Un nouvel hiver au camp de réfugiés de Balata. Les années passent et rien ne s’améliore ici. Le même manque d’infrastructures, la même surpopulation, la même pauvreté.

Des dizaines de personnes envahissent les rues. Ce n’est pas un jour férié, seulement un jour comme les autres. Le taux écrasant de jeunes au chômage – 56 %, selon les statistiques de l’Autorité palestinienne – explique pourquoi tant de gens errent dans les rues, les bras ballants.

Balata, le plus grand et l’un des plus tristement célèbres des camps, au cœur de la violence anti-israélienne et du terrorisme des deux Intifadas, est situé à seulement quelques kilomètres du centre de Naplouse. Mais le fossé entre les 30 000 résidents du camp et ceux de la ville de Naplouse n’a jamais été plus profond.

Chaque fois que je me suis rendu ici, ces 14 dernières années, j’entendais des vociférations contre Israël, contre ‘l’occupation’. Mais cette fois, la plupart des plaintes sont dirigées contre l’Autorité palestinienne et son chef, Mahmoud Abbas. ‘L’occupation israélienne’ a cédé sa place de mal aimée à l’Autorité palestinienne dans l’esprit des habitants.

Ahmed, 30 ans, montre le marchand de légumes qui a installé sa boutique en face de son magasin. « Vous voyez les caisses de légumes ? », demande-t-il. « Elles sont là depuis deux jours. Il les laisse comme ça la nuit, et vend ce qui reste pendant la journée. Ce ne sont pas des légumes comestibles, et pourtant, les gens n’ont pas d’argent pour acheter quoi que ce soit d’autre. Personne ici n’a de permis pour travailler en Israël et l’Autorité palestinienne ne nous aide pas. Essayez d’obtenir un prêt bancaire. Ils ne le donneront pas aux résidents des camps. »

« Je blâme Abbas pour cette situation », dit-il. « Il y a des quantités de drogues ici. Pourquoi l’Autorité palestinienne ne s’occupe-t-elle pas de cela ? », s’insurge-t-il.

Son ami Samir se joint à la conversation. « Il n’y a pas de police, et il n’y a pas de loi. Les gens se promènent avec des pistolets parce qu’ils craignent pour leur vie, non à cause des Israéliens. Je demande, qu’advient-il de l’aide financière que l’AP reçoit de l’étranger ? Pourquoi les résidents du camp ne reçoivent-ils rien ? Pourquoi ne pas investir en eux ? Si les choses restent comme telles, si l’AP continue de nous ignorer, la situation finira par exploser ».

Tout le monde ici parle d’un complot, « muwamra » en arabe, un complot israélo-AP pour affaiblir les camps.

Alaa, 43 ans, rappelle que le camp est censé être géré par l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient. « Mais ils ont réduit leurs activités au camp de manière drastique. Ils aident moins les résidents, et nous le ressentons. L’AP refuse d’investir ici, car ils prétendent que c’est la responsabilité de l’UNRWA et de l’ONU. Nous nous sommes faits avoir. Nous avons été abandonnés. L’AP prend en charge les résidents des villes et villages. Mais nous, elle nous ignore. »

« Chaque jeune qui travaille ici soutient au moins cinq, six familles. C’est impossible. La colère contre l’AP est énorme, et les gens n’ont rien à perdre », continue Alaa. « Le crime est endémique, les trafiquants de drogue surgissent de tous les coins. Tous ceux qui veulent profiter de la situation s’approchent des jeunes et leur proposent de les rejoindre. Que ce soit le Hamas, le Jihad [islamique] ou d’autres groupes qui veulent commettre des attentats, ou des criminels qui veulent enrôler des trafiquants de drogue. »

La tension et le sentiment d’injustice ne sont pas nouveaux. Depuis des décennies, les habitants ont développé une identité distincte et unique, celle de membres les plus défavorisés et opprimés de la société palestinienne.

Mais alors que, par le passé, c’est Israël qui les opprimait, maintenant c’est l’AP. Dans un même souffle, ils se plaignent de l’absence d’action de l’AP dans le camp et soulignent que, en raison de l’hostilité de la population locale, les services de sécurité de l’AP ne peuvent opérer dans le camp comme ils le souhaitent.

Selon Mahmoud Abu Jima, la situation n’a jamais été aussi mauvaise. « Ce n’est pas une façon de vivre ; la mort est préférable. Je vous promets que si vous donnez aux gens ici un salaire de 3 000 shekels par mois (environ 780 dollars), personne ne fera de problème. Mais regardez ce qui se passe maintenant en raison du délaissement de l’AP. Chaque type de drogue dont vous avez jamais entendu parler se trouve ici : hydre, ecstasy, cocaïne, haschisch. Quoi qu’on offre aux jeunes, ils le prendront. »

Akhsin Kandil, 27 ans, est père de deux chômeurs. Il a essayé deux fois d’obtenir un emploi dans les services de sécurité de l’AP. « Ils ont dit que je n’étais pas recrutable, parce que j’étais dans une prison israélienne » – il ne dit pas pourquoi – « et que je suis un résident de camp. Nous vivons grâce à la volonté d’Allah seul. Nous n’avons pas de salaires, nous ne avons pas d’aide de l’Autorité palestinienne. Rien. Nous sommes dans une impasse, et personne à l’AP n’écoute. Ils veulent que la situation reste telle quelle. Au temps d’Arafat, c’était pas comme ça. Mais avec Abu Mazen [Abbas], c’est différent. »

No man’s land

Il y a à peine quinze jours, un événement mineur s’est passé, mettant en lumière la relation tendue entre les résidents de Balata et l’Autorité palestinienne.

Un résident du camp a enlevé un Palestinien de Kfar Kalil suite à un différend monétaire. La victime de l’enlèvement a été retenue pendant quelques heures, et les services de sécurité de l’AP ont appris les faits en temps réel.

Afin d’éviter une descente de police de l’AP, qui conduirait inévitablement à des violences, l’un des chefs du Fatah du camp, Jamal Tirawi, s’est mêlé de l’affaire. Tirawi est un parlementaire libéré d’une prison israélienne il y a 18 mois, après une période de six ans (reconnu coupable en tant que complice dans un attentat-suicide en 2002, dans lequel le terroriste a fait sauter le café Bialik de Tel Aviv, tuant Rachel Tcherkhi et blessant 29 personnes). Tirawi s’est rendu au domicile du kidnappeur et a conclu un accord avec lui. La victime a été rendue à sa famille saine et sauve.

Mais pour le gouverneur de Naplouse de l’AP, Ikhram Rajoub, l’incident ne devait pas se clore là. Les services de sécurité devaient arrêter le ravisseur.

« J’ai essayé de convaincre le gouverneur de ne pas le faire », a déclaré Jamal Tirawi depuis son bureau à Naplouse. « Mais il a insisté. »

On pouvait s’y attendre, l’entrée de la police dans le camp a conduit à des affrontements violents avec les résidents, y compris des jets de pierres massifs sur les policiers palestiniens.

« La situation dans les camps est particulièrement préoccupante », explique Tirawi. « Les activités de l’UNRWA dans les territoires palestiniens ont été réduites de 80 %. En outre, le gouvernement [de l’AP] ne s’occupe pas des résidents du camp. Nous ne sommes pas pris en compte dans les plans du gouvernement ou des municipalités. Pourquoi ? C’est une question politique : qui doit s’occuper des camps, le gouvernement de l’AP ou l’ONU ? Les pays donateurs transmettent de l’argent au gouvernement, mais celui-ci ignore les camps, et nous en subissons les conséquences. »

Ce n’est pas un secret que Tirawi est considéré comme une figure rivale du Fatah, et peut-être d’Abbas lui-même. Lui, bien sûr, le nie. « Je ne suis pas une menace pour Abbas ou le Fatah. Je fais partie du mouvement. J’accepte et respecte son leadership et sa légitimité. Abbas est notre chef. Nous aimons le raïs et nous sommes ses soldats. J’aide à faire le pont entre lui et les camps de réfugiés, et je veux qu’il guide l’opinion publique palestinienne. Personnellement, j’ai coordonné une réunion avec tous les représentants des camps afin qu’ils communiquent leurs demandes à Abbas. J’essaie seulement d’améliorer les relations entre les responsables et les citoyens ».

« Des erreurs ont été commises par le passé, principalement au niveau exécutif, et nous voulons que l’Autorité palestinienne et le public soient ensemble, côte à côte, pour éviter de répéter le scénario de Gaza », souligne Tirawi, se référant à la violente prise de contrôle du Hamas de la bande de Gaza en juin 2007. « Mais si on veut m’étiqueter comme oppositionniste, allez-y. »

Donc que s’est-il passé avec la police palestinienne il y a dix jours ? Pourquoi ont-ils attaqué le camp ?
« Je l’ai dit auparavant et je le répéterai : nous devons améliorer les relations entre les forces de sécurité et les citoyens. Surtout dans les camps », scande Tirawi. « Les services de sécurité sont censés nous servir, les civils, et donc nous devons établir de meilleures relations. »

Je lui demande s’il comprend que pour l’Israélien moyen, le sempiternel problème des réfugiés et la demande du « droit au retour » en Israël pour des millions de Palestiniens sont la preuve qu’il n’y aura pas de paix ici.

« La question des réfugiés est une partie d’une solution plus large entre Israël et les Palestiniens », répond Tirawi. Etonnamment, il ne ressasse pas la rengaine familière sur le retour à Jaffa et Ramle, Lod et de Haïfa.

Il affirme plutôt : « La question du retour est devenu un prétexte d’Israël pour ne pas parvenir à un accord de paix. Si nous parvenons à une solution à deux Etats sur la base des lignes de 1967, je vous le dis, le droit au retour n’empêchera pas l’accord. Il ne constituera pas la raison de l’échec d’un accord de paix. Pour l’instant, les négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne sont une blague. Mais si nous aboutissons à une solution historique au problème, sans nous contenter d’une simple gestion du conflit, le droit au retour ne sera pas un obstacle. C’est la position de beaucoup de monde ici », assure-t-il.

Pourtant, conclut-il, « si vous voulez me faire renoncer à ce droit avant les négociations, vous vous trompez. »