Il y a un an alors que les roquettes pleuvaient sur Israël depuis le Néguev jusqu’à Tel-Aviv, et que l’armée israélienne avait entrepris depuis une semaine son incursion terrestre dans la bande de Gaza, des manifestations anti-israéliennes à travers le monde et les flux Twitter toxiques étaient également en feu.

Lorsqu’Israël avait terminé l’opération Bordure protectrice le 26 août 2014, ses batailles ont continué d’être combattues dans la diaspora – sur les campus, dans les médias, et dans les rues. Et avec un antisémitisme se présentant de plus en plus sous le couvert de l’antisionisme, le soutien ouvert à l’Etat juif a souvent été confronté à la violence verbale et même physique.

La politique d’Israël affecte clairement la communauté juive dans le monde entier. Mais l’État devrait-il demander – et prendre en considération – les opinions des Juifs de la Diaspora quand il prend des décisions existentielles ?

Selon un nouveau rapport du Jewish People Policy Institute (JPPI) pré-publié dans le Times of Israel avant sa publication la semaine prochaine, une écrasante majorité de
69 % des Juifs de la diaspora interrogés estiment qu’Israël devrait prendre en considération les opinions de la communauté juive mondiale.

Les motivations des personnes interrogées étaient variées : Pour 38 %, Israël doit tenir compte des opinions de la diaspora en raison de « l’impact que la confrontation pourrait avoir » sur leur vie.

20 % ont déclaré qu’Israël devrait écouter la diaspora si elle veut l’appui continu de la communauté juive mondiale. Et 11 % ont dit qu’Israël devrait soupeser les positions de la diaspora parce que « tous les Juifs sont des partenaires. »

69 % des Juifs de la diaspora interrogés estiment qu’Israël devrait prendre en considération les voix de la communauté juive mondiale

Les luttes sur la légitimité d’Israël étant en plein essor sur les campus universitaires, une ligne de front pour le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), il n’est pas surprenant qu’une analyse des réponses des jeunes participants montre que 45 % d’entre eux estiment qu’Israël devrait écouter la diaspora juive en raison de l’impact potentiel de sa politique sur les Juifs à l’étranger, contre
34 % chez les participants plus âgés.

Le rapport de JPPI note également les écarts entre les Juifs américains les plus jeunes (moins de 30 ans) et les plus âgés dans leurs attitudes à l’égard de la nature fondamentale de la menace contre l’Etat.

Lorsqu’on a demandé, par exemple, si les ennemis d’Israël constituent une menace existentielle il y avait un écart de 20 % entre les réponses selon la génération, avec seulement 70 % des moins de 30 ans répondant par l’affirmative, contre près de 90 % chez leurs ainés.

Des fantassins israéliens lors de l'opération Bordure protectrice le 20 juillet 2014 (Photo: Flickr / porte-parole de Tsahal )

Des fantassins israéliens lors de l’opération Bordure protectrice le 20 juillet 2014 (Photo: Flickr / porte-parole de Tsahal )

Sous le titre « Valeurs juives et utilisation par Israël de la force dans les conflits armés: Perspectives de la communauté juive mondiale, » il s’agit de la deuxième partie d’une série annuelle traitant du dialogue avec la diaspora.

Les conclusions du rapport proviennent de 40 discussions de groupe dans les communautés juives à travers le monde, de la distribution de questionnaires qui leur ont fait suite et d’une conférence de reflexion à New York en mai avec la participation d’importants dirigeants, rabbins et universitaires juifs américains.

Il a été compilé par le journaliste Shmuel Rosner et le général (de réserve) Michael Herzog, deux chercheurs au JPPI.

Parmi les jeunes en particulier, il y a des chiffres démoralisants qui parsèment le rapport de près de 100 pages, dont la force est de réunir plus d’une décennie d’enquêtes et de sources à l’appui des affirmations de ses 580 participants.

Avec 334 participants provenant des États-Unis, le rapport était peut-être faussé par les réponses des communautés juives américaines. Cependant, certaines des citations individuelles les plus incives proviennent d’Afrique du Sud (35 participants) et du Brésil (63).

Et même si une question intéressante a juste été évoquée par les auteurs, elle pourrait mériter plus de recherches dans l’avenir : est-ce que cette désaffection apparente des jeunes de la diaspora, qui se dissipe pendant la guerre et revient en période de paix, n’est-elle rien de plus qu’un modèle générationnel cyclique ?

Les lignes de front se déplacent, mais la bataille fait toujours rage

Les communautés de la diaspora ont été diversement affectées par la guerre de l’été dernier. Parmi les épicentres des manifestations anti-Israël ont figuré l’Afrique du Sud, où le gouvernement a même fait preuve ouvertement d’antisémitisme dans ses rangs comme en témoigne un récent incident.

Le ministre-adjoint au bureau du président Jacob Zuma, Obed Bapela, a menacé la semaine dernière de sanctionner les étudiants qui visitent Israël et a affirmé que l’Etat juif offrait des voyages gratuits comme une campagne « pour fausser notre point de vue sur la Palestine. Nous avons une position claire qui soutient la liberté des Palestiniens. Aucun dirigeant de l’ANC ne se rendra en Israël à titre privé ou au nom du parti. Cela discréditerait l’ANC ».

Un participant sud-africain cité dans le rapport reflète la volonté de la communauté juive locale qu’Israël maintienne un juste équilibre entre ses propres intérêts et ceux de la communauté juive mondiale.

« Les actions d’Israël (en particulier dans le domaine militaire) ont souvent une incidence négative sur la diaspora juive. Israël doit faire ce qu’il a besoin pour protéger ses citoyens indépendamment de ces retombées. Israël devrait néanmoins être à l’écoute des points de vue des Juifs de la Diaspora. Non seulement parce qu’une politique israélienne impopulaire a un impact négatif sur les communautés juives, mais ces dernières sont essentiellement motivées par le désir qu’Israël fasse le mieux pour lui-même. Et puisque leur propre bien-être est lié à celui d’Israël, leurs points de vue doivent être pris en compte, » a dit aux chercheurs le leader juif sud-africain.

Obed Bapela , un ministre adjoint au bureau du président sud-africain Jacob Zuma, qui a menacé de poursuivre les étudiants qui ont visité Israël (Capture d'écran Youtube)

Obed Bapela , un ministre adjoint au bureau du président sud-africain Jacob Zuma, qui a menacé de poursuivre les étudiants qui ont visité Israël (Capture d’écran Youtube)

Ailleurs dans la diaspora, les Juifs ont aussi dit aux auteurs comment la politique d’Israël pouvait avoir des implications directes sur leurs communautés.

« Les Juifs d’Europe ressentent l’impact des actions d’Israël après chaque opération militaire », a dit un jeune participant.

« Les institutions juives ont souvent besoin d’accroître leur sécurité à la suite de opérations [d’Israël], » a expliqué un participant de Londres.

« Les conflits d’Israël ont une influence immédiate, surtout négative, sur la diaspora juive dans les médias et dans les universités », selon le séminaire au Brésil. « Nous sommes tous tenus pour responsables des actions d’Israël, » a-t-on entendu ont à Pittsburgh.

« Les conflits d’Israël ont une influence immédiate, surtout négative, sur la diaspora juive dans les médias et dans les universités »

Outre l’impact sur la sécurité, une partie du noyau dur de la diaspora revient sur l’idée que les communautés à l’étranger devraient être écoutées concernant la nature juive de l’Etat d’Israël.

Le dialogue de l’année dernière, « Juif et démocratique: Perspectives de la communauté juive mondiale », a exploré cette question plus en profondeur, et les auteurs du rapport de cette année y font souvent référence.

Selon le rapport de 2014, les Juifs de la diaspora attendent qu’Israël soit pluraliste; fasse son possible pour une réalité dans laquelle il ne dirige pas les Palestiniens ; mette un terme au monopole orthodoxe sur la vie juive et accorde un statut égal à tous les courants juifs; évite d’imposer des normes religieuses sur sa société civile essentiellement laïque ; et empêche la dissipation de son caractère juif par le renforcement des connaissances de ses citoyens de l’histoire, des traditions et des valeurs juives.

Eliza Moss-Horwitz, Lucy Sattler et Alexandra Schwartz prient avec les Femmes du Mur en janvier 2014 (Photo: Autorisation  deMoving Traditions)

Eliza Moss-Horwitz, Lucy Sattler et Alexandra Schwartz prient avec les Femmes du Mur en janvier 2014 (Photo: Autorisation deMoving Traditions)

À la session de brainstorming de New York de cette année, les dirigeants juifs américains ont également mentionné leur désaccord aved Israël sur des sujets comme « l’opposition continue aux conversions et au statut des courants non-orthodoxes du judaïsme. Toutes ces questions avaient été exprimées lors des réunions précédentes, et ont souligné le hiatus entre la politique israélienne et les valeurs et les points de vue de nombreux, peut-être de la majorité, des Juifs de la diaspora. »

Le rapport aborde également la question de savoir si les Israéliens veulent entendre la voix de la diaspora, et s’ils sont prêts à tenir compte de ses opinions.

76 % des Israéliens sont d’accord pour que l’une des douze torches allumées chaque année à Yom HaAtsmaout soit réservée à un représentant de la diaspora

Dans le rapport de 2014, le JPPI avait constaté qu’une majorité des Israéliens est en effet ouverte à la critique et aux opinions des Juifs non israéliens et à leur inclusion, au moins sur un plan symbolique.

Les auteurs citent une enquête de 2011 du B’nai B’rith qui montre que 76 % des Israéliens seraient d’accord pour que l’une des douze torches allumées chaque année à Yom HaAtsmaout soit réservée à un représentant de la diaspora.

Lorsque l’on parle en termes de représentation formelle, cependant, le rapport cite une autre enquête du B’nai B’rith qui indique que 63 % des Israéliens sont opposés à l’idée que les Juifs non israéliens élisent « quelques » membres à la Knesset.

Dans une conclusion nuancée, mentionnant une « forte et prospère communauté juive américaine, » Rosner et Herzog statuent que les Israéliens estiment que le pays est dans une grande mesure dépendant des Juifs du monde.

Diaspora – rouge ou bleue ? (Les couleurs des partis démocrate et républicain)

Les auteurs ont ensuite examiné qui, exactement, de la communauté juive américaine pourrait, même théoriquement, incarner un tel électorat potentiel dans le Parlement israélien. Qui sont les Juifs américains qui se soucient d’Israël ?

Sheldon Adelson à une réunion des dirigeants de la Coalition juive républicaine à Las Vegas le 29 mars 2014 (Crédit photo: Ethan Miller / Getty Images / AFP)

Sheldon Adelson à une réunion des dirigeants de la Coalition juive républicaine à Las Vegas le 29 mars 2014 (Crédit photo: Ethan Miller / Getty Images / AFP)

« En fin de compte, les classements religieux et politiques sont les mêmes – plus la personne interrogée penche à droite, plus grand est le sentiment d’attachement à Israël », écrivent les auteurs.

Environ 61 % des Juifs américains qui s’identifient comme de gauche se sentent
« très » ou « assez » attachés à Israël, par opposition à 73 % des modérés et 81 % des conservateurs.

Les auteurs du rapport ne savent pas sur quoi se base ce plus grand soutien à droite. Ils soulignent quatre facteurs qui influencent grandement les attitudes des Juifs américains et du monde par rapport à Israël : la mémoire historique, l’identité juive, la démographie sociale et la politique.

« Plus la personne interrogée penche à droite, plus grand est le sentiment d’attachement à Israël »

« L’évolution de ces chiffres concernant ce secteur [faiblement attaché, de gauche] entraînera, probablement, une énigme de la poule et de l’œuf : est-ce la politique israélienne qui rend difficile aux Juifs le penchant à gauche pour se sentir attachés à Israël, ou bien ce sont les changements dans les perspectives politiques des Juifs soutenant la gauche qui causent cette difficulté ?  »

La guerre de l’été dernier a cependant montré un lien renforcé envers Israël, en particulier chez les jeunes Américains, et surtout ceux qui avaient participé à Taglit.

« Ce soutien accru est certes vrai pour les Juifs ayant des positions politiques conservatrices ou modérées, mais aussi pour ceux qui ont des positions plus à gauche, c’est-à-dire, dont l’attitude fondamentale envers la politique israélienne est plus critique. »

Une partie de cette hausse pourrait être parce que les Juifs de la diaspora sont souvent placés dans la position d’ambassadeurs de facto face à des non-Juifs, y compris dans leur famille non-juive. Et les discussions sont souvent nécessairement diplomatiques.

« Lorsque le débat est au sein de la famille, vous devez être plus prudent car en aucune manière vous voulez nuire à la relation, même si vous vous sentez que [l’autre côté] a tout faux. Et d’ailleurs, je le comprends en quelque sorte », a dit un participant américain ayant un beau-frère non-juif.

« Si je n’étais pas juif, je ne comprendrais peut-être pas pourquoi nous devons soutenir Israël et pourquoi c’est si important, » a-t-il ajouté.

Elliot Hamilton, un leader étudiant pro-israélien du campus de Claremont en Californie, s'adressant à la foule lors d'un rassemblement de soutien à Israël à Boston lors de l'opération Bordure protectrice ( Photo: Elan Kawesch)

Elliot Hamilton, un leader étudiant pro-israélien du campus de Claremont en Californie, s’adressant à la foule lors d’un rassemblement de soutien à Israël à Boston lors de l’opération Bordure protectrice ( Photo: Elan Kawesch)