TEL AVIV — Il y a quelques semaines, un samedi dans la soirée, une vaste foule s’est rassemblée au coin des rues Dizengoff et Bar Giyora à Tel Aviv. Presque tout le monde s’y exprimait en russe.

Ces gens attroupés, habillés à la mode, se sont rendus à l’inauguration du Table Talk Café, créé par Dmitry Borisov. Le célèbre restaurateur de Moscou a ouvert plusieurs enseignes branchées hors de Russie, notamment à Londres et à New York — des villes où d’importantes communautés de riches Russes sont apparues au cours de la dernière décennie. Et c’est maintenant le tour de Tel Aviv.

“Il y a de nombreuses personnes ici qui sont prêtes à dépenser de l’argent”, a indiqué Borisov, expliquant l’impulsion qui a motivé l’ouverture de ce nouveau café à Tel Aviv. “J’aurais préféré rester à Moscou, parce qu’il y avait vraiment des gens formidables et que la ville est devenue plus terne sans eux. Mais peu importe ».

Depuis la seconde moitié de 2014, l’alyah (l’immigration en Israël) depuis la Russie a brusquement augmenté. Cette émigration actuelle depuis la Russie est en particulier due à l’intervention militaire et à l’annexion conséquente de la Crimée, aux mesures de répression exercées par le gouvernement sur les partis d’opposition et à la crise financière accompagnée par l’effondrement du rouble.

Depuis l’année dernière, le nombre de Juifs arrivés depuis la Russie en Israël dépasse le nombre de ceux venant de France et d’Ukraine. Selon des statistiques fournies par l’Agence Juive pour Israël, ce sont 6 600 Olims qui sont arrivés sur le territoire israélien depuis la Russie en 2015, et 3 114 lors de la première moitié de 2016. Plus de 30 % de ces nouveaux migrants viennent de Moscou.

“La caractéristique distinctive de cette vague d’alyah est que nous voyons beaucoup de gens qui viennent de Moscou et de St. Petersbourg, ce qui n’avait pas été le cas depuis les années 1990,” explique Zeev Khanin, directeur scientifique du ministère israélien de l’Immigration et de l’Intégration au Times of Israel.

“Il me semble connaître tous ces gens qui sont arrivés de Moscou au cours de ces deux dernières années. Si ce n’est pas le cas personnellement, alors c’est par le biais d’amis ou d’amis d’amis », s’exclame Misha Tripolsky, 26 ans, qui a fait son alyah il y a six mois.

‘Il me semble connaître tous ces gens arrivés de Moscou au cours de ces deux dernières années ‘

Organisateur dans l’événementiel avant son émigration, il travaille maintenant comme serveur dans un bar de plage à Tel Aviv tout en tentant d’aider sa propre entreprise – il installe des imprimantes photos dans des lieux publics – à voir le jour.

Quand il ne travaille pas, Tripolsky passe souvent du temps à Babel, une librairie russe qui a ouvert l’année dernière à Tel Aviv, appartenant à Evgeny Kogan et à son épouse Lena, tous deux récents immigrés. La boutique est devenue un lieu de réunion populaire pour la dernière vague d’arrivants russes. Babel organise des conférences et des événements littéraires, conviant à la fois les Israéliens russophones et des invités de la métropole.

“Environ deux mois après que nous avons ouvert, le maire de Tel Aviv [Ron Huldai] est venu nous voir, tout seul et sans journalistes, simplement pour nous dire combien il est réjouissant d’apporter la culture russe au cœur de la ville”, confie Kogan avec enthousiasme.

Kogan semble globalement heureux de sa nouvelle vie en Israël, même si cela ne signifie pas que tout a été facile.

La grande inauguration de Babel. (Crédit : Facebook/Elena Orlova)

La grande inauguration de Babel. (Crédit : Facebook/Elena Orlova)

“L’immigration est un choix difficile pour quelqu’un dont la fonction est la langue russe”, indique Kogan, ‘mais cela avait toujours été mon rêve d’avoir une librairie et j’ai donc décidé de me donner cette chance ici. Nous sommes heureux d’avoir la possibilité de faire ce que nous aimons ».

Il y a, au-delà de Babel, d’autres points de rencontre pour que les nouveaux arrivants de Russie se sentent chez eux. Il existe un groupe Facebook russophone appelé « nouveaux venus, heureux de vous voir”, et un blog appelé “Shakshuka” qui a pour objectif d’expliquer les réalités de la vie en Israël pour les nouveaux migrants.

L’un de ses fondateurs est la journaliste Alina Rebel, qui a rencontré le consul israélien à Moscou pour obtenir un visa permanent pour Israël vingt-quatre heures après que le président russe Vladimir Poutine a qualifié de « cinquième colonne » ses compatriotes qui ne soutenaient pas l’annexion de la Crimée, dans un discours prononcé au mois de mars 2014.

‘Mais lorsque certains de mes amis ont commencé à traduire la propagande entendue à la télévision d’Etat, j’ai eu peur’

“Je ne suis pas réfugiée politique et j’ai toujours voulu vivre en Israël mais au vu des difficultés à pouvoir continuer à exercer ma profession en Israël et les possibilités de carrière intéressantes que j’avais à Moscou, c’était difficile de prendre une décision. Poutine m’a vraiment aidé », dit Rebel. “Lorsque certains de mes amis ont commencé à traduire la propagande qu’ils entendaient à la télévision, j’ai eu peur.”

Pour Rebel, Shakshuka est un site important pour rendre la vie des Israéliens russophones plus intéressante et pour aider à leur intégration.

“Durant les premiers mois que j’ai passé en Israël, j’ai ressenti le besoin de trouver une sorte d’espace culturel et social qui pourrait construire une passerelle entre moi et la société israélienne”, explique-t-elle. « Et j’ai alors réalisé que je pouvais le faire moi-même, et j’espère que Shakshuka pourra vraiment jouer ce rôle. »

Le propriétaire de la libraire Babel Evgeny Kogan (à gaiche), avec une cliente. (Crédit : Anna Rudnitsky/Times of Israel)

Le propriétaire de la libraire Babel Evgeny Kogan (à gaiche), avec une cliente. (Crédit : Anna Rudnitsky/Times of Israel)

La dernière vague d’alyah a déjà reçu plusieurs surnoms “l’Alyah de Poutine”, « l’Alayh du fromage” (le fromage a été l’un des premiers produits à disparaître du pays après les sanctions internationals prises à son encontre) et « l’Alyah de l’actif ».

Au-delà de Shakshuka et de Babel, les autres initiatives qui ont été lancées par des nouveaux arrivants incluent un certain nombre de projets éducatifs en direction des enfants et des activités culturelles pour les adultes. Il y a également le show-room d’un styliste de mode appelé Taiga à Tel Aviv, une entreprise qui produit des souvenirs haut-de-gammes à partir de produits israéliens et un café Tel Aviv appelé Vatrushka (le mot russe désignant un gâteau traditionnel réalisé avec du fromage fermier) lancé par l’ancienne journaliste et militante des droits de l’Homme moscovite Elena Kaluzhskaya.

“Les dernières Alyah depuis la Russie pourraient ne pas avoir le même impact sur la société israélienne qu’en 1990 parce que les chiffres ne sont pas comparables », déclare Zeev Khanin du ministère de l’Immigration et de l’Intégration. « Mais elles feront sûrement revivre la vie communautaire israélienne russophone et renforceront les institutions éducatives russes ».

Malgré les difficultés évidentes de leur nouvelle vie, les nouveaux immigrants russes sont enthousiasmés par Israël et l’avenir qui leur y est réservé.

“Mon statut financier et social à Moscou était supérieur à celui que j’ai ici mais j’ai la compensation d’avoir la mer, le soleil, et en plus, plus l’obligation d’écouter les informations d’état”, s’exclame Misha Tripolsky.