AMSTERDAM (JTA) — Les Juifs de Friesland, une région du nord des Pays Bas, ne sont pas connus pour des histoires aux fins heureuses.

Au cours de l’Holocauste, la communauté juive vibrante de Friesland s’est éteinte définitivement. Ses coutumes endémiques et son dialecte yiddish distinct également.

C’est l’un des exemples les plus frappants de la manière dont l’Holocauste a décimé et changé pour toujours le visage de la communauté juive néerlandaise.

Et c’est pour cela que la réapparition récente d’un film unique de 1939 montrant le mariage d’un couple juif frison qui est parvenu à échapper au génocide a suscité de remarquables réactions de la part des médias locaux et des historiens de l’état hollandais au cours de la dernière semaine.

Le film est le seul enregistrement connu de la vie juive frisonne d’avant l’Holocauste. Sa découverte survient dans un contexte d’intérêt populaire accru pour l’Holocauste aux Pays Bas.

Des films et des séries consacrés au sujet ont atteint des niveaux d’audience record et le pays a décidé de rendre hommage aux victimes du génocide en faisant construire des monuments commémoratifs – le plus récent étant l’ouverture, l’année dernière, du musée national de l’Holocauste à Amsterdam.

L'entrée du nouveau National Holocaust Museum, dans l'ancien quartier juif d'Amsterdam, le 15 janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/Times of Israel)

L’entrée du nouveau National Holocaust Museum, dans l’ancien quartier juif d’Amsterdam, le 15 janvier 2017. (Crédit : Matt Lebovic/Times of Israel)

Le film muet et en noir et blanc a récemment été diffusé en prime-time sur la chaîne publique régionale Omrop Fryslân.

Tous les principaux quotidiens régionaux en ont parlé, de même que des publications nationales – dont le principal journal de télévision des Pays-Bas.

Présente sur YouTube grâce aux soins de l’organisation ‘Frisian Film Archive’ dès le 25 janvier, la vidéo a été visionnée des milliers de fois.

Elle est devenue en quelques jours la seconde séquence diffusée par l »Archive’ la plus regardée au cours des deux dernières années.

Ce sont les enfants du couple qui ont donné les images à l’association ‘Frisian Film Archive’ le mois dernier après avoir trouvé le film dans une valise de leur mère, aujourd’hui décédée, en 2008, a expliqué mardi à JTA Andre Boers, l’un des trois enfants du couple.

Le film de sept minutes posté la semaine dernière sur Internet – qui est un extrait d’un enregistrement plus long – montre la fiancée, Mimi Dwinger, portant une robe de mariage en satin ajustée, dans une voiture tirée par un cheval aux côtés de son futur époux, Barend Boers.

C’est une journée de printemps ensoleillée et le couple vient de quitter la mairie de Leeuwarden pour se rendre à la synagogue locale.

Alors que des femmes vêtues élégamment et des hommes en chapeaux haut-de-forme pénètrent dans la synagogue, d’autres habitants du quartier juif de cette ville défavorisée de province se rassemblent à l’entrée pour mieux apercevoir ce qui semble être le spectacle d’une union inhabituellement opulente.

A l’intérieur de la synagogue, dont les rangs paraissent remplis, le grand rabbin de la région, Abraham Salomon Levisson, fait son service.

Il porte le chapeau noir hexagonal apprécié par les rabbins sépharades – une influence amenée en Hollande par les Juifs portugais. Souriant, Boers signe la kétouba, le contrat de mariage religieux.

‘Les jeunes mariés apparaissent ensuite, détendus, à la réception organisée à l’hôtel casher juif local, l’Aigle Allemand’

L’alliance est trop petite pour être passée aisément au doigt de la jeune épouse.

Boers fait un sourire amusé à la caméra alors que Dwinger lèche rapidement son doigt pour faciliter le passage de la bague. De manière touchante, Boers tient son voile tandis qu’elle fait glisser l’alliance.

Les jeunes mariés apparaissent ensuite, détendus, à la réception organisée à l’hôtel casher juif local, l’Aigle Allemand. Les invités discutent, et après quelques verres d’advocaat — le lait de poule néerlandais – ils rient face au caméraman.

L’extrait – la séquence entière a été prêtée à l’Archive au début du mois – s’achève alors que Boers embrasse tendrement son épouse au front.

Rien dans le film ne laisse suggérer l’idée que ces gens aient eu le sentiment que leur monde allait toucher à sa fin.

une plaque commémorative à Harlingen dit : "Ici a vécu Pitje Polak-de Vries, né en 1942, déporté en 1943 et assassiné le 20/3/1943" (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

une plaque commémorative à Harlingen dit : « Ici a vécu Pitje Polak-de Vries, né en 1942, déporté en 1943 et assassiné le 20/3/1943 » (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Un an seulement après la réalisation du film, ces personnes réunies à l’occasion heureuse d’un mariage allaient subir l’occupation nazie qui allait décimer la communauté juive frisonne, ainsi que 75 % des Juifs néerlandais – ce qui en fait le taux de morts le plus élevé d’Europe occidentale.

Ainsi, entre autres, la dépouille du rabbin de la congrégation, Levisson, allait être retrouvée en 1945 dans une bétaillère allemande remplie de cadavres et de Juifs mourants, découverte par l’armée russe en Europe de l’est.

‘La fiancée que vous voyez sourire dans le film, c’est une femme qui va se battre pour sa vie’

Le père de la jeune fiancée, Moses, a été arrêté et envoyé dans les camps de la mort en 1943.

Moins de 10 membres de sa famille au sens large – qui comptait environ 100 personnes – ont pu survivre à la guerre, selon Andre Boers.

Même si les Juifs apparaissant dans le film semblent détendus, les Juifs frisons ont rapidement soupçonné l’arrivée de la tragédie qui allait se trouver sur leur chemin, selon Hans Groeneweg, historien au musée de la résistance frisonne, une institution d’état chargée de documenter les années d’occupation.

« La fiancée que vous voyez sourire dans le film, c’est une femme qui va se battre pour sa vie », a-t-il déclaré à la chaîne de télévision frisonne lors d’une table ronde de 25 minutes qui a été diffusée le 25 janvier.

Levisson était particulièrement conscient des dangers qui allaient arriver. Cela faisait plusieurs années qu’il aidait les réfugiés venus de l’Allemagne nazie voisine à s’installer aux Pays Bas.

Alors que peu de proches et peu d’invités ont survécu à l’horreur, les deux tourtereaux ont, pour leur part, préparé leur fuite. Cette dernière leur aura permis – contre toute attente – de survivre.

Ils ont donc quitté les Pays-Bas en 1942, traversant la France et l’Espagne en direction de la Jamaïque. Boers est allé combattre aux côtés des Alliés tandis que son épouse travaillait bénévolement pour le ministère de la Guerre britannique de l’époque.

Boers a participé à la libération des Pays Bas en 1944 en tant que membre d’une brigade hollandaise intégrée au sein de l’armée canadienne.

La statue du 'Dockeur' à côté de la Synagogue portugaise d'Amsterdam, un monument où des ouvriers néerlandais se sont mis en grève pour protester contre la déportation de 400 jeunes garçons juifs en 1941. Photo prise en Novembre 2014 (Crédit Matt Lebovic/The Times of Israel)

La statue du ‘Dockeur’ à côté de la Synagogue portugaise d’Amsterdam, un monument où des ouvriers néerlandais se sont mis en grève pour protester contre la déportation de 400 jeunes garçons juifs en 1941. Photo prise en Novembre 2014 (Crédit Matt Lebovic/The Times of Israel)

Le couple est retourné dans la Hollande libérée. Boers est décédé en 1979, à l’âge de 69 ans. Sa veuve, Mimi, est morte il y a neuf ans, à l’âge de 90 ans.

Ses trois enfants vivent dorénavant aux Pays Bas et en Israël. L’association ‘Frisian Film Archive’ a appris l’existence du film après que la famille a offert de prêter les images en 16 millimètres.

« Depuis des décennies, nous cherchions des enregistrements filmés de la communauté juive avant la guerre, et maintenant nous avons celui-là », a déclaré Syds Wiersma, archiviste au sein de l’association, à la chaîne de télévision régionale la semaine dernière.

‘Ce film offre un espoir – l’espoir que tous ces gens ne soient pas morts dans les camps’

L’intérêt de la séquence filmée, selon Groeneweg, l’historien du musée de la résistance, ne réside pas seulement dans sa rareté.

« Ce film offre un espoir – l’espoir que tous ces gens ne soient pas morts dans les camps, que quelques-uns d’entre eux aient réussi à s’échapper malgré tout », dit-il.

Mais pour Andre Boers, le fils cadet de Mimi et Barend, qui vit en Israël, le film a évidemment une signification plus personnelle.

Avant que la famille ne le découvre, il n’avait jamais vu d’images animées d’un grand nombre de ses proches.

C’est une « opportunité très émouvante de voir mes grands-parents, mon arrière-grand-mère, mes oncles, mes tantes et de nombreux autres, quelques années seulement avant que la plupart d’entre eux ne soient assassinés par les Nazis », a-t-il écrit sur Facebook.