JTA — Interrogé par un magazine littéraire qui lui demandait de citer un auteur israélien méritant une traduction en anglais, Etgar Keret, un écrivain qui vit à Tel Aviv et dont les histoires courtes sont appréciées dans le monde entier, a mentionné le romancier Gadi Taub.

Un an plus tard, Keret a participé à l’arrivée de la prose de Taub au sein du public américain avec l’anthologie à paraître « Tel Aviv Noire » que Keret a édité avec Assaf Gavron, romancier, traducteur et musicien israélien.

L’anthologie, qui sonde la face cachée de la ville israélienne, s’ouvre avec l’histoire courte de Taub intitulée le « Masque dormant », une fable moderne au sujet d’une femme qui entre dans la prostitution afin de payer les dettes de jeu de son père.

Sur les femmes qui publient des annonces de prostitution, le narrateur de l’histoire explique : « Nous marchons tous à l’intérieur de la grille de la vie normale. Mais elles marchent en dessous, traversant toutes les lignes en diagonale. Leur monde n’a pas simplement l’air différent de cet angle-là, il a l’air à l’envers. Je n’essaie pas de dire qu’on y voit la vérité. C’est une partie de la vérité, la partie que la plupart des gens refusent de voir ».

Les mots de Taub pourraient être un manifeste de l’anthologie qui doit être publiée bientôt aux éditions Akashic Books.

« Tel Aviv Noire » présente à travers une série de fictions courtes les côtés sordides de la ville israélienne connue comme la « Bulle » ou la Ville blanche. Akashic a auparavant publié des volumes « Noirs » concentrés sur environ 70 autres villes, y compris des candidats plus évidents comme Las Vegas, Miami et Manila.

Les 14 histoires dans « Tel Aviv Noire », toutes originales et commandées spécifiquement pour ce volume sont divisées en trois catégories : Rencontre, Séparation et Corps.

Keret et Gavron étaient d’accord sur le fait que l’objectif de l’anthologie était d’attirer l’attention d’une génération plus jeune d’écrivains aux publics anglophones. Agé de 49 ans, Taub, dont le roman à succès « Rue Allenby » a été adapté en une série télévisée populaire en Israël, est le plus vieux.

Etgar Keret au Festival international des écrivains. (Crédit : Miriam Alster / flash 90)

Etgar Keret au Festival international des écrivains. (Crédit : Miriam Alster / flash 90)

Certains des auteurs, comme Lavie Tidhar and Silje Bekeng, écrivent en anglais (la contribution de Tidhar observe comment seraient les choses si Tel Aviv s’était développée selon le rêve d’Herzl). Pourtant, le travail de la plupart des écrivains, y compris Gai Ad, Matan Hermoni, Deakla Kaydar et Yoav Katz, n’avait jamais été accessible au public anglophone.

« Tel Aviv est une ville construite autour de la tension entre une vie constante : des bars ouverts toute la nuit, un week-end à la fin de chaque jour, et la mort en personne : des quartiers pauvres terribles, le crime, la guerre, le terrorisme, la pauvreté et l’addiction », explique Gon Ben Ari qui a contribué à l’anthologie et dont la nouvelle écrite en hébreu les « Enfants du Séquoia » est traduite en anglais. « La plénitude des sens est uniquement définie dans sa relation à une mort imminente ».

Kaydar a déclaré au JTA que son attitude vis-à-vis de l’anthologie a changé avec la guerre de Gaza de cet été.

« Je me souviens me dire à moi-même que Tel Aviv est tellement lumineuse, joyeuse et chaude, pas vraiment ‘noirâtre’ », explique-t-elle. « Ensuite, juillet est arrivé et la guerre nous a frappés. Je me suis retrouvée assise avec mes deux petites filles dans un abri. Nous nous protégions des bombes qui résonnaient au-dessus de nos têtes, sans arrêt, chaque jour et chaque nuit pendant 48 jours à la suite. C’étaient les jours les plus sombres, pas seulement à Tel Aviv mais dans tout Israël, pour les deux côtés, Israéliens et Palestiniens. Je pense que je regrettais les jours où je cherchais de la noirceur pour écrire une nouvelle ».

La contribution de Keret à « Tel Aviv Noire » s’articule autour d’un couple qui adopte un chien et fait des choses de plus en plus étranges, comme tuer des pigeons et finalement d’autres humains, pour le nourrir. Dans un entretien au JTA, il a expliqué que l’histoire était une allégorie de la vie en Israël.

« Cet univers dans lequel beaucoup de choses qui sont totalement anormales et extrêmes finissent par faire partie de votre routine quoditienne », explique-t-il.

Et nous finissons par considérer ces extrêmes comme une norme.

« En Alaska, vous ne pouvez pas savoir à quel point il fait froid », explique Keret. « Tel Aviv est l’une des villes les plus sûres que j’ai jamais connues. Une fillette peut se promener à 4 heures du matin sans avoir peur. Mais en même temps, un terroriste peut venir se faire exploser. Sur quelle facette concentrer son attention ? »

De son côté, Gavron déclare qu’il est intéressant de remarquer que l’anthologie sort en même temps que « Téhéran Noir » qui se concentre sur la capitale de l’Iran.

Assaf Gavron (Crédit : autorisation)

Assaf Gavron (Crédit : autorisation)

Dans un entretien depuis Omaha, où il est l’Universitaire de Coopération entre les Etats-Unis et Israël à l’Université du Nebraska, Gavron explique que « Tel Aviv mérite son statut de ville intéressante, avec une culture, une littérature et de la noirceur comme partout dans le monde. J’aime être regroupé avec d’autres villes dans le monde, et pas seulement dans le contexte habituel que l’on attribue à Israël ».

L’histoire de Gavron dans « Tel Aviv Noire » se concentre sur un meurtre dans une start-up qui a développé « une application vous aidant à trouver les objets égarés ». Le lieu de l’action se situe au centre Dizengoff, un centre commercial et un immeuble de bureaux à Tel Aviv.

Keret habite à proximité du Centre Dizengoff et s’y rend fréquemment. Pourtant, il a été surpris d’apprendre l’existence d’un « club de boxe, d’énormes places de stationnement et d’endroits secrets que je ne connais pas » décrits dans l’œuvre de Gavron.

« C’est un peu comme si vous rencontrez votre voisin chaque jour, un jour il vous invite chez lui et vous trouvez un sanctuaire pour Elvis », explique Keret. « Vous vous dites, ‘Et moi qui croyais connaître ce gars’ ».