Réaliser un film sur le dissident iranien Mohammad Nourizad s’avère être une mission formidable pour son fils, Abazar.

La dernière fois qu’il a essayé, en 2011, sept mois de travail sont partis en fumée lorsque les agents du régime ont pris d’assaut le lieu de tournage aux alentours de Téhéran en confisquant les images et son matériel de tournage. Maintenant, quatre ans après, il recommence depuis les Etats-Unis.

« C’est simplement une petite histoire, un petit pas pour dire des histoires importantes, a déclaré Abazar Noorizad, 35 ans, au Times of Israel lors d’une conversation téléphonique de Los Angeles où il vit depuis 13 ans. Ces histoires expliquent à quel point le régime est brutal, injuste et fasciste. »

Grandir dans le foyer du journaliste iranien Mohammad Nourizad ne fut pas facile. Alors religieux, conservateur et ami personnel du Guide Suprême Ayatollah Ali Khamenei, Nourizad, son père, ne permettait pas que son fils aîné développe son talent pour le chant, considéré comme un grave péché dans la foi musulmane chiite.

« La relation était très mauvaise. Il était une personne extrêmement religieuse qui imposait sa vision aux autres membres de sa famille, a déclaré Abazar Nourizad. J’ai toujours voulu avoir ma liberté et profiter de mes droits. A l’âge de 22 ans, il est parti pour les Etats-Unis et s’est inscrit dans une Centre universitaire pour le Design à Pasadena, en Californie, en tant qu’étudiant en montage. »

« Il avait honte d’être mon père et me l’a fait savoir, explique-t-il. C’en est arrivé au point où il était insupportable pour moi de vivre avec là-bas. »

Le cinéaste irano-américain Abazar Noorizad (Crédit : Autorisation d'Abazar Noorizad)

Le cinéaste irano-américain Abazar Noorizad (Crédit : Autorisation d’Abazar Noorizad)

Mais aujourd’hui, Mohammad Nourizad est un opposant direct, considéré comme l’une des voix les plus critiques de l’établissement religieux d’Iran.

Toujours basé à Téhéran, il voyage à travers le pays, documentant les violations des droits humains perpétrés par le régime et les publiant sur Facebook où sa page officielle dispose de 180 000 abonnés.

La semaine dernière, il a été expulsé de la province d’Ilam, au Nord du pays, pour avoir documenté l’oppression du régime, explique son fils.

Abaza Nourizad est né à la périphérie d’Atlanta, en Géorgie, où sont père s’était inscrit à l’université. En Iran, la Révolution islamique avait tout juste commencé, et Mohammad Nourizad avait envie de rentrer au pays pour prendre part au renouveau politique excitant qui y avait lieu. Abazar, alors âgé d’un an, et ses parents sont rentrés en Iran, où Mohammad Nourizad a rapidement commencé à travailler pour le ministère du Développement rural dans une province reculée du Sistan.

Lorsque la guerre Iran-Irak a éclaté en septembre 1980, il est rentré à Téhéran et a commencé à présenter un programme tv patriotique appelé revayat-e fath, – « le récit de la victoire » -, relatant le combat sur le front. Plus tard, il a commencé son travail d’écriture pour le quotidien ultra-conservateur Kayhan.

Abazar Nourizad se souvient de son père pendant ces années là comme un soutien infaillible du régime islamique.

« Il pleurait en regardant des discours de l’Ayatollah Khomeini à la télévision nationale », explique-t-il.

Le tournant pour Nourizad père s’est produit en septembre 2009, à la suite des élections présidentielles iraniennes qui auraient largement été truquées par le régime. Consterné par la répression brutale du régime contre les manifestants à travers le pays, il a écrit une lettre ouverte au Guide Suprême Khamenei dont il avait l’habitude de fréquenter la maison.

« En tant que commandant en chef des forces armées, vous n’avez pas bien traité le peuple après les élections. Vos agents ont ouvert le feu, ont tué des gens, les ont battus, ont détruit et brûlé leur propriété. Votre rôle dans tout cela ne peut pas être ignoré, lisait-on dans la lettre publiée en ligne. Votre excuse peut calmer la colère du peuple. »

Mais au lieu de s’excuser, Khamenei l’a fait condamné à trois ans et demi de prison pour ses commentaires. Il a été envoyé dans la tristement célèbre prison d’Evin où il a été placé au confinement et a fait une grève de la faim de six jours qui lui a presque coûté la vie.

Abazar Nourizad rendait visite à sa famille à Téhéran lorsque son père a été libéré en avril 2011. Il pouvait à peine le reconnaître.

« Il a perdu tellement de poids et semblait extrêmement faible et beaucoup plus vieux, a déclaré Abazar. Il était une personne totalement différente, à la fois physiquement et idéologiquement. C’était comme un nouveau père pour moi. »

Les visiteurs ont rapidement commencé à venir en nombre à la maison pour écouter les épreuves vécues par Mohammad Nourizad en prison. Les histoires d’Abazar entendues lors de ces visites ont déclenché une idée dans le jeune esprit du scénariste naissant.

« J’étais complètement fasciné. Je me suis dit ‘utilisons ces histoires pour en faire un scénario’. »

Mohammad Nourizad manifestant devant le ministère des Renseignements à Téhéran, le 19 mars 2015 (Crédit : Autorisation d'Abazar Noorizad)

Mohammad Nourizad manifeste devant le ministère des Renseignements à Téhéran, le 19 mars 2015. (Crédit : Autorisation d’Abazar Noorizad)

Souhaitant être la voix de la dissidence iranienne à travers le monde, Mohammad Nourizad a accepté d’être la vedette du film de son fils.

Abazar a mis en place un lieu de tournage secret dans le vignoble de son grand-père aux alentours de Téhéran, et la production a commencé à pleine vitesse. En novembre 2011, le film était presque fini lorsque deux équipes d’agents du régime ont pris d’assaut le site dans la région de Shahriar et la maison de Nourizad à Téhéran.

« Ils ont tout confisqué : les images, les caméras et les ordinateurs. Seuls les scripts et les storyboards sont restés. Par chance, ils ne savaient pas que j’étais impliqué dans le film, alors ils ne m’ont pas arrêté. Quelques heures après, j’avais quitté le pays », a-t-il déclaré.

Aujourd’hui, le régime l’accuse d’espionner pour « le compte d’Hollywood » et il ne peut pas rentrer en Iran.

Cela lui a pris près de trois ans pour surmonter la dépression et commencer à rassembler des fonds pour recommencer le tournage du film au Etats-Unis, avec cette fois un acteur pour incarner son père.

Le film de 90 minutes intitulé « Classifié, le film volé » est produit avec un budget minuscule de 110 000 dollars qu’il espère rassembler grâce à une campagne de collecte de fonds sur internet.

Pour Abazar Nourizad, ce film est plus que le récit de l’histoire de son père : il s’agit de donner un voix à une génération entière d’Iraniens qui luttent pour la liberté politique.

En repensant aux relations difficiles avec son père, il n’a pas de rancœur.

« Il n’y a pas de colère ni de haine. Juste de l’admiration. »