RAMALLAH – Assis dans les bureaux du groupe parlementaire du Hamas a proximité de complexe présidentiel de Mahmoud Abbas, entre un drapeau palestinien et une peinture à l’huile représentant le mont du Temple, le Cheikh Hassan Youssef était à l’aise.
 
La veille d’un incendie criminel, apparemment perpétré par des extrémistes juifs, qui a tué un bébé palestinien et grièvement blessé trois des membres de sa famille, Youssef avait quelques difficultés à exprimer l’éventuelle bonne volonté du Hamas à l’égard de sérieuses ouvertures de la part de l’État juif.

Libéré le mois dernier d’une année de détention administrative dans trois prisons sécuritaires israéliennes, le membre fondateur du Hamas et l’un de ses plus grands dirigeants en Cisjordanie dégageait jeudi une confiance vis-à-vis de l’attrait de son mouvement parmi les Palestiniens.

« L’étendue de notre popularité en Cisjordanie est très grande, et peut même être plus grande que dans la bande de Gaza », a déclaré Youssef au Times of Israel.

Pendant la récente fête de l’Aïd al-Fitr, a-t-il ajouté, il a rencontré un groupe de 30 Palestiniens non affiliés et a été surpris par l’ampleur du soutien qu’il a reçu.

« Je ne crois pas qu’un seul d’entre eux appartenait au Hamas, mais ils étaient tous unis dans leur opposition à ce que l’Autorité palestinienne est en train de faire », a dit Youssef, se référant à la politique en cours de traque des membres du Hamas à travers la Cisjordanie.

« De plus, ils parlaient très sévèrement de l’AP. Descendez dans la rue et interrogez les gens vous-même. »

Les portraits de membres du Hamas emprisonnés dans les prisons israéliennes, vus lors d'une manifestation en leur soutien dans la ville d'Hébron en Cisjordanie, le 15 avril 2015. (Crédit photo: Hazem Bader / AFP)

Les portraits de membres du Hamas emprisonnés dans les prisons israéliennes, vus lors d’une manifestation en leur soutien dans la ville d’Hébron en Cisjordanie, le 15 avril 2015. (Crédit photo: Hazem Bader / AFP)

Un an après l’opération Bordure protectrice, au cours de laquelle le Hamas et d’autres organisations islamistes ont tiré plus de 4 500 projectiles sur Israël et ont organisé une série d’attaques par des tunnels sous la frontière israélienne, le Hamas se trouve à un carrefour.

Toujours souffrant des importants dommages infligés par Israël – plus de 2 000 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza, près de la moitié d’entre eux étant des combattants – et boudé par son ancien allié iranien pour avoir abandonné le président syrien Bashar el-Assad, le mouvement est frénétiquement à la recherche de nouveaux alliés régionaux. A l’heure actuelle, l’Arabie saoudite est sa bouée de sauvetage de service.

Mais au milieu de la crise, le Hamas a également trouvé une opportunité. Une vague de mécontentement du public envers le président de l’AP Mahmoud Abbas – largement considéré par les Palestiniens comme incapable ou peu désireux d’arracher des concessions à Israël – un groupe de parlementaires du Hamas a appelé le public palestinien mercredi à la « révolte » contre l’Autorité palestinienne pour sa répression motivée politiquement contre le Hamas.

Néanmoins, a rassuré Youssef, le Hamas n’a pas l’intention de renverser le régime d’Abbas pour le moment.

Abbas a accusé en differentes occasions le Hamas de planifier son éviction, et Israël a déjoué plusieurs complots, selon lui, du Hamas visant à renverser Abbas.

Ce que Youssef a voulu dire c’est qu’en ce qui concerne la Cisjordanie, son mouvement islamiste est encore sur un terrain plus fragile que dans la bande de Gaza, où il a violemment pris le pouvoir des mains d’Abbas en 2007.

« Beaucoup, y compris Israël, se rendent compte que la bande de Gaza est un baril de poudre prêt à exploser à tout moment »

« Nous devons être patients. Tel est notre destin », a-t-il dit du Hamas, un groupe extrémiste classé par Israël et une grande partie de la communauté internationale comme une organisation terroriste, et engagé dans sa charte à la destruction d’Israël.

« Deuxièmement, nous devons mener des actions pacifiques pour nous opposer à toutes les mesures de l’AP. Nous continuerons à être en contact avec toutes les factions politiques pour faire pression sur l’Autorité palestinienne afin qu’elle cesse d’attaquer les membres du Hamas. De plus, la direction du Hamas à l’étranger est en contact avec les forces régionales influentes pour faire pression sur l’Autorité palestinienne dans la même direction ».

Alors que l’UE refuse officiellement de rencontrer des membres du Hamas, Youssef a dit qu’il avait tenu un certain nombre de rencontres avec des ambassadeurs et des consuls européens avant son arrestation en juin 2014 lors de l’opération Gardiens de nos frères, lorsqu’Israël cherchait les responsables de l’enlèvement et de la mort de trois adolescents israéliens. Il affirme que l’Europe comprend progressivement que fuir le Hamas a été contreproductif pour ses objectifs diplomatiques.

« Il y a un changement dans leur vision du Hamas », estime-t-il.

« Certains d’entre eux croient que les conditions du Quartet [exigeant du Hamas de reconnaître Israël et de renoncer à la violence] sont erronées … Maintenant, ces pays [nous] considèrent de façon plus positive. »

Il est rare pour un dirigeant du Hamas de parler aux médias israéliens, en particulier pour quelqu’un qui a passé 18 années de sa vie dans les prisons israéliennes. Mais Youssef a dit qu’il ne boycotte aucune « plateforme indépendante pour faire passer nos idées. »

Lorsque Youssef s’est excusé de ne pas avoir imprimé des cartes de visite en raison de la fréquence de ses arrestations, un de ses fils – il en a six, et trois filles – a suggéré en plaisantant qu’elles devraient être imprimées avec la prison d’Ofer, au nord de Jérusalem, en guise d’adresse.

L'arrestation de Hassan Youssef par l'armée israélienne suite à  l'enlèvement de trois adolescents israéliens, le 15 juin 2014. (Capture d'écran: YouTube / Tsahal)

L’arrestation de Hassan Youssef par l’armée israélienne suite à l’enlèvement de trois adolescents israéliens, le 15 juin 2014. (Capture d’écran: YouTube / Tsahal)

Bien que le Hamas soit sur la liste des organisations terroristes tant aux États-Unis que dans l’Union européenne, Youssef a dit qu’il rencontre régulièrement des représentants européens « officiels et non-officiels » et discutent avec eux d’idées sur la façon de transformer le cessez-le-feu de l’an dernier avec Israël en quelque chose de plus permanent.

« Beaucoup, y compris Israël, se rendent compte que la bande de Gaza est un baril de poudre prêt à exploser à tout moment, » a-t-il dit. « S’il explose, cela sera dans le visage de l’occupation israélienne. »

Mais contrairement à la perception de la plupart des Israéliens, la prochaine guerre avec la bande de Gaza pourrait être évitée grâce à un certain nombre de mesures israéliennes simples, selon Youssef. Un cessez-le-feu à long terme entre Israël et le Hamas serait possible pour peu qu’Israël reconnaisse « les droits des Palestiniens. »

« La direction de Gaza doit être respectée », a-t-il dit, se référant au Hamas.

« Si l’occupation [c’est-à-dire, Israël] reconnaissait nos droits et nous donnait ce qui a été convenu, à savoir de vivre dans un Etat palestinien souverain et viable dans les frontières de 1967, je ne crois pas que tout Palestinien – qu’il soit du Hamas ou d’ailleurs – ne voudrait qu’il y ait le moindre problème ».

Mossab Youssef, fils du fondateur du Hamas le cheikh Hassan Youssef, à une conférence de presse à Jérusalem le 19 juin 2012 (Crédit photo : Yonatan Sindel/Flash90)

Mossab Youssef, fils du fondateur du Hamas le cheikh Hassan Youssef, à une conférence de presse à Jérusalem le 19 juin 2012 (Crédit photo : Yonatan Sindel/Flash90)

Youssef est peut-être un nom connu en Cisjordanie, mais à l’échelle internationale – et certainement en Israël – il est éclipsé par son fils Mossab, qui a rompu les rangs avec le mouvement il y a plus d’une décennie pour travailler avec les services de renseignements israéliens, qui l’ont surnommé « Le Prince vert« .

Dans une interview avec le Times of Israel en novembre dernier, Mossab Hassan Youssef avait qualifié la politique de cessez-le-feu d’Israël avec le Hamas à Gaza de fondamentalement erronée, car elle ne fait que donner au Hamas le temps de se réarmer, alors que selon lui, il peut et doit être déraciné de toute urgence.

« Le Hamas doit être abordé au niveau de ses racines, déraciné une fois pour toutes », avait affirmé Mossab. « Plus Israël attend », a-t-il averti, « plus le Hamas deviendra un dangereux ennemi et plus difficile sera la bataille. »

Plus tôt, au cours de la guerre de l’été dernier, Mossab avait dénoncé « le culte de la mort » du Hamas, une définition que son père rejette catégoriquement.

« Nous, au Hamas, nous ne sommes pas exubérants, » a-t-il dit. « Dans l’islam, le djihad n’est pas une fin en soi, mais un moyen… Si l’occupation mettait fin à son comportement envers notre peuple et reconnaissait nos droits, aucun Palestinien ne voudrait voir une goutte de sang versée. »

Mais le meurtre du bébé de 18 mois Ali Saad Dawabsha sape sans aucun doute des positions modérées comme celles de Youssef au sein du groupe terroriste islamiste.

Vendredi, le porte-parole du Hamas Hussam Badran a appelé les Palestiniens à réaliser des attentats de type « loup solitaire » contre les soldats israéliens et les habitants des implantations en réponse à « l’atrocité israélienne impardonnable. »

Il y a quelques jours, le Hamas avait appelé à un « Vendredi de la colère » à l’échelle nationale, en soutien aux prisonniers et « pour la défense du Prophète. »

‘Dans l’islam, le djihad est pas une fin en soi, mais un moyen… Si l’occupation mettait fin à son comportement envers notre peuple et reconnaissait nos droits, aucun Palestinien ne voudrait voir une goutte de sang versée’

L’appareil sécuritaire israélien reconnaît l’existence de deux tendances contradictoires au sein du Hamas, l’une poussant à la « normalisation » sur la scène internationale comme un mouvement politique légitime, et l’autre accrochée à la lutte armée contre Israël à tout prix. Les dirigeants israéliens craignent la possibilité de l’insubordination des activistes de base du Hamas, même si un accord était conclu avec la direction politique.

Youssef a rejeté de la main ce scénario.

« Nous croyons dans la démocratie, » a-t-il affirmé, sans aucune trace d’ironie.

« Nous avons un système de Shura (consultation) dans lequel nous pouvons être d’accord ou en désaccord. Mais au bout du compte, si le leadership politique décide d’une certaine approche, celle-ci oblige tout le monde. Nous n’avons pas de factions en conflit ou des branches rebelles ».

L’interview a pris fin lorsque Youssef a quitté son bureau pour célébrer la libération de Mohammed Abu Tir, un député du Hamas de Jérusalem sorti jeudi d’une prison de sécurité israélienne après deux ans d’incarcération.

Le député du Hamas Mohammed Abu Tir reçoit des félicitations à sa sortie de prison, Ramallah le 30 juillet 2015 (Photo: Elhanan Miller / Times of Israel)

Le député du Hamas Mohammed Abu Tir reçoit des félicitations à sa sortie de prison, Ramallah le 30 juillet 2015 (Photo: Elhanan Miller / Times of Israel)

Comme Youssef, Abu Tir était confiant de la résilience du Hamas et méprisant de l’Autorité palestinienne. Comme Youssef, lui aussi dit qu’il aimerait voir une accalmie dans la lutte armée contre Israël.

« Il n’y a rien de mal avec la tahadiah« , a déclaré Abu Tir. « Je la considère comme un potentiel positif et la soutient, tant qu’elle maintient la dignité des personnes et ne vient pas à leurs dépens. »