C’est sur les collines du Nord de la Cisjordanie que Tamara Baraaz a commencé à repousser les limites de l’acceptabilité juridique et sociale, il y a six ans. Il n’a pas fallu longtemps pour que l’insatiable curiosité de la jeune femme – certains parleront plutôt d’un aventurisme irresponsable – la mène vers des pays que très peu d’Israéliens ont foulés.

Baraaz, 29 ans, fille d’immigrants américains élevée dans l’implantation de Karnei Shomron, sentait depuis longtemps que la barrière de sécurité entourant sa communauté était superflue ; que les sévères mises en garde contre toute randonnée dans les oueds pittoresques de Samarie par crainte d’attaques terroristes étaient exagérées.

« Dès le plus jeune âge, on vous dit que c’est dangereux là-bas, qu’il y a des gens potentiellement nocifs qui errent aux alentours » dit-elle. « À un certain moment, à l’âge de 23 ans, j’en avais assez de vivre dans une bulle. »

La jeune Israélienne a commencé à traverser la Cisjordanie, à se glisser à travers des trous dans la clôture ou à couper l’autoroute et poursuivre à pied. Au début, elle se contentait de parcourir les espaces ouverts autour des implantations, connues administrativement sous le nom de zone C, mais ensuite, elle a commencé à s’aventurer dans des villes palestiniennes situées en zone A.

L'implantation israélienne de Karnei Shomron dans l'ouest de la Samarie en Cisjordanie le 20 novembre 2009 (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

L’implantation israélienne de Karnei Shomron dans l’ouest de la Samarie en Cisjordanie le 20 novembre 2009 (Crédit : Gili Yaari / Flash90)

Les Juifs israéliens n’ont pas le droit de pénétrer dans les villes contrôlées par l’Autorité palestinienne, mais Baraaz déclare au Times of Israel qu’elle est rapidement devenue accro à l’adrénaline que suscite l’entrée dans des villes comme Hébron et Jéricho et la rencontre de gens situés de l’autre côté de la fracture politique.

« Au début, vous sentez les battements de votre cœur, mais vous comprenez que le soleil brille, que les oiseaux chantent, et que les gens sont gentils. Après cela, vous arrêtez de ressentir quoi que ce soit. »
Lorsque l’excitation s’est estompée, l’intrépide a décidé d’aller plus loin et de viser les nombreux pays a priori inaccessibles pour les détenteurs de passeports israéliens.

« Lorsque vous grandissez en Judée-Samarie, on vous dit qu’il est dangereux de faire une randonnée près de chez vous. Ensuite, vous y allez et comprenez que ce n’est pas si terrible », a déclaré Baraaz, quelques jours avant l’assassinat du randonneur israélien Danny Gonen, près de l’implantation de Dolev, le 19 juin, et la fusillade qui a tué Malachi Rosenfeld, près de Kochav Hashachar, le 29 juin.

« J’étais curieuse de voir si cela se vérifiait pour tous les pays qui ont une très mauvaise réputation. Je me suis rendue compte que non, dans certains cas du moins. »

Fin avril 2014, Baraaz a fait ses valises, pris son passeport américain, et est partie pour l’Ethiopie, dans l’espoir de visiter des pays comme le Soudan et la Libye, qui considèrent Israël comme un Etat ennemi.

Elle n’a pu entrer dans ces deux pays – ni au Pakistan, ni en Algérie – mais son voyage de 11 mois, qui a pris fin en mars de cette année, l’a conduite au Somaliland, au Kurdistan irakien, en Turquie, en Géorgie, en Tchétchénie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan, en Afghanistan, à Oman, en Egypte, au Tchad, au Niger, au Maroc, en République centrafricaine et en République démocratique du Congo.

« Je me suis demandée si je poursuivrais vers le Liban, mais je me suis dégonflée », dit-elle.

Malgré son esprit aventureux, certains de ces pays se sont avérés trop dangereux. Elle avait prévu de passer un mois en Afghanistan, mais a fui après cinq jours, de peur de mettre en danger ses familles d’accueil qui ignoraient sa nationalité israélienne.

Dans le bus vers Kaboul, elle a rencontré une jeune femme afghane, Efrouz, qui a dit à Baraaz qu’elle s’était douchée avant le voyage pour mourir pure si elle était tuée dans une attaque terroriste. Efrouz lui a reproché de voyager seule en tant qu’Américaine, prenant le risque que les Talibans s’en prennent à elle. Plus tard, Efrouz a révélé à Baraaz les pratiques de séduction secrètes des jeunes femmes afghanes.

Tamara Baraaz photographiée en Afghanistan (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

Tamara Baraaz photographiée en Afghanistan (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

Baraaz dissimulait habituellement son identité israélienne, mais en de nombreux endroits, cette décision s’est révélée inutile. Elle en a récemment informé une connaissance du Tchad, où elle a réellement vécu, après avoir appris que ce n’était pas un problème. Mais en Egypte, le propriétaire de sa maison d’hôtes l’a priée de ne dire à personne d’où elle venait. Idem au Somaliland, un Etat auto-proclamé qui a rompu avec la Somalie en 1991.

« Je disais généralement aux chauffeurs de taxi ou aux gens dans la rue que j’étais Américaine et à ceux que je connaissais bien que j’étais Israélienne. Au bout du compte, toute la maison d’hôtes [en Egypte] le savait. Ils se sont moqués de moi pour l’avoir caché. »

Dans certains endroits, Baraaz entendait des remarques sur les Juifs. Ignorant qu’elle était israélienne, sa confidente afghane, Efrouz, a une fois lancé au cours du dîner qu’elle détestait les Juifs. « Ce sont des menteurs et des hypocrites ! Si j’étais assise avec un Juif à un repas, je ne toucherais pas à ma fourchette », a dit la jeune Afghane, qui n’a jamais rencontré de Juif dans sa vie.

La voyageuse israélienne Tamara Baraaz photographié à Oman (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

La voyageuse israélienne Tamara Baraaz photographié à Oman (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

Certaines personnes ont réagi avec colère en voyant cette jeune occidentale voyager seule. Dans l’avion en provenance du Maroc et à destination de la République centrafricaine déchirée par la guerre, un passager du Cameroun lui a furieusement dit qu’à sa place, il se tirerait une balle plutôt que d’atterrir dans ce pays.

« L’avion entier était plein de travailleurs humanitaires, de personnel de l’ONU et de soldats français », se souvient-elle. « Ils avaient tous de bonnes raisons d’y voyager ; sinon ils ne l’auraient jamais même envisagé. »

Baraaz a atterri dans la capitale Bangui, ignorant où elle passerait la nuit. Un groupe d’expatriés congolais l’a mise en contact avec un autochtone qui était censé l’accompagner de l’avion vers la ville. Au lieu de cela, l’homme l’a déposée avec un de ses proches et est parti. Trouver un hôtel raisonnable s’est avéré impossible, donc finalement, elle a demandé à son chaperon la permission de planter une tente dans son arrière-cour.
« Il a accepté ; il ne pouvait tout simplement pas me laisser dans la rue », dit Baraaz.

« Il s’est avéré qu’il vivait dans le pire des bidonvilles, un quartier vraiment effrayant. Des groupes d’hommes se rassemblaient autour de moi dans la rue, me caressaient et essayaient de prendre mon sac. »

Elle a ensuite trouvé refuge dans une mission chrétienne locale, où elle a vécu pendant trois semaines avant de partir pour la campagne.

« Là, j’étais vraiment coincée, parce que la seule nourriture qu’ils avaient était de la patate douce et du manioc, une racine complètement insipide », se souvient-elle. « Je n’avais rien à manger. »

Tamara Baraaz au Tchad en 2014 (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

Tamara Baraaz au Tchad en 2014 (Crédit : Autorisation de Tamara Baraaz)

Un soldat local gardant le village a pris soin d’elle, lui cuisinant ses repas. « Je cherchais tout simplement un pays dangereux qui me laisserait entrer. »

Baraaz repousse la critique des amis israéliens qui lui reprochent d’avoir risqué sa vie dans des pays dangereux. Une fois, au retour d’un voyage de camping dans les montagnes de Hébron, elle a entendu qu’un migrant africain avait fait irruption dans l’appartement d’une amie dans le sud de Tel-Aviv et l’avait violée.

« Je vivais aussi seule dans un appartement du sud de Tel-Aviv, à l’époque ; les choses peuvent vous surprendre. »

Alors qu’a-t-elle appris de ce voyage ? D’abord, que le monde n’est pas aussi méchant qu’on le croit.
« [Un tel voyage] est un moyen de découvrir quelque chose de positif sur le monde ; d’arriver à un endroit que vous pensiez dangereux et découvrir que ce n’est pas le cas… Ce sentiment était renforcé à chaque voyage. »

Tamara Baraaz à Jérusalem en juin 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

Tamara Baraaz à Jérusalem en juin 2015 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israël)

« En Israël, nous vivons sur une autre planète. Nous avons notre éducation, nos nouvelles, les histoires que nous nous racontons. D’autres pays ont des histoires qu’ils se racontent et il y a une déconnexion complète. Quand je suis là, je suis un peu influencée par les histoires que j’entends là, et je ne sais plus comment nous percevoir. »

On pouvait s’attendre à ce que Baraaz, à son retour, défende les capacités illimitées de l’esprit humain, de « l’esprit sur la matière ».

Elle affirme que son extraordinaire voyage lui a fait comprendre à quel point elle est fragile. En tant que tour-opérateur, elle se moquait secrètement des angoisses et des insécurités de clients qui partaient en voyages organisés. Mais son propre voyage lui a fait comprendre qu’elle était faillible, elle aussi.

« Je ressentais aussi de l’insécurité, en particulier dans des pays difficiles où vous essayez de faire des choses et où rien ne fonctionne. Voilà une faiblesse que j’ai découverte en moi. Je ne pense pas que les pays où rien ne bouge me contrarieraient autant. Je ne suis pas aussi résistante que je le pensais. »

Depuis son retour, en mars, de cette aventure d’un an, Baraaz écrit et donne des conférences à ce sujet à de petits groupes. Elle tente d’économiser assez d’argent, et de réserves émotionnelles, pour le prochain grand voyage.

« Je suis à la recherche de quelqu’un pour me parrainer ou m’obtenir un visa pour le Pakistan, l’Algérie, la Libye, le Yémen, le Soudan… ou tout autre pays qui ne nous aiment pas. »