Plus de 25 000 personnes devraient battre le pavé le 13 mars pour le cinquième marathon de Jérusalem. Parmi ces personnes, on pourra compter 2 200 personnes de 60 pays différents et 6 000 personnes courront pour des œuvres de bienfaisance.

Si vous êtes l’un des participants, ou si vous ferez partie du public venu encourager les coureurs, gardez bien les yeux ouverts pour repérer une dizaine d’adolescentes qui courront en T-shirt blancs. Elles ne se parleront peut-être pas, parce qu’elles ne parlent pas la même langue, mais elles vont certainement se soutenir les unes les autres.

Ces filles sont les membres de la nouvelle initiative « Runners Without Borders », ou « coureuses sans frontières », qui réunit des Arabes, des Juives et des Arméniennes.

Mais contrairement aux initiatives de coexistence qui existent et qui sont dirigées par des groupes internationaux ou des organisations bien établies avec des conseils d’administration et différents comités, la locomotive qui dynamise ce groupe de coureuses est une lycéenne – et une sportive – nommée Shoshana Ben-David de Jérusalem.

« L’été dernier, la situation était tellement tendue, j’ai vraiment ressenti une recrudescence du racisme et de la violence », raconte Ben-David, 18 ans.

« Je me devais de faire quelque chose, et je voulais faire quelque chose pour les adolescentes parce que je me suis rendu compte que les filles faisaient beaucoup moins de sport que les garçons. Et je me suis dit, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups ? Combinons les deux pour faire quelque chose au sujet de cette horrible situation politique. »

Runners Without Borders a deux buts : aider les jeunes femmes à avoir une meilleure image d’elle-même grâce au sport et réunir différentes communautés, explique Ben-David.

Ben-David a déjà participé à un camp d’été consacré à l’art judéo-arabe, elle a déjà connu l’expérience du dialogue interculturel entre Israéliens et Palestiniens.

Elle a commencé l’automne dernier, en se rendant dans des écoles à travers Jérusalem et en rencontrant les professeurs d’éducation physique pour essayer de trouver les étudiantes qui pourraient être éventuellement intéressées.

Elle a été surprise par le nombre de gens qui pensaient qu’un club de course judéo-arabe était une bonne idée, mais aussi surprise de voir à quel point il était difficile de recruter des filles qui se joindraient régulièrement au club.

« Dans les écoles juives, c’était facile de trouver des gens, mais c’était difficile de les convaincre de venir parce qu’ils étaient occupés ou parce qu’il faisait froid, raconte Ben-David. Les gens qui n’ont pas l’habitude de courir ne savent pas que vous pouvez courir même quand il fait froid, parce que vous vous réchauffez. »

Ben-David a exhorté expressément les non-coureuses à s’essayer au sport. Beaucoup d’entre elles rechignaient à s’entraîner dans la pluie et le froid de l’hiver de Jérusalem. Mais en raison de la date de la course, mars, il fallait maintenir une session de formation régulière de plusieurs mois pour se préparer au semi-marathon [Ben-David] ou aux 10 kilomètres [les autres].

« Avec la population arabe, c’était vraiment difficile », raconte Ben-David. Elle a commencé dans des quartiers plus favorisés, comme Beit Safafa et Beit Hanina, qui sont aussi moins impliqués dans la violence politique. «J’ai parlé à un professeur de gymnastique de Jabl Mukaber, qui est un endroit plus conservateur, mais elle a répondu qu’elle essaie de faire de très petits pas vers la coexistence», sourit Ben-David. Un groupe de course mixte judéo-arabe était trop radical pour son école.

 

« Le problème, c’est lorsque les parents sont vraiment conservateurs, ils n’aiment pas l’idée que leurs enfants aillent courir à Jérusalem-Ouest avec la population juive », explique Ben David. Cela se produit également chez les familles juives conservatrices, fait-elle remarquer. Une partie du problème réside aussi dans la perception de l’activité physique au sein de la communauté. Certains parents n’ont aucun problème avec la nature conjointe du groupe, mais sont inquiets de ce que leurs voisins vont penser, surtout dans des périodes politiquement tendues comme en ce moment.

« Mais nous voulons atteindre les familles les plus conservatrices, parce que ces filles ont probablement moins d’opportunité de faire du sport. » Elle travaille toujours à constituer un noyau solide de coureuses arabes ; il est très difficile d’enrôler des adolescentes. Aucune des participantes arabes n’a accepté de parler à une journaliste.

Peu de temps après que Ben-David a créé son groupe de marche en novembre, la Fondation Schusterman l’a mise en relation avec Israël Haas, un activiste social de Jérusalem  qui essayé également de fonder un groupe de jeunes judéo-arabes. Ben-David et Haas sont des coureurs, de sorte que le partenariat était un choix naturel. Haas parle aussi l’arabe, ce qui facilite ses relations avec les écoles arabes.

« Nous changeons un peu le discours en fonction de l’endroit où nous sommes, reconnaît Haas. Si nous sommes dans une zone plus conservatrice, nous mettons moins l’accent sur la coexistence, et plus sur l’aspect sportif. » Haas travaille également à créer un groupe de collégiens et essaie de recruter des participants.

Les filles se rencontrent une fois par semaine pour une session de formation avec l’entraîneur Sarah Stone, une coureuse américaine de 24 ans, détentrice d’une maîtrise de l’Université hébraïque. Toutes les deux semaines, elles participent à un moment de dialogue.

« Ce n’est pas un projet politique, il s’agit d’établir un lien personnel avec la personne qui vit près de vous, affirme Ben-David. Lorsque nous découvrons des choses que nous avons en commun, je peux mieux comprendre qui ils sont et d’où ils viennent et eux de même. »

Bien que le groupe soit récent, il a déjà rencontré un certain succès. Le maire Nir Barkat a invité le groupe à l’une de ses courses du matin, de son domicile à son bureau, mais les jeunes arabes n’y ont pas participé.

L’organisation italienne Hope Onluz a invité six membres du groupe à un séjour – tous frais payés – pour courir le marathon de Milan en avril. L’équipe se passera le relais, chaque fille courant environ sept kilomètres.

La publicité faite par Haas sur Facebook a attiré l’attention d’un groupe de cinq jeunes coureuses du quartier arménien. Ben-David affirme que ces Arméniennes ont mis en lumière un tout autre aspect du conflit et enrichi toutes les participantes.

Mais Runners Without Borders a également rencontré des défis. Les transports publics font gravement défaut dans les quartiers arabes, et les parents craignent de laisser leurs enfants aller à Jérusalem-Ouest après l’assassinat de Mohammed Abu Khdeir et les attaques contre des Arabes Place Sion, raconte Haas. Ainsi, les initiateurs du groupe doivent organiser le transport des élèves arabes. Ils espèrent également financer des entraîneuses permanentes, une en hébreu et une en arabe. Le groupe bénéficie aussi du  Centre Peres pour la Paix, qui a fait don de T-shirts, et du conseil communautaire Ginot Hair de Jérusalem, qui a fourni le capital de départ. Mais pour le marathon, les animateurs du groupe recherchent frénétiquement 20 000 shekels supplémentaires auprès de donateurs privés.

Ben-David sait que beaucoup d’organisations proposent des activités pour que les Juifs et les Arabes apprennent à se connaître les uns les autres à travers l’Ultimate Frisbee, le judo, le basket-ball, le football, des camps d’été ou des projets artistiques. Mais courir donne un grand sentiment de liberté, les pieds martelant le sol. C’est un sport qui ne nécessite aucun équipement hormis une paire de baskets et une certaine tolérance à la douleur.

« Vous pouvez le faire avec le football ou le basket-ball, déclare Haas. Mais avec la course, il n’est pas obligatoire de parler la langue de l’autre. »

Le groupe des filles s’entraîne principalement sur la nouvelle route pédestre et cyclable construite sur la voie ferrée au sud de Jérusalem. L’emplacement a été choisi pour une raison : le chemin traverse les quartiers juifs et arabes, c’est donc un endroit plus neutre, loin du centre-ville tendu. De plus, l’endroit est joli et public. Les pistes ovales du stade peuvent être intimidantes pour les nouveaux coureurs. Mais la chose la plus importante, rappelle Ben-David, c’est qu’elles courent ensemble en public.

« Tout le monde peut le voir, ce groupe de course à Jérusalem. Tout le monde peut voir que les Juifs et les Arabes peuvent courir ensemble. »