Longtemps en retrait, l’octogénaire allemand Cornelius Gurlitt, chez qui ont été trouvées plus de 1 400 oeuvres, dont certaines pourraient avoir été volées à des juifs sous les nazis, est passé à l’offensive mercredi en portant plainte contre la saisie de sa collection.

Il y a presque deux ans, ce fils d’un marchand d’art au passé trouble sous le IIIème Reich s’était vu confisquer des tableaux ayant appartenu à son père par la justice allemande dans le cadre d’une enquête pour fraude fiscale.

Dépassé par les événements, ce vieillard isolé, vivant dans un appartement munichois au milieu de toiles de maîtres tels que Chagall ou Matisse, n’avait pas réagi.

Propulsé, malgré lui, sous les projecteurs des médias en novembre dernier après la révélation par la presse de la découverte de son « trésor », il était resté sur la défensive… Jusqu’à cette semaine.

Lundi, cet homme aux cheveux blancs, qui préfère écrire une lettre que téléphoner, faisait mettre en ligne, par l’intermédiaire de ses avocats et de son porte-parole, un site internet d’information « www.gurlitt.info ».

« Je voulais simplement vivre avec mes tableaux, en paix et dans la tranquillité », écrit-il en haut de sa page d’accueil qui vise à le défendre.

« En Allemagne, il y a beaucoup de collections publiques et privées, dans lesquelles la proportion d’art susceptible d’avoir été volé par les nazis est bien plus élevée que dans la collection Gurlitt. Or, pour ces collections et pour les directeurs de musées en charge, il n’y a pour l’instant pas de sanctions », affirmait l’un de ses défenseurs, Hannes Hartung, en annonçant la création du site web.

L’affaire Gurlitt a en effet relancé le débat sur la restitution des œuvres dérobées aux juifs sous le IIIème Reich. Beaucoup reste à faire, même si L’Allemagne a signé, en décembre 1998, la « déclaration de Washington », dans laquelle 44 Etats s’engageaient à retrouver et restituer l’art volé par les nazis.

Conscient des lacunes, Berlin a promis d’en faire plus. Et vendredi, un projet de loi visant à faciliter les restitutions a été présenté par l’Etat régional de Bavière (sud) à la chambre haute du Parlement allemand.

D’après les dernières recherches d’une cellule d’experts chargés d’enquêter sur l’origine de la collection Gurlitt, on ne peut pas exclure que 458 oeuvres aient été volées ou extorquées à des juifs. Et environ 380 autres auraient été saisies dans les musées allemands comme faisant partie de ce que les nazis classaient dans la catégorie « Art dégénéré ».

Droit et morale 

Si Gurlitt et ses avocats affirment « avoir totalement conscience de la dimension morale de cette affaire », ils estiment que la saisie de la collection « n’est pas justifiée » par les soupçons de fraude fiscale concernant leur client, seul motif pourtant mis en avant par le parquet d’Augsbourg (sud) pour motiver la saisie.

« Le droit et la morale doivent être clairement distingués dans une procédure judiciaire et une (telle) procédure ne doit pas être détournée pour éclaircir des demandes de restitution », ont-ils martelé mercredi en annonçant une plainte pour contester la saisie.

Parallèlement, les avocats ont répété que M. Gurlitt était « prêt à dialoguer » avec d’éventuels ayants droit, affirmant qu’il souhaitait un accord à l’amiable pour des oeuvres « dont l’origine serait éventuellement problématique ».

Les avocats affirment être actuellement en discussion avec six ayants droit potentiels, pour des pièces représentant 3% du total saisi, sans vouloir donner leurs noms.

Interrogé par l’AFP, Jörg Rosbach, avocat berlinois représentant les héritiers d’un producteur de sucre originaire de Breslau (actuellement Wroclaw, en Pologne), le juif David Friedmann, a indiqué être « convenu d’une rencontre » avec les défenseurs de Gurlitt.

« Ce que j’attends, c’est la restitution aux héritiers » du tableau (« Deux cavaliers sur la plage » de l’Allemand Max Liebermann, NDLR), qui fait partie de la collection Gurlitt, a dit M. Rosbach, ajoutant qu’il ne pouvait pas encore dire ce que l’octogénaire et ses avocats allaient lui proposer.