Des fleurs éparses, des bougies et des « Je suis Charlie » en pagaille : le coeur de la place de la République, rendez-vous à Paris des manifestations post-attentats, a pris des airs de Mémorial.

Ces attaques ont « fait ressurgir des questions, des peurs. Les problèmes qu’on ne voulait pas voir nous claquent à la figure », résume Susanne, qui ne donne que son prénom.

Elle est venue montrer à sa fille étudiante ce lieu devenu emblématique : c’est d’ici qu’est partie le 11 janvier une marche qui a rassemblé plus d’1,5 million de personnes. Du jamais vu depuis la Libération.

Un mois après les attentats, qui ont fait 17 morts dans la capitale les 7, 8 et 9 janvier, le visage de la France a changé. A Paris, en province, des milliers de policiers, gendarmes ou militaires patrouillent dans les gares, surveillent écoles ou magasins juifs, stationnent devant les sièges des médias.

Ce déploiement de sécurité est la conséquence visible des attaques à la kalachnikov qui ont décimé la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, coûté la vie à trois policiers et quatre clients juifs d’une supérette casher.

Un déferlement de violence qui a bouleversé la France, désormais plongée dans un exercice d’introspection.

Le pays cherche à comprendre. Pourquoi, comment, les trois auteurs des attentats, des jeunes musulmans nés et élevés en France, en sont arrivés à ces extrémités ?

Leurs vies ont été passées au crible : l’enfance dans une banlieue difficile d’Amédy Coulibably, sa radicalisation en prison, l’abandon familial des frères Kouachi, leur apprentissage du jihad au Yémen.

‘Je suis perdu’

La sidération et les prises de conscience sont brutales.

Comme ce « nouvel antisémitisme » d’une partie de la population musulmane qui pousse de plus en plus de Français juifs à émigrer en Israël. Ou la misère sociale de quartiers qui seraient en situation « d’apartheid », selon le Premier ministre Manuel Valls, avec des taux de chômage avoisinant les 40 % chez les moins de 25 ans.

« Avant je ne me posais pas beaucoup de questions. Maintenant, je change d’avis sur tout, tout le temps. Je suis un peu perdu », soupire Maxence Hamard, étudiant de 23 ans. Avec ses parents, il a fait un détour par la ruelle qui abrite le siège de Charlie Hebdo. Celle-ci est gardée aux deux extrémités par des gendarmes 24 heures sur 24.

Venue fêter ses 50 ans à Paris, Nathalie Mehessem tenait à rendre hommage aux dessinateurs assassinés. « Pour apprendre le vivre-ensemble, c’est dès la petite enfance, qu’il faut commencer », dit, émue, cette directrice de crèche.

« Une affaire comme celle-là condense tous les problèmes du moment », souligne le sociologue Michel Wieworka. Et ouvre autant de débats.

Des annonces du président François Hollande sont attendues jeudi. Si le renforcement de la sécurité ou le développement de l’enseignement moral et civique à l’école – déjà annoncés – font consensus, les discussions autour de la liberté d’expression restent vives.

Comment réagir au refus de certains élèves d’observer la minute de silence en hommage aux victimes ? Et quid des provocations glorifiant les tueurs sur internet ? Les multiples condamnations pour « apologie du terrorisme » et la convocation d’un enfant de huit ans dans un commissariat avec son père ont parfois choqué.

« On a perdu beaucoup de liberté », s’inquiète Maxence Hamard.

Dans le même temps, une majorité de Français sont prêts à moins de protection légale en cas d’écoutes téléphoniques ou de perquisitions…

‘Vision à long terme’ ?

Les discussions tous azimuts et les mesures éparses « ne suffisent pas », juge Michel Wieworka, pour qui le débat ne doit pas se limiter aux seuls problèmes de société. « Jusqu’ici nos politiques n’ont rien proposé comme vision à long terme pour notre pays ».

L’aspect géopolitique des attentats n’a ainsi pas été discuté, quand le groupe Etat islamique appelait encore mardi ses partisans à mener de nouvelles attaques en France. Simultanément, une agression au couteau visant des militaires, devant un centre communautaire juif, faisait deux blessés à Nice (sud-est).

Pour beaucoup, c’est le modèle républicain français qui doit être interrogé.

Principe essentiel, la laïcité « a besoin d’adaptation parce qu’on a une diversité religieuse qui n’existait pas » auparavant, estime l’historien Patrick Weil. « Nous n’assumons pas le fait que l’islam fait partie de la France », considère-t-il.

En témoigne le malaise des 4 à 5 millions de Français musulmans, sommés de se désolidariser des attentats.

« On est entre deux feux. D’un côté on est accusés, à tort, parce que les terroristes ont la même religion que nous et de l’autre on est victimes », relève Fateh Kimouche, créateur d’un blog, Al-Kanz, très suivi par les jeunes musulmans. Depuis les attentats, 147 actes antimusulmans ont été recensés, davantage qu’en 2014.

Les tentations d’amalgame sont fortes en France. Si la popularité de l’exécutif a rebondi après les attentats, le parti d’extrême droite Front national, pour qui la lutte contre l’islam radical est insuffisante, reste en tête des sondages pour la présidentielle de 2017.