Le fils d’un vieil homme américain atteint par la maladie d’Alzheimer a pris contact avec le Times of Israel après avoir appris que son père avait perdu des dizaines de milliers de dollars à cause d’une entreprise d’options binaires israélienne. La carte de crédit de son père a été activée plus de douze fois dans la même journée – sans son autorisation, il va sans dire.

Une adolescente âgée de 17 ans et originaire de Hong Kong a perdu 20 000 dollars dans une fraude aux options binaires en utilisant la carte de crédit de sa mère. Dès qu’elle a réalisé ce qui était en train de se produire, elle a voulu faire marche arrière mais sa banque a rejeté sa demande, semblant désireuse de laisser l’entreprise conserver l’argent.

Au mois de décembre dernier, l’homme d’affaires canadien Frederick Turbide s’est suicidé après avoir réalisé qu’il avait perdu toutes ses économies en faveur d’une entreprise d’options binaires appelée 23Traders. La firme a continué à faire des retraits sur sa carte de crédit même après l’annonce de sa mort.

De tels incidents ne sont pas supposés survenir. Dans des circonstances normales, si une banque remarque des frais sur la carte d’un client qui dévient des habitudes habituelles de dépense d’un individu ou qui viennent de l’étranger, elle contacte le propriétaire de la carte pour vérifier les débits et peut même geler la carte par précaution.

Alors comment les entreprises d’options binaires – largement impliquées dans une industrie frauduleuse qui a été l’objet de mises en garde innombrables et d’enquêtes de la part des régulateurs du monde entier, parviennent-elles à traiter des centaines de milliers de paiements annuels réalisés par les consommateurs sans déclencher les sirènes d’alarme de l’industrie bancaire ?

La majorité de ces entreprises fonctionnent sans autorisation, et parmi la minorité qui est régulée (dans des pays comme Chypre), certaines des plus importantes appartiennent ou ont été fondées par des personnalités condamnées au pénal. Pourquoi une banque respectable faciliterait-elle des versements faits à une telle industrie ?

Certains établissements bancaires – une minorité – peuvent s’accorder des fraudeurs appartenant à l’industrie des options binaires au nom du bénéfice. Mais dans la plupart des cas, l’explication – ont affirmé plusieurs initiés de l’industrie des paiements au Times of Israel – est à chercher du côté de l’industrie pleine d’avenir connue sous le nom de « fintech ».

Fintech, diminutif de « technologie financière », se réfère au sens large à toute sorte d’innovation numérique qui produit des services financiers plus efficaces, plus accessibles ou moins coûteux, depuis des applications de paiements mobiles au financement collectif en passant par les emprunts ‘peer-to-peer’ jusqu’aux compagnies qui utilisent des mégadonnées pour calculer les taux d’hypothèque.

Mais lorsqu’il s’agit du secteur le plus éminent de l’industrie du fintech, le secteur des paiements, les critiques déplorent un angle mort géant, une déficience dans le système qui a jusqu’à présent largement échappé à l’attention des banques et des régulateurs. Ces mêmes critiques affirment que certaines entreprises de l’industrie fintech, qui se drapent dans l’aura des start ups « innovantes », combatives, sont en fait engagées dans la vieille pratique usée de la facilitation de la fraude et dans le blanchiment d’argent.

Ron Teicher, directeur-général et fondateur d’EverCompliant, une entreprise israélienne high-tech qui aide les banques à détecter les arnaques, explique au Times of Israel qu’il pense que la majorité des processeurs de paiements de l’industrie fintech sont des entreprises légitimes qui offrent un service substantiel à l’économie en permettant aux petites entreprises, comme des stands de marché fermiers ou des magasins de café – à obtenir un accès aux facilités de paiement des cartes de crédit. Ce qui est important dans la mesure où la majorité des clients aiment payer avec une carte de crédit et que les entreprises perdent de l’argent si elles ne peuvent pas les traiter.

Toutefois, avertit Teicher, l’ascension de l’industrie fintech a également ouvert la porte par inadvertance aux criminels qui cherchent à avoir accès aux systèmes de paiements mondiaux. Comment ça ? Parce que, explique-t-il, les entreprises de l’industrie fintech n’effectuent pas les mêmes vérifications au niveau du blanchiment d’argent ou du financement des activités terroristes au sujet des entreprises avec lesquelles elles travaillent que les banques traditionnelles. De telles vérifications coûtent cher, en argent et en temps, ce qui est l’une des raisons pour lesquelles certaines entreprises ne peuvent avoir accès en premier lieu aux équipements de carte de crédit.

Mais la conséquence non désirée, indique Teicher, est effrayante. Selon les estimations faites par son entreprise, six à dix pour cent des entreprises qui acceptent des paiements par carte de crédit cachent leur véritable identité aux banques et aux sociétés de carte de paiement qui traitent leurs transactions. Les établissements bancaires et les marques de cartes de crédit n’ont absolument aucune idée de ce que sont ces entreprises et ni leurs activités, et n’ont même pas conscience du fait qu’ils l’ignorent.

« La majorité des gens sont honnêtes donc statistiquement, ça fonctionne », dit Teicher, évoquant l’industrie des paiements fintech. « Mais en même temps, le manque de diligence des entreprises de cette industrie ouvre la porte aux terroristes, aux dealers de stupéfiants, aux faussaires, aux pharmacies en ligne, aux contenus violents et aux escrocs qui, dans le passé, étaient interdit dans le système de paiement traditionnel ».

Tandis que les blanchisseurs d’argent, avant, devaient acheter et faire fonctionner une station de lavage de voitures, disons, ou un restaurant pour dissimuler l’origine de leurs liquidités, les coûts et les risques du blanchiment d’argent ont diminué avec l’essor du e-commerce.

« Avec le commerce en ligne, plus besoin d’acheter un salon de manucure. Il suffit de payer pour fusionner 1 000 entreprises », dit Teicher, qui n’ont ni bureau ni employés réels, et qui n’existent que sur la papier pour faciliter l’acceptation de paiements à leurs propriétaires. « L’incitation à participer à du blanchiment d’argent est bien plus élevée. Et cela va être un problème de plus en plus important ».

‘Comment l’industrie des options binaires s’intègre-elle dans ce cadre ?’

En Israël, il y a de nombreux « processeurs de paiement à haut-risque » qui aident à dissimuler la nature frauduleuse des options binaires aux banques et aux établissements de carte de crédit.

Si une entreprise d’options binaires devait approcher une banque de bonne réputation en lui demandant d’être prise comme négociante, sa requête serait probablement rejetée. L’entreprise va donc plutôt entrer en contact avec une société issue de l’industrie fintech qui l’aidera à lui donner l’apparence de légitimité dont elle manque pour une banque acquéreuse.

Une entreprise typique d’options binaires aura quatre noms ou plus : 1, la marque du site Internet. 2, le nom d’une société à commanditaire simple anglaise ou écossaise – une structure entrepreneuriale qui permet aux entreprises étrangères d’obtenir un statut légal au Royaume-Uni mais dont les critiques affirment qu’elle est souvent exploitée à des fins criminelles – qui apparaît sur les clauses imprimées en petits caractères sur le site Internet. 3, le nom d’une entreprise offshore dans un lieu comme l’île d’Anguilla, correspondant à l’entreprise britannique. Et enfin, en 4, le nom local d’une entreprise où se trouvent en fait les bureaux – souvent en Israël mais également en Bulgarie, au Panama, en Afrique du sud et dans d’autres endroits. Cette entreprise locale est généralement la seule où des gens travaillent.

Infographie transmise par EverCompliant

Infographie transmise par EverCompliant

Tous les négociants, dont les entreprises d’options binaires désireuses d’accepter des paiements par carte de crédit, ont besoin d’une « banque acquéreuse » ou d’un « acquéreur d’affaire » qui les accepte et les garantisse. C’est dans l’intérêt de la banque acquéreuse de s’assurer que le négociant ne présente que peu de risques. La banque acquéreuse est également contrainte par la loi dans de nombreux pays à s’assurer qu’elle connaît la véritable identité des propriétaires de l’affaire et pas seulement l’identité de ses directeurs présentés en faire-valoir.

Ce que certaines entreprises de paiement fintech, connues comme processeurs de paiements ou facilitatrices, font pour les actions binaires, c’est de les aider à contourner ces vérifications qui permettent de connaître le client. Ces processeurs de paiement à haut-risque font leur promotion auprès des industries comme la pornographie, les jeux d’argent en ligne, les pharmacies en ligne, le forex et les options binaires. Il est probable qu’un grand nombre de ces entreprises savent parfaitement ce qu’elles font. Mais parfois, le commerçant en vient à mentir également au processeur de paiement.

« Le facilitateur de paiement », explique Albert James Galloni, enquêteur sur les fraudes financières du Royaume-Uni, « est une sorte de grossiste de clients, qui acquiert les services fournis par la banque acquéreuse. Une banque acquéreuse sera contactée par un facilitateur qui lui dira : ‘Je vais recruter un certain nombre de commerçants pour vous, mais ces clients ne passeront pas de contrats avec vous, ils en passeront avec nous. Vous fournirez le service’.”

En résultat, la banque acquéreuse n’a pas de visibilité directe sur l’identité des commerçants individuels et n’exerce sur eux aucune diligence qui serait due. La majorité des banques acquéreuses ne s’associeraient pas à des commerçants douteux, ajoute Galloni, et ne réalisent absolument pas qu’elles traitent les paiements d’entreprises qui ne devraient pas s’étendre encore et encore.

Galloni explique au Times of Israel que le problème des entreprises de l’industrie fintech qui cachent l’identité des commerçants avec lesquelles elles travaillent remontent à quinze ans et plus.

« Il y a dix ou quinze ans, l’industrie des cartes de paiement était dominée par les banques. Les seuls endroits où vous pouviez obtenir un cadre permettant de procéder à des paiements par carte était une banque. Au fil des années, les banques se sont désinvesties et c’est ainsi que de nouvelles entreprises offrant des services de paiements par carte se sont démultipliées ».

Le problème, explique Galloni, est que l’appétit pour le risque des banques n’a pas véritablement changé depuis ce moment-là. La plus grande inquiétude, poursuit-il, est quelque chose qui s’appelle le « risque de non-délivrance ».

« Par exemple, si vous êtes propriétaire d’un bar ou d’un restaurant, la banque considérerait que vous présentez zéro risque parce qu’il suffit que quelqu’un entre dans votre établissement, consomme plusieurs boissons et paie par carte. C’est tout ».

D’un autre côté, des entreprises comme des fabricants de meuble, où vous payez une avance et où vous obtenez votre bien parfois 6 à 8 semaines plus tard, sont considérées comme étant à haut risque. En 6 ou 8 semaines, une entreprise peut s’effondrer, faire faillite ou disparaître avec l’argent.

En résultat, un grand nombre d’entreprises à haut-risque ont des difficultés à obtenir des services de carte de paiement. Mais elles ont désespérément besoin de ces services parce que les consommateurs veulent pouvoir payer à l’aide de leur carte de crédit.

Et c’est ainsi qu’a commencé ce que Galloni définit comme le « blanchiment de transaction ».

« Les entreprises qui voulaient des services de cartes et qui voulaient également frauder devaient faire une ou deux choses », explique-t-il.

Option une : Réclamer le service mais mentir sur la nature de l’entreprise. Galloni indique que les commerçants « ont évalué quel type d’entreprise était considérée par la banque comme présentant de faibles risques et ont affirmé travailler dans ce type d’activité ». Par exemple, les entreprises considérées à haut-risque – comme les marchands de médicaments ou les sites Internet de jeux en ligne – affirmaient être un restaurant.

Option deux : Un phénomène connu sous le nom d' »accumulation ». Selon Galloni : « Vous alliez dans une autre entreprise, une qui disposait déjà du service, et vous disiez : ‘Vous pourrez avoir une commission de 15 % si vous me laissez utiliser votre machine à carte pour mes paiements' ».

Au début, dit Galloni, certains commerçants à haut-risque choisissaient la simplicité.

« Ils se rendaient dans un bar et disaient ‘traitez mes transactions’, et ces paiements pouvaient représenter 1 000 dollars en une seule fois. Le système de contrôle des transactions de la banque pouvait détecter que quelque chose n’allait pas et la banque acquéreuse pouvait y mettre fin ».

Infographie transmise par EverCompliant

Infographie transmise par EverCompliant

Mais le temps passant, ce sont toute une série d’établissements de l’industrie fintech qui ont émergé, des entreprises que Galloni appelle des facilitatrices de paiements, dont le seul objectif était de tromper « pour donner l’impression que les paiements étaient à faible risque alors qu’en réalité, ils en présentaient de grands ».

Tous les facilitateurs de paiement ne sont pas des escrocs, mais certains peuvent néanmoins l’être.

Fait-on quelque chose contre cela ?

Après que le paiement d’une option binaire est acquise par un acquéreur commerçant, ces paiements finissent souvent sur un compte bancaire situé en Europe orientale. L’acquéreur commerçant peut également se situer dans cette région, même si les acquéreurs locaux israéliens comme Isracard ont également pu acquérir des paiements d’options binaires.

Infographie transmise par EverCompliant

Infographie transmise par EverCompliant

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La triste vérité est qu’une industrie largement frauduleuse comme les options binaires – qui rapporterait, selon les estimations, jusqu’à 10 milliards de dollars par an – a de nombreux bénéficiaires, dont des entreprises des technologies fintech ou adtech, des banques, des spécialistes du référencement et même Google, Twitter et Facebook, qui vendent des publicités aux options binaires et autres industries douteuses.

Face à tous ces intérêts économiques, les victimes elles-mêmes et ceux qui oeuvrent à exposer et à mettre un terme aux fraudes et à traduire les criminels en justice mènent un dur combat.

Y a-t-il un espoir que le système bancaire mondial s’éveille et s’attaque à cette faille géante dans ses processus, une faille à l’origine de difficultés et de beaucoup de souffrances pour les victimes innombrables des scammers et des criminels ?

Pour le moment, les choses restent floues. Le système mondial de paiement gère un nombre immense de transactions et tout est informatisé. Si les consommateurs remarquent une charge frauduleuse suffisamment à temps, ils peuvent chercher à obtenir une refacturation – mais les firmes frauduleuses, dans les options binaires, et autres industries du scam s’assurent que les victimes vont préalablement signer un document spécifiant leur consentement à d’éventuels frais annexes sur leurs cartes bancaires, et ces petits consentements imprimés sont compliqués à défier. Dans au moins un cas cité au début de cet article, par exemple, les victimes ont été dans l’incapacité de persuader leur banque que l’argent perdu dans une entreprise frauduleuse d’options binaires devait leur être remboursé.

Toutefois, Teicher, directeur-général d’EverCompliant, se montre optimiste, affirmant que l’essentiel pour mettre un terme à la faille présente dans le système mondial de traitement des paiements réside dans la sensibilisation à ce qui est en train de se passer.

« Les entreprises ne prennent pas nécessairement de décisions commerciales sur la base de l’éthique mais elles se préoccupent de la réputation de la marque. Par exemple, s’il était connu qu’une banque permette aux entreprises d’exploiter de la pornographie infantile, cela lui donnerait une mauvaise image. »

Et finalement, souligne-t-il, cela relève de la responsabilité des gouvernements de réprimer les fraudes par le biais de l’application de la loi et de la régulation comme le gouvernement du Canada a commencé à le faire, par exemple, en pressant Visa et Mastercard de bloquer les transactions de paiements pour les options binaires.

« S’il y avait des régulations claires et l’application de la loi, alors moi, si j’étais une banque, mon risque augmenterait. Cela m’aiderait grandement à prendre la bonne décision ».

Le Times of Israel a révélé la réalité de l’industrie des options binaires, largement frauduleuse, depuis le mois de mars 2016. Tous les articles sont à retrouver ici.