LONDRES — C’est en 1982 que le réalisateur de Hollywood Steven Spielberg a lu pour la première fois le roman de fiction primé de Thomas Keneally intitulé « la liste de Schindler ».

Le livre raconte l’histoire d’Oskar Schindler, un homme d’affaires allemand et membre du parti nazi, qui a sauvé les vies de plus d’un millier de Juifs réfugiés en les embauchant pour qu’ils travaillent au sein de ses usines.

Cela allait prendre à Spielberg plus d’une décennie de transformer cette histoire en un film qui a su séduire autant les critiques que le public et remporté un succès commercial extraordinaire : « La liste de Schindler ».

« Steven Spielberg: A Life in Films », récemment publié dans une série d’ouvrages regroupés sous le nom de Jewish Lives par la Yale University Press, revient sur la carrière d’un réalisateur qui a su enchanter le public des salles obscures depuis plus de quarante ans.

Dans le livre, Molly Haskell, critique de film, rappelle la controverse qui a entouré la réalisation du “Blockbuster” hollywoodien consacré à l’Holocauste en 1993.

« ‘La Liste de Schindler’ a été un film décisif. Pas seulement pour Spielberg mais aussi pour le judaïsme et pour la Shoah », dit Haskell. « C’est un film magistral et Spielberg est parvenu à trouver le moyen de raconter ce qui était à la base une histoire horrible ».

Tous les films traitant de la Shoah ont toujours suscité une vigilance particulière, affirme Haskell. Cela a également été le cas, a fortiori, pour un film réalisé par un Juif.

« A ce moment-là, l’une des critiques principales qui a été faite à Spielberg a été d’assimiler tous les Juifs les uns aux autres », indique Haskell.

La célèbre 'petite fille en rouge' du film récompensé aux Oscars "la Liste de Schindler" (Capture d'écran : Youtube)

La célèbre ‘petite fille en rouge’ du film récompensé aux Oscars « la Liste de Schindler » (Capture d’écran : Youtube)

« Mais ce que Spielberg a tendance à faire à travers toutes ses œuvres, c’est d’abord de s’intéresser à une foule avant de rendre leur individualité à tous ceux qui la forment », explique Haskell.

D’autres détracteurs, à l’époque, avaient souligné leur dédain et leur déception car le film se concentrait sur les Juifs qui ont été sauvés plutôt que sur les millions de morts.

‘Levi a indiqué que l’essence même de la soumission des Juifs [Durant l’Holocauste] était la manière dont ils perdaient leur humanité physique’

Haskell se réfère à feu l’auteur italien, rescapé de l’Holocauste, Primo Levi, et à son livre d’essais, « Les Naufragés et les Rescapés ». Il y affirmait que les gens perdent leur individualité au moment même où ils sont opprimés et définis comme groupe.

« Levi a indiqué que l’essence même de la soumission des Juifs [durant la Shoah] était la manière dont ils perdaient leur humanité physique », rappelle la journaliste, spécialiste du cinéma.

Dans son dernier ouvrage, Haskell affirme que dans la « Liste de Schindler », Spielberg parvient à trouver « un équilibre dans l’individualisation des Juifs tout en parvenant à les projeter dans le flou d’une masse quasiment inhumaine ».

Et pourtant, Haskell pense que certaines critiques de “la liste de Schindler” étaient justes. La journaliste souligne particulièrement les scènes du film où des corps nus sont poussés dans les chambres à gaz.

De telles images sont susceptibles de s’apparenter à ce que Haskell qualifie de « pornographie de la Shoah ».

Salué par certains spécialistes du cinéma comme un chef-d’œuvre, appelé la « bar mitzvah de Spielberg » par d’autres, « la liste de Schindler » a été nominé dans 12 catégories aux Oscars et en a remporté sept – dont les prix de Meilleur film et de Meilleur réalisateur.

Mais en plus de son succès commercial, le film a également permis à Spielberg de se pencher en profondeur sur ses racines et sur son patrimoine juifs.

L’Enracinement

Né le 18 décembre 1946 à l’Hôpital juif Avondale de Cincinnati, dans l’Ohio, Spielberg a grandi dans un foyer imprégné de la culture et de la tradition juives.

La famille de sa mère, les Posner, était originaire d’Odessa, et la famille de son père venait de Kamenetz-Podolsk, en Ukraine.

Mais les parents de Spielberg, Leah et Arnold, étaient progressistes, ambitieux et voulaient s’assimiler dans la conformité homogène de la société largement conservatrice américaine des années 1950.

Le jeune Steven s’est trouvé décontenancé face à ce que signifiait exactement sa judéité devant cette volonté acharnée des Spielberg de s’assimiler, explique Haskell. Et Spielberg est parvenu à éviter jusqu’à la cinquantaine cette crise identitaire.

Couverture du livre ‘Steven Spielberg: A Life in Films’ par la critique de cinéma Molly Haskell. (Autorisation)

Couverture du livre ‘Steven Spielberg: A Life in Films’ par la critique de cinéma Molly Haskell. (Autorisation)

« Je pense que c’est après la réalisation de ‘La liste de Schindler’ que Spielberg a véritablement revendiqué sa judéité. Il ne s’y intéressait pas véritablement avant cela, et certainement pas en public », dit Haskell.

Spielberg avait été pourtant fortement encouragé dès le début des années 1990 par d’autres réalisateurs juifs – comme Roman Polanski, Stanley Kubrick et Billy Wilder — à réaliser ‘La liste de Schindler’.

FeuWilder et Kubrick avaient des affinités particulières avec la Shoah. « Les deux réalisateurs auraient aimé réaliser des films sur la Shoah mais ils ne savaient pas comment s’y prendre. Ils se sont donc contentés d’encourager Spielberg à le faire. Ce dernier a eu le sentiment que c’était sa mission de réaliser une oeuvre qui soit à la fois une catharsis et un divertissement ».

« Et ce n’est pas une chose facile à faire lorsque vous vous attaquez à un sujet comme celui de la Shoah », explique Haskell.

Spielberg a choisi à dessein de terminer ‘la Liste de Schindler’ en brouillant les limites entre les faits et la fiction. Dans la dernière scène du film, l’image passe du noir et blanc – et du passé fictif – à la couleur et au monde d’aujourd’hui, où plusieurs survivants de la Shoah apparaissent soudainement.

‘Durant le tournage de ‘La Liste de Schindler’ lorsqu’une femme, elle-même survivante de la Shoah, s’est approchée de Spielberg et lui a dit : ‘Voulez-vous entendre nos histoires ?’

Cette transition qui passe de l’art au domaine éthique, explique Haskell, a été un parti-pris conscient du réalisateur.

Il aura également amené Spielberg à faire sienne une nouvelle mission : l’établissement de la Fondation de l’Histoire visuelle de la Shoah, qui est devenue connue sous le nom de ‘Shoah Foundation Institute for Visual History and Education’.

Haskell se rappelle que l’idée de la création de la Fondation de la Shoah est venue au réalisateur « durant le tournage de ‘La liste de Schindler’ lorsqu’une femme, elle-même survivante de l’Holocauste, s’est approchée de Spielberg et lui a dit : ‘Voulez-vous entendre nos histoires ?’ Et c’est ce qui a donné à Spielberg l’envie de faire des archives filmées de ses conversations avec ces gens ».

Spielberg a affirmé lors d’une interview que la création de la fondation avait été « l’un des travaux les plus importants que je n’ai jamais fait ».

‘Alors que nous nous éloignons toujours plus de l’Holocauste, cela nous permet de nous en rapprocher immédiatement’

Le réalisateur n’a fait aucun tournage pendant trois ans pour créer cette fondation, faisant appel aux services d’une équipe internationale d’intervieweurs de 50 pays qui ont été chargés de commencer à collecter les histoires de plus de 53 000 survivants de l’Holocauste dans plus de 30 langues.

La Fondation de la Shoah a été financée à l’aide des recettes issues de la ‘Liste de Schindler’ à hauteur de 6 millions de dollars et son budget s’est élevé à 60 millions de dollars pour les trois premières années.

« C’était un petit projet au départ mais il est devenu tellement important qu’il a été déménagé au sein de l’Université de la Californie du sud. La fondation a alors étendu ses missions aux autres victimes de génocide », explique Haskell.

« Mais c’est aussi un formidable instrument éducatif et historique auquel les gens peuvent avoir recours. Et une grande source de connaissance. En particulier alors que nous nous éloignons toujours plus de la Shoah, cela nous permet de nous en rapprocher immédiatement », ajoute-t-elle.

Modération radicale

A ce moment de sa carrière de réalisateur, Spielberg a commencé à poser un autre regard sur son travail cinématographique, dit Haskell. De manière cruciale, il s’est attaché à mettre en scène des œuvres qui soient porteuses d’une conscience sociale.

Cela a été un changement radical dans la carrière de Spielberg, ajoute Haskell.

A la fin des années 1970 et durant toutes les années 1980 – avec des films comme « Les dents de la mer » (1975), « Les aventuriers de l’Arche perdue » (1981) et « E.T. » (1982) — le réalisateur s’était s’intéressé à faire des films à succès, visant à divertir son public et à se classer à la tête du box-office pour couronner le travail des studios de Hollywood.

« Spielberg n’avait pas participé au mouvement de la contre-culture tel qu’il existait à la fin des années 1970 », explique Haskell.

La critique de cinéma Molly Haskell. (Crédit : Jim Carpenter)

La critique de cinéma Molly Haskell. (Crédit : Jim Carpenter)

« Il n’était pas un radical comme un grand nombre de ses pairs. Tous ces autres réalisateurs prenaient des acides, allaient à la plage, consommaient de la coke, buvaient, fumaient s’envoyaient en l’air. Spielberg, pour sa part, traînait avec les dirigeants des studios et allait au boulot, son porte-documents sous le bras ».

En apparence, alors, Spielberg semblait être un réalisateur conservateur et de valeur sûre.

Toutefois, indique Haskell, il fallait déjà savoir déchiffrer le travail de Spielberg pour comprendre pleinement quelle était sa vision artistique.

« Je pense que ce que fait souvent Spielberg, c’est prendre un film traditionnel et en faire quelque chose de nouveau », dit-elle. « Par exemple, un film comme ‘Minority Report’ est étrangement visionnaire au sujet de la surveillance. Spielberg n’est pas outrageusement politique d’un point de vue idéologique ici. Mais il envisage très précisément les dangers d’une sur-réaction au terrorisme après le 11 septembre ».

De plus, parce que presque tous les films de Spielberg manquent d’un engagement idéologique ferme, le réalisateur a toujours été attaqué des deux côtés – par les critiques et par le public – indépendamment du sujet qu’il a traité, dit Haskell.

Un autre film de Spielberg qui a suscité la controverse en Israël, lors de sa sortie en 2005, a été ‘Munich’, qui rappelle le massacre des 11 athlètes et entraîneurs israéliens lors des Olympiades organisées dans la ville allemande par des terroristes palestiniens.

Le film s’intéresse alors à la mission qui a suivi, menée par divers individus – triés sur le volet par le Mossad – pour retrouver et tuer les membres du groupe terroriste Septembre Noir à l’origine de l’attentat.

Dans la mesure où le gouvernement israélien n’avait jamais révélé des informations concernant cette opération conduite dans la clandestinité, de nombreuses questions restaient encore sans réponse.

Pour résumer, les émissaires du Mossad avaient-ils tué les mauvaises personnes, et non les leaders de Septembre Noir responsables de l’attaque, comme certains l’avaient affirmé ?

« Il y a eu des accusations. On a dit que Spielberg avait fait une erreur concernant les faits dans le film et que le Mossad n’avait pas retrouvé les gens qui avaient perpétré cette atrocité », explique Haskell.

« Les sionistes ont eu le sentiment que Spielberg montrait trop d’empathie à l’égard des Palestiniens dans ‘Munich’. D’autres ont en revanche estimé qu’il avait trop d’empathie pour le Mossad », ajoute-t-elle.

Mais Spielberg veut toujours appréhender les différents points de vue de ses protagonistes, poursuit Haskell.

Spielberg aurait même inséré volontairement une scène dans ‘Munich’ au cours de laquelle un Palestinien évoque brièvement ce que signifie le fait de ne pas avoir de patrie.

« Ce genre de positionnement crée toujours des antagonismes au sein du public », dit Haskell.

« Mais dans ‘Munich’, Spielberg tentait de comprendre les questions suivantes : Pourquoi les gens en arrivent-ils à tuer ? Et quel effet a un meurtre sur ceux qui vont le commettre ? C’est un élément auquel ne doivent pas non plus réfléchir beaucoup les combattants israéliens », dit-elle.

« Mais c’est ce qui intéresse Spielberg en tant que réalisateur : Examiner les âmes et les consciences de ces personnages, et les répercussions de leurs choix ».

‘Il y a quelque chose d’ancien dans les films de Spielberg, et c’est incroyablement rafraîchissant’

En tant que réalisateur dont l’influence, depuis plusieurs décennies, n’a pas de précédent dans le cinéma américain et dans la culture mondiale populaire, Spielberg est, sous de nombreux aspects, un humaniste à l’ancienne, dit Haskell.

« Il y a quelque chose qui vient de l’ancien temps dans les films de Spielberg, et c’est incroyablement rafraîchissant à la fois. Il ne dépasse aucune limite, il ne fait rien qui soit trop artistique. Mais il y a une véritable générosité d’esprit dans son travail », dit-elle.

« Ce n’est pas quelqu’un qui porte le cœur d’un message politique dans ses œuvres. Mais il a une compréhension aiguë de la politique : ce qui, je le pense, déborde dans ses films. On ne peut pas identifier Spielberg que ce soit au point de vue artistique ou politique. »

« Il y a de nombreuses envies chez lui – en tant que réalisateur – que personne d’autre ne semble avoir. Il a un rythme formidable dans ses narrations. Et ses nombreuses facettes en tant que metteur en scène sont indescriptibles. »