Igor Kolomoïski, l’un des hommes les plus riches d’Ukraine, à la tête d’un empire allant des médias au pétrole, mais aussi figure de proue de la communauté juive, récemment limogé de son poste de gouverneur, est un oligarque à la réputation sulfureuse et aux méthodes douteuses.

Surnommé « Benia », du nom du héros des nouvelles de l’écrivain soviétique Isaac Babel sur la pègre juive d’Odessa (sud de l’Ukraine), Igor Kolomoïski a réussi à s’imposer comme l’un des plus ardents défenseurs de l’Ukraine face au séparatisme prorusse.

Devenu gouverneur de sa région natale de Dnipropetrovsk, frontalière du territoire rebelle de Donetsk, en mars 2014 après la chute du régime prorusse de l’ex-président Viktor Ianoukovitch, il s’est illustré par la création et le financement de puissants bataillons de volontaires qui combattent aux côtés des troupes ukrainiennes contre les insurgés.

Il a littéralement acheté la paix sociale, promettant par exemple une prime de 10.000 dollars pour chaque rebelle arrêté et remis aux autorités dans sa région, et a gagné en popularité, beaucoup lui attribuant le mérite d’avoir empêché la propagation du séparatisme dans cette région industrielle clé.

En juin 2014, à un moment où le conflit avec les séparatistes devient de plus en plus sanglant, il propose même de construire un mur de 2.000 km avec des barbelés d’un coût de 100 millions de dollars à la frontière avec la Russie.

Celui qui s’était pourtant depuis toujours fait plutôt discret dans la sphère politique, y compris pendant la Révolution Orange de 2004, n’hésite pas non plus à traiter le président russe de « schizophrène », ce qui lui vaut d’être qualifié en retour d' »escroc » par Vladimir Poutine.

‘Fraude, intimidation, chantage’

Mais derrière l’image de patriote, se cache un redoutable homme d’affaires, dont la fortune est évaluée à 1,3 milliard de dollars par le magazine américain Forbes.

C’est d’ailleurs pour préserver son contrôle sur de juteux actifs pétroliers, pourtant publics, qu’un bras de fer ayant abouti à son limogeage du poste de gouverneur s’est engagé avec le président Petro Porochenko.

Né le 13 février 1963 à Dnipropetrovsk dans un foyer juif modeste, Igor Kolomoïski a suivi le parcours familial en étudiant à l’institut de la métallurgie.

En 1985, il obtient son diplôme d’ingénieur. Selon l’édition ukrainienne de Forbes, il se lance ensuite dans l’importation d’articles de Russie, comme des téléphones et des ordinateurs.

Au début des années 1990, il fonde avec des amis de Dnipropetrovsk la banque Privat, aujourd’hui la première d’Ukraine, et bâtit son empire. Le groupe Privat contrôle actuellement plusieurs importantes usines sidérurgiques et de ferroalliage, ainsi que des compagnies pétrolières.

Troisième homme le plus riche d’Ukraine derrière Rinat Akhmetov et Viktor Pintchouk, avec lesquels il entretient des relations conflictuelles qui vont jusqu’aux tribunaux, ses activités s’étendent aujourd’hui des médias – l’oligarque possédant la chaîne de télévision ukrainienne 1+1 – à l’aviation.

On le soupçonne cependant d’avoir fait fortune de manière obscure et a été accusé à plusieurs reprises d’avoir effectué des « raids », une forme encore assez répandue dans l’ex-URSS de prise de contrôle illégale d’entreprises, le plus souvent avec l’appui de fonctionnaires corrompus ou sous la menace physique, pour s’emparer d’actifs.

Récemment, les médias ont affirmé qu’il avait envoyé des hommes armés et encagoulés dans les locaux des deux sociétés publiques pétrolières, dont il revendiquait le contrôle.

« Igor Kolomoïski est un oligarque post-soviétique typique, qui a monté son business et amassé sa fortune sur la fraude, les conflits, l’intimidation et le chantage », estime l’expert Vadim Karassev, interrogé par l’AFP.

« Il est intelligent, cynique, rusé, capable de bluffer et aime beaucoup le pouvoir », ajoute l’analyste.

Anton Guerachtchenko, conseiller du ministre de l’Intérieur, reconnaît d’ailleurs que l’efficacité de l’équipe de M. Kolomoïski dans la lutte contre le séparatisme doit beaucoup à ses méthodes d’intimidation.

« Il n’y a pas eu de prise par les séparatistes de l’administration régionale de Dnipropetrovsk parce que tout juste après la nomination de Kolomoïski, on a emmené les agents russes dans la forêt et on leur a expliqué comment aimer l’Ukraine », a-t-il dit.

Arborant parfois la kippa dans ses déplacements publics, cet homme enrobé, père de deux enfants, qui a une résidence en Suisse, est le président de la communauté juive d’Ukraine.

Grand amateur de football et propriétaire du club Dnipro, il a trois nationalités (israélienne, chypriote et ukrainienne), alors que la loi ukrainienne interdit la double nationalité.

Lorsqu’on le lui fait remarquer, il n’hésite pas à rétorquer : « Dans la Constitution, il est écrit que la double nationalité est interdite. Mais en avoir trois n’est pas interdit »…