LONDRES – Vous ne voudriez vraiment pas être en face de l’avocat Mark Lewis, spécialisé dans la diffamation. Pendant une bonne vingtaine de minutes de notre entretien, Lewis revit, dans les moindres détails, les petites victoires sur les antisémites présumés de son ancienne école du sud de Manchester.

Sa mémoire phénoménale dans ses combats menés et gagnés lui a permis de devenir l’un des spécialistes en diffamation les plus connus de Grande-Bretagne. A présent, il apporte son esprit vif à la cause de la lutte pour Israël, où il bénéficie d’un traitement médical sophistiqué qui pourrait transformer sa vie.

La dernière victoire de Lewis a été remportée le mois dernier, sur un nouveau champ de bataille : les réseaux sociaux. Il représentait la bloggeuse culinaire et militante de gauche Jack Monroe contre l’une des journalistes de tabloïds les plus controversées du Royaume-Uni, Katie Hopkins. Quand un mémorial de guerre a été vandalisé avec de la peinture rouge, Hopkins a, par erreur, attaqué Monroe sur Twitter, affirmant qu’elle avait soutenue cette action.

Malheureusement pour Hopkins, Monroe vient d’une famille de militaires, et était furieuse de cette accusation. Elle a invité Hopkins à s’excuser, et quand elle a refusé, a porté plainte pour diffamation, avec Mark Lewis. Son travail méticuleux a entraîné une victoire éblouissante pour Monroe, et la cour a ordonné à Hopkins de lui verser 24 000 livres sterling (environ 110 000 shekels), plus trois fois le montant de ses frais juridiques.

En ce moment, Lewis, 52 ans, est partenaire du prestigieux cabinet juridique du centre de Londres Seddons, et est connu pour avoir été la figure de proue du scandale des piratages de téléphones qui a entraîné la fermeture d’un des journaux préférés de Rupert Murdoch, l’immensément vendu News of the World.

« J’aimais les vieilles voitures et je n’étais pas très mécanique, alors je me suis dit que j’aimais débattre et que les avocats gagnaient beaucoup d’argent, donc je pourrais acheter des voitures »
Mark Lewis

Pourtant, la jeunesse de Lewis ne donnait aucun indice de sa future image.

Il raconte avoir « été le vilain petit canard de la famille, parce que j’étais celui qui était intelligent ». Né et élevé à Manchester, dans le nord de l’Angleterre, sa mère était secrétaire, et son père, selon ce que dit Lewis lui-même, était tour à tour chômeur, charpentier et vendeur de bonbons.

« Il n’a jamais particulièrement réussi dans un domaine, il se contentait de vagabonder », raconte Lewis.

Mais Lewis était intelligent, et il a obtenu une bourse scolaire de l’une des meilleures écoles de Manchester, William Hulme, qu’il a détesté dès le premier jour. Son parcours scolaire a été, selon lui, une litanie de conflits avec des professeurs méprisés. Il refusait de suivre les règles de l’école, et s’attirait par conséquent des attaques sans fin.

A William Hulme, raconte-t-il, « j’étais assez franc, je dirigeais des assemblées juives, j’avais un poste assez important au BBYO (l’organisation de jeunesse de B’nai Brith) dont j’ai été le président régional, et j’ai toujours pris très au sérieux mon identité juive et mon soutien à Israël. »

Lewis raconte péniblement sa scolarité, en revivant les vexations des professeurs, notamment de celui qui lui parlait en disant « Juif, je veux dire Lewis ». Il lui a ensuite tenu tête quand l’enseignant a menacé de le dénoncer à l’autorité pédagogique locale, qui payait ses frais de scolarité.

« Ce n’est rien de personnel, a dit l’élève de 18 ans à son prof. En fait, si, c’est personnel. Je ne vous aime pas. »

Le professeur a reculé et Lewis a été placé sous la supervision d’un autre enseignant.

Il a cependant toujours su qu’il voulait être avocat, pour une étrange raison.

« J’aimais les vieilles voitures et je n’étais pas très mécanique, alors je me suis dit que j’aimais débattre et que les avocats gagnaient beaucoup d’argent, donc je pourrais acheter des voitures. Ce n’était pas parce que je voulais sauver le monde », dit Lewis.

Il est parti à Londres pour étudier, et a travaillé jusqu’à l’université en était serveur chez Sammy’s, l’un des premiers restaurants cachers de la capitale britannique dans le flux de restaurants gérés par des Israéliens à la fin des années 1980.

« J’ai paniqué. A 23 ou 24 ans, vous ne vous attendez pas à ne pas aller bien »
Mark Lewis

Peu après avoir commence à travailler comme avocat à Londres, Lewis a connu son premier épisode de sclérose en plaques, une maladie handicapante du système nerveux central causée par les anomalies de la gaine qui entoure les fibres nerveuses.

« J’ai paniqué, reconnait-il. A 23 ou 24 ans, vous ne vous attendez pas à ne pas aller bien. »

La pathologie neurologique, pour laquelle il n’existe toujours pas de traitement, a affecté Lewis de plus en plus avec les années. Il boîte quand il marche et n’a qu’un usage limité de sa main droite.

Lewis a cependant refusé de laisser la maladie le définir. Après le diagnostic, il est retourné à Manchester pour travailler et suivre le chemin relativement traditionnel d’un jeune avocat juif : il s’est marié, a eu quatre filles, « et j’ai eu une belle maison, et toutes les vieilles voitures que je voulais. En 2006, j’ai conduit une Rolls Royce de 1926 de Londres à Jérusalem pour la course du JNF. C’étaient les meilleures vacances avec voitures anciennes que j’ai jamais passées. »

Il travaillait à Manchester comme avocat commercial, « avec un peu de diffamation de temps à autres ». Mais au fur et à mesure, la partie diffamation de la pratique de Lewis a augmenté, jusqu’à représenter environ 40 % de son travail.

Rupert Murdoch (photo credit: weforum, Wikimedia commons)

Rupert Murdoch (Crédit : weforum/Wikimedia commons)

Le cabinet de Lewis avait représenté la Professional Footballers’ Association (PFA), et en 2005, il a accepté le cas du directeur exécutif de la PFA, qui était accusé par News of the World d’avoir une aventure avec l’avocate interne de la PFA.

Ce n’était pas vrai, et Lewis a obtenu du journal qu’il ne publie pas un article sur le sujet. Mais un an plus tard, il regardait la télévision et a vu un reportage sur un prétendu journaliste de News of the World, Clive Goodman, et le détective privé Glenn Mulcaire, qui plaidaient coupables d’avoir piraté les téléphones de la famille royale.

Le reportage citait quelques autres célébrités dont le téléphone avait aussi été piraté. L’une d’entre elles était le directeur exécutif de la PFA. Il apparaissait qu’il avait parlé pendant les funérailles du père de l’avocate de l’association, et qu’elle lui avait laissé un message pour le remercier. En piratant le téléphone, le journaliste, selon Lewis, « a additionné deux et deux et obtenu 84 ». En d’autres termes, il a supposé que le directeur et l’avocate avaient une liaison.

Cela a été le début d’une importante découverte de piratage de téléphones au Royaume-Uni, et l’ouverture d’une enquête sur le comportement de la presse, l’Enquête Leveson, dont les recommandations sont toujours vivement contestées.

La révélation de l’affaire de la PFA a mené à une nette hausse d’accusations similaires de personnes de tout le pays, dont les téléphones avaient été piratés par des journalistes de tabloïds. Beaucoup de ces affaires, notamment après la mise en lumière du rôle de Lewis par un article du Guardian en 2009, ont atterri sur le bureau de Lewis.

Pour des raisons toujours obscures, son cabinet juridique de Manchester lui a posé un ultimatum : arrêtez d’accepter des affaires de piratage de téléphones, ou partir.

Lewis est donc parti, et est revenu, après 21 ans d’absence, à Londres. Son mariage avait échoué et il était au plus bas dans sa carrière.

Il a alors reçu un appel de la famille Dowler. Milly Dowler était une écolière de 13 ans qui avait disparu en mars 2002. Son corps avait été retrouvé en septembre de cette année-là.

Pendant les mois d’angoisse entre la disparition et la découverte du corps de leur fille, la famille Dowler pensait qu’elle était peut-être toujours vivante, parce que le téléphone de Milly acceptait toujours de nouveaux messages vocaux. Il est cependant apparu que le téléphone de Milly était l’un des 6 000 au Royaume-Uni qui avaient été piratés par News of the World, et dans le cas de Milly, le journal avait supprimé des messages sur son téléphone, détruisant ainsi des preuves potentiellement cruciales.

Mark Lewis a accepté l’affaire Dowler contre News of the World en n’acceptant de n’être payé qu’en cas de victoire, et a gagné. Ce procès a été décrit comme un moment « nucléaire », qui a entraîné la fermeture du journal et plusieurs arrestations.

« Tout d’un coup, j’ai commencé à avoir des clients venant de partout, du monde entier », raconte Lewis.

Il est devenu l’avocat à contacter pour les affaires de diffamation de célébrités, et un visage familier à la télévision et à la radio.

L’affaire Jack Monroe – Katie Hopkins est probablement un héritage des affaires de piratage de téléphones. Elle a été popularisée sous le nom de « Twibel », un assemblage des mots Twitter et libel (diffamation en anglais) et Lewis, évidemment ravi du résultat et des dédommagements accordés à sa cliente, a cependant de plus gros poissons à pêcher : trouver comment appliquer ce résultat pour aider Israël sur internet.

« J’aime m’en prendre aux gens », reconnait Lewis, qui tweet lui-même à toute heure du jour et de la nuit pour ses 43 500 « followers », et consacre souvent de longues heures à des trolls antisémites. « Je n’aime pas bloquer les gens, parce que je crois à la presse libre, et je ne veux pas leur donner la satisfaction d’inscrire ‘bloquer par Mark Lewis’ sur leur fil d’actualités, comme s’ils m’avaient intimidés. »

« Il y a un choix juif dans la vie, poursuit-il. Vous pouvez être le Juif que l’on veut harceler, ou bien ils peuvent dire, oh, les Juifs, si agressifs. Je pense toujours que si l’on ne m’aime pas, au moins je frappe. »

Lewis adopte une approche brutale, et pense qu’il est nécessaire d’être agressif contre les antisémites sur les réseaux sociaux.

« Quelqu’un peut être un nazi, mais au moins [s’il est présenté à la cour], il ne sera pas un nazi sans domicile, dit-il. Je suis assez heureux de leur prendre leur foyer. Si ces personnes voulaient avoir un débat rationnel, je ferai cela, mais ce sont des cinglés qui ont des théories conspirationnistes et je ne changerai jamais ce qu’ils pensent. »

Il y a quelques années, Lewis est devenu le directeur de l’association des Avocats britanniques pour Israël, UKLFI.

« Aucun d’entre nous ne facture son temps, mais nous le passons à écrire des arguments juridiques pour Israël », explique-t-il.

Souvent, il reste debout jusqu’à minuit, à donner des conseils juridiques pour UKLFI.

Avec une certaine ironie, il dit que « si l’UKLFI avait existait quand j’étais à l’école et que le professeur m’avait appelé ‘Juif’ eu lieu de ‘Lewis’, elle aurait probablement résolu cela. »

Lewis ne cache jamais ses croyances, indiquant clairement si nécessaire son amour d’Israël, dans le cas où cela pourrait entraîner un conflit d’intérêts. Jusqu’à présent, cette honnêteté ne lui a coûté aucun client. Par contre, ironiquement, sa propre réputation l’a fait : « les gens pensent que je dois être trop occupé ou trop cher. Ce n’est donc pas aussi facile d’avoir des clients que l’on pourrait le croire. »

Quand un médecin diagnostique une sclérose en plaques, raconte Lewis, il demande souvent au patient s’il travaille encore. Et si la réponse est oui, il est souvent conseillé de ne pas « faire quelque chose de trop stressant ». Lewis n’applique aucun de ces conseils, et fait plutôt le contraire. Son image plutôt publique et le stress incessant des procès en diffamation ont un effet sur la progression de sa maladie, même s’il préfèrerait que cela en soit autrement.

« J’aime penser que la technologie rattrape tout »
Mark Lewis

« J’aime penser que la technologie rattrape tout, dit-il. Par exemple, je ne peux plus écrire avec ma main droite. Mais l’on ne signe plus de chèque, ni de reçu de cartes de crédit, on n’écrit plus de lettres, on tape des e-mails… Je suis assez bon au clavier avec ma main gauche. »

L’été dernier, Lewis a entendu parler d’une étude sur les cellules souches réalisée à l’hôpital Hadassah, avec des essais cliniques pour plusieurs maladies neurologiques, dont la sclérose en plaques, la sclérose latérale amyotrophique, et la maladie de Parkinson.

Il a candidaté pour faire partie de l’essai clinique de l’hôpital Hadassah, et à présent, avec sa partenaire israélo-britannique, Mandy Blumenthal, il se rend toutes les six semaines à Jérusalem pour son traitement. Le processus est filmé à chaque étape pour un documentaire qui sera diffusé à l’automne par la chaîne britannique Channel 4.

Lewis ne discute pas des détails de l’essai clinique, qui pourrait durer au moins 18 mois avant que les résultats ne soient visibles. Il pense cependant qu’une étude révolutionnaire a lieu à Hadassah.

Si la persévérance est la clef, si tout le monde peut le faire, Lewis peut aussi. Il est, dit-il, un fervent croyant de l’existence d’un remède à tout, « si vous vous accrochez assez longtemps ».