Que se passe t-il lorsqu’un seul homme contrôle deux des principaux journaux israéliens ?

Voilà une question que les experts médiatiques se posent, quelques jours après le rachat par Sheldon Adelson, magnat des casinos américains et généreux donateur pour le parti républicain, de l’hebdomadaire conservateur Makor Rishon pour près de 4 millions d’euros.

Dimanche, un tribunal de Jérusalem a validé l’achat par Adelson du journal, qui avait acquis le quotidien quasi défunt Maariv et son site internet NRG.co.il en 2012. Adelson possédait déjà Israel Hayom, un quotidien gratuit qu’il a créé en 2007 et qui est devenu le journal le plus distribué d’Israël.

Avec cette nouvelle acquisition, Adelson contrôle désormais les principaux médias de droite israéliens, même si Maariv devrait être vendu séparément.

« Le rachat de Makor Rishon par Adelson est triste », estime Tehilla Shwartz, responsable du département médias à l’Institut de démocratie israélienne. « Cela consolide le marché médiatique, ce qui est mauvais pour le contenu, mais nous ne devrions pas nous lamenter. Il existe des opportunités que nous n’avons pas encore envisagées. »

L’emprise croissante d’Adelson sur les médias israéliens suscite des inquiétudes sur le renforcement d’une uniformité idéologique et sur l’affaiblissement de la critique contre le gouvernement.

Fidèle soutien du Premier ministre Benjamin Netanyahu, Adelson a, selon de nombreux experts, utilisé Israel Hayom pour améliorer l’image publique du dirigeant israélien. Le ministre de l’Économie Naftali Bennett, président du parti pro-implantations Habayit Hayehudi, a comparé Israel Hayom à la Pravda, l’ancien journal officiel de l’Union soviétique.

« Le journal ne fait entendre la voix que d’un seul homme », a regretté Bennett sur la radio de l’armée israélienne. « À chaque intersection, chaque point de friction entre les intérêts nationaux et les intérêts du Premier ministre, il se range aux côtés du Premier ministre. J’espère sincèrement que Makor Rishon maintiendra une position indépendante et nationaliste. »

PDG de Las Vegas Sands Corp., avec une fortune estimée à plus de 28 milliards de dollars (20,3 milliards d’euros) – ce qui en fait le 11ème Américain le plus riche, selon Forbes – Adelson n’a jamais caché qu’il utilisait son argent pour promouvoir ses intérêts politiques.

Adelson n’a jamais caché qu’il utilisait son argent pour promouvoir ses intérêts politiques

En 2012, il a soutenu Newt Gingrich aux primaires du Parti républicain pour l’élection présidentielle.

Quand Gingrich s’est retiré de la course, Adelson a reporté son soutien vers Mitt Romney, le candidat républicain face à Barack Obama, en faisant une donation de 20 millions de dollars à un Super PAC (comité d’action politique soutenant financièrement les hommes politiques) pro-Romney.

La semaine dernière, un groupe de prétendants républicains à la prochaine élection présidentielle s’est rassemblé à l’hôtel Venetian d’Adelson à Las Vegas, à l’occasion de ce que certains commentateurs ont qualifié de « primaire de Sheldon », reconnaissant ainsi le milliardaire comme un faiseur de roi républicain.

En Israël, la dernière transaction d’Adelson ne fait pas vraiment craindre la disparition de la liberté de la presse.

Les deux autres grands quotidiens israéliens – Yedioth Aharonoth, au centre, et Haaretz, à gauche – critiquent sans ambages Netanyahu et continuent de bénéficier d’un important lectorat.

Maariv, ancien quotidien le plus lu d’Israël, a connu un déclin continu de ses ventes au cours des dernières années. Sa publication a cessé en mars, même si une version gratuite du journal continue d’être distribuée l’après-midi.

Malgré tout, certains s’inquiètent d’une réduction des paramètres du débat public après le rachat par Adelson.

Le mois dernier, afin de préserver la compétition sur le marché des médias, des députés de sept partis [dont le parti de droite nationaliste Habayit Hayehudi] ont émis une proposition de loi pour rendre payant Israel Hayom.

« Il peut y avoir deux journaux de droite qui pensent différemment », juge Tamir Sheafer, professeur en communication et en journalisme à l’Université hébraïque. « Il peut y avoir un journal de droite qui critique le Premier ministre sur sa droite. Mais si Sheldon Adelson a des sentiments favorables envers Netanyahu, Makor Rishon critiquera-t-il Netanyahu sur sa droite ? »

Un journaliste de Makor Rishon, qui a préféré garder l’anonymat, reconnaît que les correspondants politiques sont « un peu inquiets », tout en ajoutant que les reportages d’investigation et les analyses, avec un point de vue de droite, se poursuivront.

« Pour nous, en tant que journalistes, il est très rassurant de savoir que les gens aiment le journal et veulent l’acheter », explique le journaliste. « Ils perçoivent l’importance du maintien d’un tel journal. Je plaisante toujours sur le fait que si je devais écrire le même article pour Maariv et Makor Rishon, je le simplifierais pour Maariv et le laisserais sous sa forme intellectuelle pour Makor Rishon. »

Lectrice du quotidien Maariv (Crédit : Miriam Alster/Flash 90)

Lectrice du quotidien Maariv (Crédit : Miriam Alster/Flash 90)

La quasi-disparition de Maariv, ainsi que les problèmes financiers de Haaretz et de l’ensemble du paysage médiatique israélien, posent la question suivante : un pays de 8 millions d’habitants peut-il conserver quatre quotidiens à l’ère d’Internet ?

« Le marché israélien est très petit », reconnaît Altshuler. « Sa faculté à maintenir trois journaux ou trois chaînes de télévision est une chose à laquelle les gens ne font pas attention. Il était pourtant évident que l’un d’entre eux devait fermer. »

Altshuler envisage un possible développement des médias israéliens grâce à l’essor du journalisme en ligne.

Mais pour Tal Schneider, qui tient le blog politique Plog, son travail ne pourra jamais remplacer l’équipe de rédaction d’un grand quotidien.

« Il n’y a pas 100 reporters qui travaillent pour mon blog. Nous ne sommes que deux », raconte t-elle. « Nous ne pouvons pas fournir une couverture [aussi] large. Je ne peux pas remplacer Maariv ou Makor Rishon. »

Malgré l’inquiétude, la mainmise grandissante d’Adelson sur les médias israéliens n’est pas perçue comme une menace immédiate pour la liberté de la presse. Mais si le développement de médias numériques continue de miner la santé financière des publications traditionnelles, la situation pourrait changer.

« Je ne crois pas que cette transaction en particulier provoquera des dégâts irréparables », estime Sheafer.

« Mais nous devons nous assurer que cela ne devienne pas une habitude que chaque média en difficulté se tourne vers Sheldon Adelson. »