WASHINGTON (JTA) – Il aurait préféré discuter avec des jeunes femmes plutôt que de répondre à mes questions insistantes. Il me parle d’une manière qui me donne l’impression d’être un luddite, et lorsque j’évoque quelque chose dont il préfère ne pas parler, il sort son smartphone. [Le luddisme est une expression évoquant les personnes réfractaires à la modernité-Ndlr]

Omar, un réfugié syrien qui passe son temps dans un café de Berlin, n’est pas tellement plus âgé que mon propre fils, un adolescent, et ses manières de se comporter et de faire la conversation me font sentir, eh bien… comme le papa que je suis.

Mais il a vu suffisamment de souffrances pour avoir vécu plusieurs vies, et la différence entre Omar et ces jeunes qui sont nés depuis l’an 2000, ces adolescents qui déambulent à travers le musée de l’Holocauste américain de Washington, ce mercredi-là, devient évidente lorsque je lui demande quelle est la meilleure chose qui lui soit arrivée cette semaine.

« Rien », répond-il immédiatement.

« Enfin, les nouvelles arrivent encore… Je veux dire, au cours des deux dernières semaines, c‘était vraiment dingue. Ma tante est morte, il y a eu un attentat à Berlin, mon ami a été obligé d’aller à l’armée, nous n’avons pas d’eau en Syrie, nous n’avons pas d’électricité mais nous devons dire ‘Dieu merci’ parce que ça arrive, c’est tout, nous n’y pouvons rien ».

Omar — il tient à n’utiliser que son seul prénom – n’est pas loin d’avoir trente ans. Il participe à une exposition au musée qui s’intitule « Génocide : la menace continue », et nous conversons, face à face, via un chat vidéo. Moi, à Washington et lui, dans un café au coeur de la capitale allemande.

Lorsque vous vous rendez à l’exposition consacrée aux récents génocides, (Yougoslavie, Cambodge), vous atteignez les ‘portails’.

Ils ont été pensés pour ressembler à des conteneurs maritimes imitant les abris artisanaux qui ont été construits pour les réfugiés en Jordanie et au Kurdistan.

A l’intérieur, un vaste écran vidéo qui vous permet de voir et de discuter avec un réfugié en temps réel.

Le Centre Simon-Skjodt pour la Prévention des Génocides, installé dans le musée, déclare que l’exposition entre dans le cadre de ses missions de « sensibilisation aux populations et aux lieux susceptibles de connaître aujourd’hui un génocide et d’autres atrocités de masse ».

L'accueil et le programme pour l'ouverture, le 27 mai 2015, de deux nouvelles expositions spéciales consacrées au Cambodge au Musée du mémorial de l'Holocauste à Washington. Le conservateur de l'exposition Greg Naranjo s'entretient avec Son Excellence Hab Touch et des invités sur la nouvelle exposition du musée. (Holocaust Memorial Museum de Washington)

L’accueil et le programme pour l’ouverture, le 27 mai 2015, de deux nouvelles expositions spéciales consacrées au Cambodge au Musée du mémorial de l’Holocauste à Washington. Le conservateur de l’exposition Greg Naranjo s’entretient avec Son Excellence Hab Touch et des invités sur la nouvelle exposition du musée. (Holocaust Memorial Museum de Washington)

Les visiteurs peuvent prendre rendez-vous en utilisant un agenda électronique, même si un grand nombre d’entre eux sont de passage.

Je n’ai pas prévenu le musée, voulant vivre de la meilleure façon possible l’expérience du visiteur moyen. Omar, dans son café animé, s’est donc trouvé face à moi par hasard.

Les réfugiés de Berlin sont majoritairement originaires de Syrie. Il y a d’autres portails qui vous dirigent vers le Kurdistan, où les réfugiés des zones de l’Irak contrôlées par l’Etat islamique interagissent avec les visiteurs, et à Amman, où se trouvent des réfugiés qui ont fui les combats à Alep.

De toute évidence, ma question : « Quelle est la meilleure chose qui vous soit arrivée au cours de la semaine passée ? » est un peu idiote. Mais, pour ma piètre défense, elle figure également sur une liste que le musée et la société qui gère l’exposition temporaire, Shared Studios, donne aux visiteurs qui pénètrent sous le portail.

Mon sentiment immédiat se résume à un oxymore – je me sens à la fois familier et tellement éloigné. Omar est juste en face de moi dans son restaurant obscur mais accueillant, sans être réellement là.

Je pose devant l’écran pour faire un selfie (il donne son accord de mauvaise grâce, me faisant toutefois solennellement jurer de ne pas le partager) et dans l’image, il se trouve à côté de moi, fronçant les sourcils, comme un fantôme scintillant sur l’écran.

Je veux en savoir davantage au sujet de la tante d’Omar. Je sais ce que c’est de perdre un être cher qui se trouve par-delà l’océan. Mais je ne peux pas trop insister parce que je ne connais pas ce jeune homme, qui porte une barbichette, un pull vert et une casquette verte.

Il est déjà inquiet de savoir que je suis journaliste, et inquiet, je le pense, parce que je suis journaliste pour une agence de presse juive.

Mais ces questions simples, vais-je apprendre plus tard, sont un peu le but qui est poursuivi ici.

Cameron Hudson, directeur du Centre Simon-Skjodt pour la prévention des génocides, explique que l’idée, pour les visiteurs du musée, est d’aider à faire une transition humaine entre les informations en tant que telles et l’implication émotionnelle.

Des civils syriens réunis sur le site d'un attentat à la voiture piégée dans la ville côtière de Jablah, en Syrie, une ville bastion du régime, le 5 janvier 2017 (Crédit : AFP/STRINGER)

Des civils syriens réunis sur le site d’un attentat à la voiture piégée dans la ville côtière de Jablah, en Syrie, une ville bastion du régime, le 5 janvier 2017 (Crédit : AFP/STRINGER)

« L’expérience que nous avons voulu vivre est très certainement d’aider ces gens à raconter l’histoire de ce qu’ils ont fui, et quelle était l’expérience qu’ils ont vécu en Irak et en Syrie, afin de souligner le sentiment nécessaire d’une humanité commune », a déclaré Hudson lors d’une interview réalisée le lendemain de ma visite.

« Ce n’est pas une mauvaise chose. C’est pour mettre en lumière la dimension humaine de ces conflits génocidaires ».

Toutefois, ma profession a profondément désarçonné Omar.

Autant je m’imagine être un Américain généralement informé des génocides actuellement en cours, autant la politesse professionnelle exige que je commence les choses en expliquant qui je suis, ce que je fais et pour qui je travaille.

Omar partage des informations sur la manière dont il est arrivé à Berlin, sur l’endroit où habite sa famille, mais il me demande de ne pas en faire état. Il baisse les yeux pendant une grande partie de notre entretien.

Je ressens au cours de notre conversation des moments où il semble dépassé par sa frustration de se retrouver à interagir avec quelqu’un qui ne parvient pas à le comprendre. Mais je pense que cela résulte de notre différence d’âge.

Des enfants syriens se rassemblent autour d'un feu alors que le gouvernement syrien commence à nettoyer les zones qui étaient tenues par les forces de l'opposition dans la ville d'Alep, au nord du pays le 27 décembre 2016, dans le quartier de Shaar (Crédit : AFP/George Ourfalian)

Des enfants syriens se rassemblent autour d’un feu alors que le gouvernement syrien commence à nettoyer les zones qui étaient tenues par les forces de l’opposition dans la ville d’Alep, au nord du pays le 27 décembre 2016, dans le quartier de Shaar (Crédit : AFP/George Ourfalian)

Je lui demande : « Qu’est-ce que vous appréciez à Berlin ? »

« La nourriture syrienne, les amis, la chicha » répond-t-il.

« Quand avez-vous fumé la chicha pour la dernière fois ? Aujourd’hui ? La semaine dernière ? »

« Non », dit-il – et c’est dans cette réponse, suivie par un petit rire, que je dénote l’impatience d’un jeune face à un homme plus âgé désespérément ignorant des choses. N’étant toutefois pas convaincu du ridicule de mes questions, je continue.

Il y a de plus en plus de Juifs qui s’installent à Berlin et je lui demande donc s’il a rencontré des Juifs. Oui, dit-il. Un homme qui le parraine pour ses codes informatiques, un Juif qui « parle même arabe ».

De jeunes réfugiés visitent une caserne de pompiers à Berlin, en septembre 2015 (Crédit : Judith Kessler)

De jeunes réfugiés visitent une caserne de pompiers à Berlin, en septembre 2015 (Crédit : Judith Kessler)

« Nous sommes les mêmes mais nous avons des religions différentes », dit Omar, qui ajoute rapidement : « Je parle des Juifs, pas du peuple israélien ».

Remarquant peut-être un changement de mon expression sur l’écran, il se corrige encore une fois.

« Même ça, je n’ai aucun problème avec les deux », explique-t-il.

Est-il conscient de l’histoire de l’Allemagne avec les Juifs ? Oui, et pour la seconde fois, sa voix est émue. Je sens que nous avons trouvé un lien tous les deux.

« Nous avons visité le musée d’Histoire ici, à Berlin. C’était vraiment intéressant et ça a été un choc aussi. On ne peut pas imaginer qu’ils aient pu tuer des gens si facilement, vous savez », dit-il. « On a vu comment ils les tuaient, dans des pièces, ils fermaient la porte et ils ouvraient le gaz ».

Une cérémonie italienne à Yad Vashem, à l'occasion de la Journée Internationale de l'Holocauste, le 27 janvier 2016 (Crédit : Rossella Tercatin/The Times of Israel)

Une cérémonie italienne à Yad Vashem, à l’occasion de la Journée Internationale de l’Holocauste, le 27 janvier 2016 (Crédit : Rossella Tercatin/The Times of Israel)

Et alors, aussi sûrement que nous nous trouvions liés, il s’éloigne à nouveau. Il commence à examiner son téléphone. Il développe une application, me dit-il.

Il est temps de partir. Une jeune femme qui a signé récemment un contrat de chargé de cours avec le musée rentre. Omar semble brusquement plus intéressée par elle.

« Vous êtes d’où à New York ? » lui demande-t-il. Peut-être échangera-t-il le nom de son profil Facebook avec elle, comme il l’a fait avec les femmes qui m’ont précédé.

Hudson perd patience face à moi le lendemain, lorsque je lui décris mes échanges avec Omar sur l’Holocauste, de cette manière polie qu’utilisent les militants qui luttent pour le changement social envers ceux qui sont moins engagés à, eh bien, s’engager.

« Il s’agit de mettre en lumière ces crimes qui ont été commis en Syrie et en Irak, et de donner le visage humain de ces génocides perpétrés aujourd’hui dans le monde », explique-t-il.

« Nous sommes au musée de l’Holocauste, mais mon travail est de m’intéresser aux génocides quand ils surviennent ».

C’est vrai.

Ce qui est également vrai, c’est que je suis un peu un ‘Luddite’ de la fin du Moyen-Age qui ne parvient pas à ne pas de sentir perturbé par les expériences de ce jeune homme.

Ce jeune homme qui regrette sa famille, qui pense à sa tante, qui a été aux prises de l’inhumanité survenue à la fois dans le pays qui l’a vu naître et sur le sol qui se trouve sous le plancher en bois de ce café dans lequel il se trouve installé, discutant avec des étrangers.