument était aussi mesquin qu’instructif. Les affrontements entre les deux camps ont bien été l’épine dans le pied de Deri pour réhabiliter un parti mal en point après la mort de son leader spirituel, le Rav Ovadia Yosef, en 2013. Ces derniers mois, les deux dirigeants se sont disputés autour du droit revendiqué par Yishai – qui a été président du Shas pendant 13 ans après l’exclusion politique de Deri pour corruption en 1999 – de publier ses propres communiqués de presse.

Ils étaient aussi opposés sur l’idée de rejoindre le gouvernement Netanyahu pendant l’opération Bordure protectrice [Yishai y était
opposé ; Deri semblait caresser l’idée et avait rencontré Netanyahu à ce sujet]. Et opposés bien sûr à propos de la composition des listes du parti et du contrôle de ses institutions.

Aujourd’hui, après des mois d’acrimonie, et avec l’élection qui se profile, le parti est formellement scindé. Yishai a inscrit son nouveau parti, a commandé des sondages montrant qu’il est susceptible de prendre quelques sièges à la Knesset, et a commencé à s’atteler à la recherche d’alliances politiques en dehors du Shas.

Le clivage idéologique

Ce serait une erreur de croire que le schisme de Shas est entièrement dû à des personnalités. Les égos de ces deux leaders peuvent façonner la manière dont le schisme s’exprime, mais ils restent finalement des symptômes. Au-delà des ambitions personnelles, il existe des désaccords profonds, les mêmes désaccords qui grosso modo façonnent les lignes de fracture de la politique israélienne.

Le système politique israélien avance de manière chaotique. Un nouvel ordre se met en place, et ses ondes de choc se font sentir sur tout l’échiquier politique. La gauche est de retour avec une certaine vigueur dans les sondages. Mais la droite annexionniste n’est pas en reste, avec une base de plus en plus forte pour HaBayit HaYehudi et l’aile droite du Likud. Et comme le centre rétrécit, chacun est sommé de se placer à l’intérieur de ce nouveau paysage. Les partis arabes unissent, eux aussi, leurs listes dans le but de façonner une voix et une identité plus affirmées.

Depuis quelque temps déjà, cette tectonique des plaques s’est aussi faite profondément sentir dans le monde insulaire de la politique ultra-orthodoxe.

Le changement vient de la rue, disent les responsables du Shas.

« Aujourd’hui, un homme haredi peut être expert-comptable, » par exemple, et pas seulement étudiant dans une yeshiva [ou un Kollel pour les hommes mariés] a déclaré au Times of Israel un responsable de Shas cette semaine. « Il a aussi des amis avec une kippa srouga » [kippa tricotée portée par les religieux sionistes ou par les religieux plus « modernes »]. « Et il va parler lui aussi à ces amis des territoires [de Cisjordanie] et se positionner à droite ou à gauche.»

D’une certaine manière, les partis ultra-orthodoxes ont représenté une anomalie dans la politique israélienne. L’obéissance à leurs chefs spirituels allait au-delà des clivages habituels qui définissaient ceux du pays. Au sein de Shas, il y avait des colombes et des faucons, des libéraux et des partisans du social, mais ils se ralliaient tous à la bannière de « Maran » [« Notre maître »], le titre honorifique donné au Rav Ovadia Yossef par ses disciples. Les clivages traditionnels existaient donc mais ils étaient mis en sommeil sous l’ombre tutélaire du grand décisionnaire rabbinique.

Mais cela ne signifie pas que ces divisions n’existaient pas. Même si Deri et Yishai partagent la même volonté politique de pouvoir assurer un financement continu de l’État à l’enseignement religieux haredi, c’est à peu près tout ce qu’ils partagent.

Sous Deri, Shas a permis, dans les années 1990, de faire passer les accords d’Oslo à la Knesset en refusant de voter contre. Sous Yishai, et pour la plus grande partie des années 2000, le parti s’est confortablement installé sur l’aile droite des coalitions Olmert et Netanyahu. Il s’est insurgé contre les migrants africains « infiltrés » en Israël – un objet de litige au niveau juridique, mis en évidence par Yishai quand il était ministre de l’Intérieur entre 2009 et 2013. Mais surtout, Shas – sous Yishai – a maintenu une ligne d’un grand scepticisme sur les perspectives de paix avec les Palestiniens.

De même sur les questions économiques. Alors que Deri a annoncé ce mois-ci que son parti avait deux conditions préalables à son adhésion à une future coalition Netanyahu: une hausse de 30 % du salaire minimum à 30 shekels de l’heure [il est actuellement à 23.12 shekels] et une réduction de la TVA sur certains produits de base, Yishai, en revanche, a accepté de se situer dans les coalitions orientées à droite économiquement parlant [avec Kadima et le Likud] et a voté volontiers pour des coupes dans les dépenses publiques et en faveur des privatisations.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président du Shas Aryeh Deri pendant une session à la Knesset (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président du Shas Aryeh Deri pendant une session à la Knesset (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le fait même que le parti ait pu prendre de telles positions différentes avec ces deux dirigeants révèle aussi quelque chose sur les priorités du Rav Ovadia Yossef. « Maran » était concerné par la restauration des traditions religieuses de la communauté juive séfarade, et de sa dignité trop longtemps écrasée sous le talon de l’élite rabbinique ashkénaze. Il avait donc laissé les questions de guerre et de paix et surtout d’économie aux « généraux » et aux politiciens.

Maintenant que le Rav n’est plus, il ne fixe plus la politique du parti ni n’assure sa cohérence et son unité au milieu des désaccords idéologiques de ses chefs.

Nouveaux alliés et rabbins divisés

Alors qu’Yishai scrute l’horizon politique des alliés qui peuvent assurer à sa nouvelle liste de passer le cap des quatre sièges requis pour entrer à la Knesset, il est révélateur que son premier choix pour une telle alliance est le parti le plus à droite de la Knesset, le Tekuma du ministre du Logement Uri Ariel, qui demeure pour l’instant une faction du HaBayit HaYehudi de Naftali Bennett.

Les efforts de Yishai pour faire union avec Ariel semblent être sérieux. Les deux ont déjà commandé au moins deux enquêtes internes montrant qu’un billet conjoint Ariel-Yishai recueillerait sept sièges à la Knesset.

Et comme l’aile droite du parti cherche à s’unir avec des non-haredim ou des non-séfarades, d’autres membres du Shas montrent une ambition nettement différente.

Dans le sillage du massacre de Har Nof le 18 novembre, le député Shas Yitzhak Vaknin, un ancien mécanicien de Galilée, était venu dire à la Knesset : « Nous devons réfléchir à nouveau sur l’ensemble de ce phénomène. Ceux qui veulent vivre en paix avec nous, nous pouvons vivre avec eux. Mais ceux qui ne le veulent pas, nous devons vivre de manière séparée. »

L’attaque avait frappé une synagogue ashkénaze non affiliée au Shas. Mais le quartier de Har Nof représente également le cœur du Shas puisque c’est le quartier où s’était établi « Maran » et à sa suite des dirigeants et des rabbins tous liés au parti.

Rabbi Shlomo Amar (assis à droite) sert la main d'un imam lors d'une cérémonie où les leaders chrétiens et musulmans ont montré leur soutien envers la communauté juive suite à l'attaque d'Har Nof (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

Rabbi Shlomo Amar (assis à droite) sert la main d’un imam lors d’une cérémonie où les leaders chrétiens et musulmans ont montré leur soutien envers la communauté juive suite à l’attaque d’Har Nof (Crédit : Yonathan Sindel/Flash90)

Ce commentaire de Vaknin n’avait rien de désinvolte. Horrifié par l’attaque, sa réponse était un appel à la « séparation » entre Israéliens et Palestiniens. Une prise de position claire vers le centre-gauche.

Les deux poids lourds du parti se font désormais face. Et le leadership religieux séfarade est en train de se diviser lui aussi.

Deri et Yishai devaient tenir une réunion de réconciliation dimanche à Jérusalem. Mais samedi soir, le Conseil des sages de la Torah de Shas y a mis fin de manière sans précédent.

Le rabbin Shimon Baadani, un membre de ce Conseil, a informé Deri qu’il lui serait interdit de rencontrer Yishai. Par ordonnance du rabbin Shalom Cohen qui, en tant que président du Conseil des sages est, en quelque sorte, le successeur direct de Rav Ovadia Yossef, le Conseil gérerait désormais à lui seul tout contact avec Yishai.

Suite à cette querelle, le leadership religieux du Shas a été contraint d’écarter Eli Yishai pas seulement d’Aryeh Deri, mais de la classe rabbinique de Shas, en grande partie nommée par Rav Ovadia Yossef lui-même.

Yishai, malgré cette position difficile, a répondu avec une série de coups rapides et décisifs. Ses partisans ont divulgué à la presse qu’il avait demandé, pour la scission, la bénédiction du Rav Aharon Leib Steinman, une des sommités du monde des yeshivot lituaniennes. Steinman est une autorité bien supérieure au leadership rabbinique actuel du Shas aux yeux d’une grande partie de la communauté haredi, et ce même pour les Séfarades.

Yishai a nommé son nouveau parti « Maran » l’identifiant explicitement avec le Rav Ovadia Yossef. Et le camp de Yishai continue de faire valoir qu’il bénéficie de l’appui des principaux rabbins séfarades, comme Meir Mazouz, qui a envoyé une lettre la semaine dernière au Conseil des sages du parti en menaçant de «quitter Shas » si Yishai et Deri n’arrivaient pas à surmonter leurs différences. Alors qu’il n’aborde, lui, pas publiquement ce conflit, l’ancien Grand Rabbin d’Israël Shlomo Amar devrait lui aussi, logiquement, soutenir Yishai.

Shas réussira à survivre à la crise actuelle. Et le parti a construit une base de soutien suffisamment forte dans la rue orthodoxe malgré ces temps incertains. Mais il n’en sortira pas indemne.

Pour les observateurs de longue date de Shas, le schisme marque un étrange coup du sort pour un parti dont un des buts était de renforcer l’identité séfarade. Et cette dimension séfarade du parti se trouve aujourd’hui clivée à travers l’axe droite-gauche.

Voici un parti, à base malgré tout assez étroite – les haredim séfarades, même si des séfarades non-orthodoxes votaient Shas – qui se voit cassé en deux par la ligne de fracture traditionnelle de la vie politique israélienne. Une coupure gauche-droite sur les questions d’économie et, bien sûr et surtout, sur ce qu’il faudra faire avec les Palestiniens.