BAHIR DAR, Ethiopie – Que ressent-on au point de départ d’un soulèvement populaire ? Ces vingt dernières années, l’Ethiopie a été considérée comme l’une des réussites de l’Afrique. Sa croissance économique a été à la mesure de toute chose, même quand une démocratie autrefois promise, a trempé dans le règne d’un parti autoritaire.

Ces derniers jours, l’Ethiopie a connu une débandade de meurtres de manifestants, dont les forces de sécurité seraient responsables, entraînant d’autres affrontements.

Lundi, Israël a publié un avertissement à ses citoyens voyageant en Ethiopie, le deuxième de la sorte en quelques semaines. L’avertissement précédent avait été publié peu après mon retour d’Ethiopie, où je m’étais retrouvé dans l’œil du cyclone dans la région d’Amhara, au centre du pays. Les villes y étaient en révolte ouverte contre le gouvernement fédéral, qui avait envoyé des milliers de soldats pour tenter d’y reprendre le contrôle.

Ces éruptions, dont la dernière a eu lieu à Oromia, au sud-est d’Addis-Abeba, et l’agitation que j’ai pu observer dans la région d’Amhara en août, alimentent les pires conflagrations en Afrique de l’Est depuis 1991, quand les rebelles du Front de libération du peuple du Tigray (FLPT) ont pris le contrôle d’Addis-Abeba, mettant un terme au règne du dictateur communiste Mengiste Haile Mariam.

Au cours de ma visite au mois d’août, je me suis retrouvé témoin accidentel de l’alchimie de la métamorphose, le moment où les manifestations politiques deviennent des insurrections violentes. Ce qu’il se passe en Éthiopie se répercutera à travers l’Afrique, et avec ses liens culturels, politiques et économiques étroits avec Israël, cette inquiétante évolution aura également une résonnance ici.

Le premier signe que quelque chose n’allait pas, c’était le dysfonctionnement du réseau Wifi de l’hôtel. La timide réceptionniste m’a adressé un regard lourd de sens quand je lui ai demandé où je pourrai trouver un endroit où me connecter. « Nulle part », a-t-elle répondu, avec une certaine amertume dans la voix. Je savais que le gouvernement exerçait un contrôle très strict sur l’accès à internet, allant même jusqu’à couper la connexion lorsqu’une manifestation était prévue, afin de neutraliser les forces organisatrices sur Facebook et WhatsApp.

« C’est le gouvernement ? », ai-je demandé ? Elle a acquiescé, imperceptiblement, et baissé la voix. « Ils ont réussi à arrêter l’Oromo », a-t-elle dit, faisant référence à l’ethnie éthiopienne la plus importante, centrée au sud et à l’est d’Addis-Abeba, où des démonstrations avaient été étouffées. « Mais l’Amhara ? Peut-être pas. »

Je devais voyager le lendemain, avec un ami, Yehoshua Engelman, à Bahir Dar, l’une des plus belles villes d’Éthiopie, et la capitale de la région d’Amhara. Je m’étais déjà rendu en Éthiopie au cours de l’été 1990, quand 25 000 juifs éthiopiens attendaient leur tour pour venir en Israël. C’était un véritable coup de foudre pour moi, et j’y suis souvent retourné. Tout comme moi, Yehoshua est rabbin, Israélien, mais c’était là sa première visite.

« Nous voulons récupérer l’Éthiopie d’antan, celle que nous avions avant que le gouvernement ne nous divise et ne nous conquiert »
Un jeune Ethiopien

Nous étions venus à Bahir Dar faire du tourisme, mais lorsque nous sommes arrivés, une foule s’était déjà formée, avec ou sans coupure Internet. Cela semblait si spontané : un petit groupe de jeunes hommes marchait nonchalamment vers la place centrale de la ville, depuis le sud. D’autres erraient depuis l’ouest, tels des gouttes d’eau qui rejoignent le cours.

Quand nous avons enfin rattrapé la foule, ils étaient des centaines, puis des milliers et des centaines de milliers, traversant un pont vers la périphérie de la ville. Le long du pont, on observait un grand camp militaire. Les rumeurs courraient, et ces rumeurs voulaient que de l’autre coté, était piégée une militante de Gondar, une place forte d’Amhara, où cinq manifestants avaient perdu la vie quelques semaines auparavant. Ils prévoyaient une rencontre entre les Bahir Darians et la délégation de Gondar, et de les amener en sécurité derrière le pont.

Un jeune homme, avec une touffe de poil de barbe, se présenta comme guide. Il s’appelait Mesfin, et était diplômé d’une licence du département du management des ressources naturelles, mais n’avait pas obtenu d’emploi depuis plus d’un an.

« Cette manifestation porte sur trois points », a-t-il dit, choisissant ses mots avec précaution. « L’identité, la démocratie, et la distribution inégale des ressources. Si vous n’êtes pas membre du parti au pouvoir, ou au moins de leur groupe ethnique – les Tigréens – vous ne pouvez obtenir aucun emploi correct. Voilà pour l’identité. La démocratie ? Il n’y a aucune démocratie ! Le Parlement est constitué d’un seul parti. Et l’armée est contrôlée par ce parti ! Ainsi que les sociétés importantes. Et maintenant, le gouvernement est en train de prendre les terres Amhara pour les rendre Tigray.

La détonation, un coup de feu que l’on entendait au loin, était étouffée par la distance. Alors qu’une bonne partie d’entre nous a pris la direction du pont, une poignée d’hommes courageux a suivi la direction opposée. « Pas bon », avait dit un homme d’âge mur, arborant un borsalino cabossé, marchant vite, qui s’éloigna du point. Il a marqué une pause, le doigt tendu vers l’extérieur. Il a frappé sa main droite avec son poignet gauche, mimant un fusil qui vise et tire. Nous avons continué à marcher. Le son des coups de feu continuait.

Un quart d’heure plus tard, nous avons vu une masse de personnes au loin. La fumée montait depuis un bâtiment que nous pouvions à peine discerner à droite. Et ensuite, sans avertissement, il y a plus de coups de feu, qui n’étaient plus éloignés, et des centaines de personnes ont fui en nous dépassant, en s’éloignant des tirs. Nous ne le savions pas encore, mais des dizaines de manifestants avaient été mortellement blessés dans cette deuxième rafale de coups de feu.

Troupes du gouvernement à Bahir Dar, en Ethiopie, le 7 août 2016. (Crédit : Micha Odenheimer)

Troupes du gouvernement à Bahir Dar, en Ethiopie, le 7 août 2016. (Crédit : Micha Odenheimer)

Les soldats en tenue de combat se sont précipités, nous ont dépassés et ont disparu, alors que les manifestants se dispersaient et se cachaient dans les fermes sur le côté de la route. Les soldats partis, la foule s’est à nouveau rassemblée, marchant à présent dans la ville, chantant et scandant de façon extatique. Un groupe de jeunes hommes tenait un grand drapeau au-dessus de la foule, avec trois bandes : vert, jaune et rouge.

« Vous voyez le drapeau, a dit Mesfin. C’est l’ancien drapeau éthiopien, sans l’étoile au milieu, ni les diagonales. Il nous a expliqué que la coalition au pouvoir, l’EPRDF, avait modifié le drapeau. « Il est censé symboliser la diversité ethnique de l’Ethiopie, mais pour nous il représente l’Ethiopie qui se désintègre dans le chaos. »

L’EPRDF a fédéralisé le pays en créant des états ethniques. Officiellement, il s’agissait de donner plus d’autonomie aux différentes langues et tribus qui forment la riche mosaïque ethnique de l’Ethiopie. Contrairement aux Amhara, qui ont imposé leur culture, leur langue et leur règne aux tribus éthiopiennes, les Tigrayans reconnaitraient et affirmeraient la myriade d’identités ethniques au sein du pays. Mais l’ERPDF a installé ses loyalistes au gouvernement local de chaque état. La perception courante est que le gouvernement a favorisé les Tigrayans en termes d’emploi, de projets de développement, et d’opportunités commerciales. La fédéralisation, combinée au manque de démocratie, a enflammé les tensions ethniques.

« Le drapeau signifie que nous voulons récupérer l’Éthiopie d’antan, celle que nous avions avant que le gouvernement ne nous divise et ne nous conquiert », a ajouté Mesfin.

La foule s’est épaissie et a tourbillonnée, une turbulence dans la rivière humaine, devant un bâtiment gouvernemental gardé par des soldats. « Laiba, Laiba » (voleurs, voleurs), a crié la foule aux soldats. Les adolescents présents ont commencé à jeter des pierres sur les panneaux publicitaires portant un message du gouvernement, y créant des tours, et d’un coup il y a eu des tirs, et l’odeur des gaz lacrymogènes dans l’air. La foule s’est dispersée, et nous avons couru aussi, dans un labyrinthe de ruelles sales, et finalement dans une autre large rue. Un nuage de fumée montait d’une grenade lacrymogène ; nous avons essayé de l’éviter, mais nos yeux et nos poumons brûlaient. C’était la première expérience du gaz lacrymogène de Mesfin. « Cela fera-t-il des dommages permanents à mes poumons ? », a-t-il demandé, la voix tremblante d’appréhension.

Nous n’avons pas été surpris quand l’une des femmes nous a demandé : « vous connaissez Hadera ? Mon cousin est à Hadera »

Les gens s’entassaient derrière des portes fermées à clef et des fenêtres barricadées, mais nous avons trouvé un café dont la porte était ouverte. Quand nous nous sommes approchés, le propriétaire nous a tirés à l’intérieur. Sept ou huit hommes et femmes étaient assis dans la grande pièce, piégés par les soldats et les tirs.

« Combien de manifestants ont été tués ? », avons-nous demandé. Pendant le reste de notre séjour à Bahir Dar, c’est la question que tout le monde se pose, et dont personne ne connaît vraiment la réponse. Chacun risque un nombre, 28, 40 ou 60, mais ajoute que « c’est ce que j’ai entendu », ou « un ami a vu 20 corps dans un seul hôpital ».

« D’où venez-vous ? », nous a-t-on demandé. « Nous sommes Israéliens », avons-nous répondu. Et la réponse classique des hauteurs éthiopiennes : « Israël, oh, nous aimons Israël. Vous êtes notre zemat, notre famille. » Bahir Dar est proche de certains des villages d’où des milliers de Falash Mura, des juifs éthiopiens convertis au christianisme par des missionnaires il y a un siècle, ont émigré en Israël. Des milliers sont encore à Gondar, espérant pouvoir faire leur alyah. C’est pour cela que nous ne sommes pas surpris quand l’une des femmes nous demande : « vous connaissez Hadera ? Mon cousin est à Hadera. »

Un homme d’une quarantaine d’années, portant un pantalon et une chemise rose, complète l’inévitable modèle de la conversation éthiopienne avec un Israélien : « vous êtes chrétiens, n’est-ce pas ? »

« Non, nous sommes Yahudi, juifs. »

« Mais vous croyez en Jésus Christ ? », vient après, sur un ton porteur d’espoir.

Yehoshua, le plus aimable de nous deux, a répondu que « nous croyons qu’il était un très grand sage et un prophète. » Je n’aime pas cette réponse. Ce n’est pas un moment pour faire passer la pilule. « Nos prophètes nous disent que quand le messie viendra, il n’y aura plus de guerre. Plus ça. » J’ai montré l’extérieur, les rues vides où les soldats chassaient les jeunes homes qui jetaient des pierres et brûlaient des pneus pour barrer les routes. « Vous ne croyez pas qu’il est le fils de Dieu ? »

« La Bible dit que nous sommes tous les enfants de Dieu », ai-je répondu. L’homme hoche la tête, il aime le sentiment, mais nous regarde toujours avec pitié, ce que j’interprète comme un moyen de dire « pauvres imbéciles, sans Jésus, comment pourront-ils connaître la rédemption ? »

Et pourtant, être Israélien en Ethiopie, c’est participer à une histoire mythique. Les chrétiens orthodoxes éthiopiens se voient comme les descendants de Salomon et de la reine de Saba, et pensent que leur Eglise possède l’Arche d’Alliance. Pour les Amhara, Israël est lié à l’Ethiopie d’Hailé Sélassié et des autres rois salomoniques, la Grande Ethiopie à laquelle ils aspirent. Parfois leur mémoire leur fait défaut. « Il n’y a pas eu de démocratie ici depuis 25 ans ! », me dit un jeune homme de 23 ans, comme si avant, il y avait la démocratie.

« Vous plaisantez ? Vous savez comment c’était sous Mengistu Hailé Mariam ? », lui ai-je demandé en faisant référence au dernier président (à vie) amharique, dont le règne de terreur adoucit l’EPRDF en comparaison. Le jeune homme me fixe, le visage de marbre. Mengistu, c’est de l’histoire ancienne, déjà oubliée et sentimentalisée.

« Pourquoi faites-vous cela ? », demande Yehoshua pendant qu’ils battent un jeune garçon

Yehoshua et moi nous aventurons dans les rues. Une équipe de soldats patrouille. De jeunes hommes jettent des pierres. Les soldats leur courent après ; les garçons disparaissent dans une ruelle. Je veux filmer les soldats, mais j’ai peur ; notre blancheur de peau ne nous protège que tant que nous ne gênons pas les soldats, mais « viser » avec l’appareil photo pour montrer au monde ce qu’il se passe, c’est une métaphore militaire pour une bonne raison.

Filmer est un acte hostile. Il est impossible d’avoir une photo claire et stable avec mon Samsung J5 sans m’exposer à la possibilité de gazage par un soldat. Il est impossible de savoir comment les soldats vont réagir. Leurs doigts sont déjà sur la gâchette, ils pourraient tirer par réflexe, sans réfléchir, une erreur qu’ils pourraient regretter, mais je serais déjà mort. Je me cache derrière un arbre, mais un soldat me voit, et gesticule sauvagement : il vient prendre l’appareil photo. Une fraction de seconde avant qu’il ne m’atteigne, un garçon surgit d’une ruelle, avec un soldat à sa poursuite ; mon soldat rejoint la chasse, mon appareil photo est sauf. Le garçon a été attrapé : ils le battent sur la tête avec un bâton de bois, il essaie de fuir, mais il vacille et titube comme s’il était soûl, les soldats l’attrapent et le battent à nouveau.

Yehoshua, grand et barbu, a été plus calme que moi depuis le début. Je ne suis pas certain que cela soit parce qu’il est spirituellement plus avancé, ou plus téméraire. Yehoshua marche vers les soldats et les réprimande avec son très chic accent anglais : « Pourquoi faites-vous cela ? », demande-t-il pendant qu’ils frappent le garçon à la tête. « Vous devez cesser ceci. » Ils continuent comme s’il n’était pas là. « Yehoshua, lui dis-je, partons d’ici ! »

Nous passons à côté d’une église ; elle est pleine de personnes endeuillées qui gémissent et dansent à la manière extatique des funérailles éthiopiennes traditionnelles ; un père tient une photographie de son fils, assassiné ce jour dans les manifestations. Une femme tire sur la manche de ma chemise : « cela ne s’arrêtera pas », me dit-elle. « Ils ont été trop loin ». Un homme suit le mouvement : « S’il-vous-plait, dites au monde ce qu’il se passe. Nous sommes assassinés. »

C’est l’Afrique, et personne ne se demande combien de manifestants le gouvernement dictatorial tue. Ni l’ONU, ni le département d’Etat, ni Black Lives Matter, ni CNN

Je ne peux pas m’empêche de penser à mon pays. En politique israélienne, je suis de centre gauche. Je suis contre l’occupation, mais je ne pense pas que la situation soit de la faute d’Israël, tout du moins pas exclusivement. Et les soldats israéliens n’ont jamais tiré au milieu d’une foule de manifestants, en tuant des dizaines à la fois, comme l’ont fait les troupes éthiopiennes. Mais voir les soldats patrouiller dans les rues fermées et brûlantes, une présence étrangère chassant des garçons qui lancent des pierres, leur langage corporel aussi tendu qu’un fusil armé, je ne peux m’empêcher de penser à nos propres soldats et aux Palestiniens. L’histoire compte, mais elle ne compte pas non pus ; je sais que les Amhara ont été aussi mauvais, même pires, que les Tigrayans le sont à présent quand ils contrôlaient l’Ethiopie. Je sais que les Palestiniens ont rejeté la paix en de nombreuses occasions, que le retrait de Gaza a donné le pouvoir au Hamas. Mais je comprends aussi : des soldats dans des quartiers où les gens s’opposent à leur présence, c’est une recette pour un désastre ; le pouvoir du présent éclipse la vérité historique.

Et je pense aussi que c’est l’Afrique, et personne ne se demande combien de manifestants le gouvernement dictatorial tue. Ni l’ONU, ni le département d’Etat, ni Black Lives Matter, ni CNN.

Au moins 50 personnes ont été tuées à Bahir Dar pendant la journée de manifestation que j’ai décrite. Amnesty International estime que, jusqu’à présent, 700 personnes sont mortes cette année dans des manifestations de ce type en Ethiopie.

Et pourtant, jusqu’à ce que le marathonien olympique Feyisa Lilesa, un Oromo, ne passe la ligne d’arrivée les bras levés dans un geste de manifestation contre son gouvernement, les violences en Ethiopie sont restées sous le radar de presque tous les médias, à l’exception notable d’Al Jazeera.

« Si la grève générale continue encore un jour ou deux, il y aura une grosse explosion », m’a dit ce soir-là un jeune homme avec des dreadlocks. Il était allé à la manifestation avec un ami, l’ami avait été abattu.

« Il y a beaucoup de personnes dans cette ville qui sont des travailleurs journaliers. Ils n’ont de l’argent pour manger que s’ils ont travaillé ce jour-là. Si les manifestations continuent, ils commenceront à avoir désespérément faim ; la plupart d’entre eux préfèreront mourir dans une manifestation que consommer par la faim.

‘S’il-vous-plaît, dites au monde ce qu’il se passe. Nous sommes assassinés.’

La majorité des Ethiopiens n’a pas profité des fruits de la croissance économique du pays, et la colère contre le gouvernement ERPDF est alimentée par le lien indéniable entre opportunité économique et loyauté envers le régime. Le mélange du capitalisme et du favoritisme autocratique est un riche terreau pour la pauvreté et la fureur.

Il semble que la femme aux funérailles avait en partie raison : le régime est allé trop loin. Les fusillades ont entraîné une masse critique de colère et de désespoir. Depuis ce jour à Bahir Dar, dans les villes et les villages de la région d’Amhara, la population a chassé l’administration locale et installé ses propres maires et conseils.

Les maisons des responsables associés au gouvernement ont été incendiées. Les fermes de fleurs dirigées par des étrangers des Pays-Bas, d’Israël, de Belgique, d’Italie et d’Inde ont été envahies par la foule, leurs serres mises à sac.

Des milliers de soldats ont été déployés dans la région d’Amhara, mais on ne sait pas quel côté a choisi la police locale. L’Amhara et l’Oromo, où des centaines de personnes ont été tuées dans des manifestations, comptent 60 % de la population éthiopienne ; les Tigrayans ne sont que 6 %.

Une vidéo des dernières manifestations, diffusée par des groupes de l’opposition, montre des hommes avec des fusils tirer en l’air : c’est un changement profond depuis Bahir Dar, où les manifestants n’étaient pas armés. Maintenant, environ six semaines plus tard, avec des dizaines de morts en plus et des informations sur des soldats tués et capturés, les manifestants et le régime semblent être dans une impasse angoissante, et la prochaine série de violence arrivera bientôt. Pendant ce temps, en Israël, la semaine dernière, des centaines d’Israéliens éthiopiens ont manifesté devant l’ambassade américaine à Tel Aviv, demandant une intervention américaine contre les assassinats de manifestants par le régime éthiopien dans les régions d’Amhara et d’Oromo. Des manifestations similaires ont eu lieu devant les ambassades éthiopiennes de Washington et d’Ottawa.

Il y avait un élément d’extase dans la manifestation dont j’ai été témoin à Bahir Dar, et une extase également dans l’angoisse du deuil, et un sentiment d’appartenance, qui à un certain moment, deviennent contagieux. Seulement deux semaines avant notre arrivée à Bahir Dar, le Premier ministre Benjamin Netanyahu était rentré d’une visite triomphante dans quatre pays africains, dont l’Ethiopie, où il avait été adulé avec la pompe habituellement réservée aux dirigeants des superpuissances.

Les hommes d’affaires israéliens sont optimistes en Afrique : Netanyahu a parlé d’investissements dans l’agriculture ainsi que de coopération sécuritaire. L’Ethiopie a été un partenaire pour contenir la propagation des militants islamiques en Afrique de l’Est, mais « sécurité » signifie former et parfois armer la police et l’armée dont la fonction principale est de maintenir les régimes autocrates au pouvoir.

En mai 1991, j’étais à Addis-Abeba après que les rebelles tigrayans avaient encerclé la ville, mais avant qu’ils n’entrent. Les soldats du régime Mengistu avaient pillé les entrepôts de l’armée, et vendaient tout, des fusils aux chaussures, dans la rue. Je venais de finir ma formation de base en tant qu’immigrant dans l’armée israélienne, et j’ai vu quelques anciens soldats vendre des bottes militaires qui ressemblaient étonnamment aux bottes que l’armée israélienne nous fournissait. Pour deux dollars, j’ai eu une nouvelle paire de chaussures. Ce n’est que bien plus tard que j’ai retourné les bottes et vu l’insigne en hébreu gravé dans le caoutchouc de la semelle : « Tsahal ». La preuve de l’aide militaire, ne serait-ce que très basique, qu’Israël avait fourni au régime Mengistu honni.

Si Israël souhaite avoir des troupes au sol en Afrique, les manifestations en Ethiopie devraient le suspendre. La coopération sécuritaire avec des régimes dictatoriaux doit être considérée avec attention, même d’un point de vue de realpolitik, et non éthique. Sans démocratisation, sans politique qui place au premier plan les plus pauvres, l’Afrique continuera lentement, inexorablement, à exploser.