Michael Oren est un Américain. Il n’est pas un citoyen américain, bien sûr. Il a rendu ce passeport quand il est devenu ambassadeur d’Israël à Washington en 2009. Il a combattu au Liban dans les années 1980, mais avec l’uniforme de parachutiste de Tsahal, pas avec celui des Marines américains.

En effet, ses lettres de créance israéliennes sont immaculées. Il a même fait la triste expérience israélienne d’avoir un enfant blessé dans la bataille. Son hébreu est courant, son arabe savant. Après 36 ans dans son pays d’adoption, difficile de lui trouver des failles en tant qu’Israélien.

Et pourtant.

Tout au long de son parcours, d’adolescent dyslexique et frustré du New Jersey aux articulations marquées par les rixes avec des intimidateurs antisémites à ambassadeur doctorant de Princeton, auteur de deux best-sellers du New York Times, il a formulé l’histoire de son parcours étonnant en termes profondément américains.

Oren vient d’un monde intérieur exceptionnellement conscient de soi, le genre qui sied à un écrivain. Et ce monde intérieur est à vif, sans inhibition.

« En tant que gamin j’ai souffert de graves troubles d’apprentissage », raconte-t-il dans une conversation avec le Times of Israel.

« Au lycée, j’étais un homme de quatre lettres. Les lettres étaient A, D et HD, plaisante-t-il. J’ai toujours été mis dans ce qu’ils appellent les ‘classes à problèmes’ avec de mauvais enseignants et obtenu de mauvaises notes, et cela est devenu une sorte de système d’autodidacte. Et il est presque impossible d’en sortir. J’étais sur la voie rapide pour devenir pompiste. »

Pourtant, ce garçon dyslexique avait une ambition : il voulait – devait – être un écrivain. C’est le premier grand paradoxe de son histoire.

« J’ai commencé à écrire à un âge précoce. » D’abord de la poésie, puis des pièces, des scénarios de films, des histoires courtes, et même un film amateur sur la Première Guerre mondiale qu’il a écrit et produit. Certains poèmes ont été publiés dans des revues nationales. Le film, réalisé quand il avait 17 ans, a remporté le premier prix du concours national des jeunes réalisateurs.

L’écriture l’a formé – l’a sauvé. « L’écriture de poèmes a attiré l’attention de certains de mes professeurs, et ils m’ont retiré des ‘classes à problèmes’ et mis dans une classe d’excellence.

Rien n’était aussi terrifiant que de me trouver debout devant la porte de la classe d’excellence d’anglais avant d’entrer. Je ne savais pas comment épeler. Maintenant, je suis obsédé par la façon dont j’épelle. Comme une personne qui a un handicap physique, vous développez d’autres muscles. »

Et, comme tout bon écrivain, Oren a lu passionnément.

« J’aimais les écrivains juifs américains. Ils avaient un grand impact, non seulement sur la façon dont je vois la communauté juive américaine et sa relation avec Israël, mais la façon dont j’observe ses changements depuis mon enfance. C’était l’âge d’or de l’écrivain juif américain. Philip Roth, qui a grandi dans la même communauté que moi, Bernard Malamud, Saul Bellow. »

Ces écrivains ont éveillé sa fascination pour les questions liées à l’identité juive.

« Ce qui est intéressant, à propos de tous ces écrivains, c’est qu’ils posaient tous la même question : ‘Comment pouvons-nous, en tant que Juifs américains, concilier notre judéité à notre américanité ? Aujourd’hui, cette question est inintelligible pour les jeunes Juifs américains. Non seulement ils ne se posent pas la question, mais ils ne la comprennent même pas. Même les orthodoxes juifs américains ne comprennent pas cette question. Aucun écrivain juif américain ne commencerait un livre aujourd’hui, comme Saul Bellow a commencé ‘The Adventures of Augie Mars’, son grand classique. La première ligne est, ‘Je suis un Américain, né à Chicago…’ Aucun Juif américain se sentirait le besoin de le préciser. »

C’est cette question, la façon dont ses identités américaine et juive s’entrelaçaient, qui l’a conduit en Israël.

« J’avais cet autre rêve, ce rêve d’Israël. Et cela a commencé à un âge très précoce, à environ 10 ans. Depuis le plus jeune âge, j’étais fasciné par l’histoire juive. J’adorais être juif. J’étais le seul enfant juif dans un quartier totalement catholique [à West Orange, New Jersey], et je devais me battre presque tous les jours. J’ai encore des cicatrices aux doigts », ajoute-t-il, en montrant ses mains.

Les combats, « l’ambiance d’antisémitisme » de sa jeunesse, « le fait que mon père et mon oncle avaient combattu contre les nazis, ont atterri le D-Day [6 juin 1944] et se sont battus », ont contribué à sa fascination pour l’Etat juif.

Mais il y avait quelque chose de plus : « Je ne sais pas. Je n’ai pas de grande explication. Mais dès le plus jeune âge, à la minute où j’ai su qu’il y avait un Etat juif, je me suis dit, ‘OK, c’est là que j’irai.' »

Le premier indice de cette force mystérieuse arrive plus tard dans la conversation, lorsqu’il décrit ses premières années dans le pays.

« L’une des choses qui m’enthousiasmait dans le sionisme était le fait que les Juifs pouvaient se prendre en charge eux-mêmes. J’ai toujours pensé que c’était unique. Les Juifs comme les Américains, les Juifs comme le peuple français, pouvaient être responsables de choses, mais pas en tant que Juifs. Ici, nous sommes responsables de notre électricité et de nos égouts, de notre politique de défense et de nos affaires étrangères, des choses de base. La notion de souveraineté juive me fascinait. Chaque fois que j’entends l’axiome de Herzl, ‘Si vous le voulez, ce ne sera pas une légende’, j’y ajoute toujours une sorte de corollaire de William Butler Yeats, qui a dit que la réalisation des rêves commence par les responsabilités. Ce que j’aime avec Israël, c’est la responsabilité. J’adore la responsabilité. »

L'ambassadeur Michael Oren accueille le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Washington en août 2010 (Crédit : Moshe Milner GPO FLASH90)

L’ambassadeur Michael Oren accueille le Premier ministre Benjamin Netanyahu à Washington en août 2010 (Crédit : Moshe Milner GPO FLASH90)

Le voyage israélien d’Oren est une exploration de l’identité enracinée dans les tensions de l’expérience juive américaine. Son Israël, également, est un Israël que seul un Juif de la diaspora peut vraiment voir – un symbole de l’Indépendance juive sanctifiée par l’expérience de la dépendance juive.

Quand il a finalement dû choisir entre ses deux nationalités – un choix imposé à lui par des restrictions sur la citoyenneté étrangère pour les ambassadeurs israéliens -, renoncer à sa citoyenneté américaine fut très douloureux.

« Mes amis sont restés avec moi, et m’ont étreint quand c’était fini », se souvient-il dans le New York Times en 2009.

Six ans plus tard, en 2015, il se rappelle encore très bien des petites choses. « Ils perforent votre passeport », dit-il gravement. C’est le genre de détail qui vous habite après une expérience douloureuse.

L’aventure

Dans son deuxième best-seller, le livre de 2007 « Power, Faith and Fantasy: America in the Middle East: 1776 to the Present », le récit par Oren de l’engagement américain envers le Moyen-Orient est celui des voyages d’Américains, mus par une myriade d’impulsions – zèle missionnaire, ambitions politiques ou commerciales, ferveur patriotique.

Michael Oren et Stephen Colbert dans l'émission le Colbert show le 5 mars 2013 (Crédit : Capture d'écran Comedy Central)

Michael Oren et Stephen Colbert dans l’émission le Colbert show le 5 mars 2013 (Crédit : Capture d’écran Comedy Central)

C’est une chronique des pères spirituels d’Oren, des Américains incapables de résister à l’attrait de leurs rêves moyen-orientaux, qui les ont poussés à quitter leur terre natale pour voyager en tant que soldats, missionnaires, éducateurs et aventuriers dans la région. C’est aussi une chronique de la façon dont leurs énergies et leurs rêves, ont contribué à façonner le Moyen-Orient de façon remarquable.

Cette soif d’aventure existait depuis le début, aux côtés de ses rêves d’écriture et de son élan vers Israël.

La Knesset

Sa dernière aventure, la course à la députation avec le parti Koulanou de Moshe Kahlon, s’appuie également sur ses profondes racines américaines.

Dans la politique israélienne, les députés sont rarement libres de voter selon leur conscience, ou de défendre leurs propres programmes, sans le soutien de groupes plus vastes de législateurs. Une grande partie du temps d’un député est consacré à réagir aux crises et aux pressions du jour.

Pourquoi quelqu’un avec le curriculum vitae d’Oren – érudit respecté, auteur à succès et ancien émissaire dans la capitale la plus importante au monde – se soumettrait-il aux humiliations de la vie politique ?

« Il est inscrit sur la pierre tombale de Thomas Jefferson qu’il était l’auteur de la Déclaration d’Indépendance, et le fondateur de l’Université de Virginie. Vous savez ce qu’il manque ? ‘Président’. Moi, être un membre de la Knesset ? Quand je regarde en arrière le cours de ma vie, je me vois descendre de l’autobus au kibboutz Gan Shmuel à 15 ans avec rien, sauf un sac à dos. Qui aurait pensé qu’un jour je puisse être un membre de la Knesset d’Israël ? Je vois cela comme un immense privilège. »

« Comme un vrai Américain, et contrairement à un vrai Israélien, je salue le rang et non la personne. »

L'ancien ambassadeur aux Etats Unis  annonçant sa candidature à la Knesset le 24 décembre 2014 (Crédit : Ben Kelmer/Flash90)

L’ancien ambassadeur aux Etats Unis annonçant sa candidature à la Knesset le 24 décembre 2014 (Crédit : Ben Kelmer/Flash90)

Cette sensibilité, croit-il, a fait de lui un meilleur ambassadeur.

Son père et son oncle étaient des officiers de carrière de l’armée américaine.

« J’ai grandi au milieu d’un grand nombre de bases miliaires. C’était une grande aide pour mon travail à Washington, pour ma compréhension de l’armée américaine. Contrairement à Israël où il n’y a vraiment aucun fossé culturel entre Tsahal et le secteur civil, en Amérique, il y a un écart énorme. Ils parlent presque la même langue. Comme quelqu’un qui a servi dans l’armée ici, mais connaît l’armée américaine, cela m’a été d’une grande aide. J’ai passé beaucoup de temps à visiter des bases. »

C’est aussi à cette époque qu’il a rencontré son patron politique retrouvé.

« Kahlon a visité Washington en tant que député. J’ignorais qui était Moshe Kahlon mais j’avais le plus profond respect pour un membre de la Knesset. »

Oren a passé beaucoup de temps avec le député Likud en visite, qui s’est souvenu de l’ambassadeur quand il a décidé de lancer un nouveau parti l’an dernier.

Quatrième sur la liste, Oren n’a pas sa place assurée dans la 20e Knesset. Si Koulanou se retrouve dans la coalition – un scénario probable, selon les experts – il a de bonnes chances d’être nommé vice-ministre ou président d’une commission de la Knesset.

Mais même s’il se consacre complètement à sa nouvelle fonction, son image publique sera façonnée par son passé. Sa connaissance des États-Unis et son expérience diplomatique, son expertise de l’histoire du Moyen-Orient le définiront dans sa manière d’être un homme politique, du moins au début.

Il s’agit certainement du rôle qu’il aura à jouer au sein de Koulanou. Le général à la retraite Yoav Galant est le responsable des questions de défense au sein du parti, le militant contre la pauvreté Eli Alalouf fait office de porte-voix contre la misère. Oren, lui, est son ambassadeur pour le reste du monde.

Oren a rempli un rôle déterminant dans l’élaboration de la ligne diplomatique du parti, qui se veut centriste. Il entend mener la séparation avec les Palestiniens, mais reste sceptique quant aux chances de paix réelle.

Alors que les relations entre les administrations Netanyahu et Obama se détériorent à vue d’oeil à propos du discours prévu par le Premier ministre israélien devant le Congrès, Oren distille ses critiques avec prudence, visant autant Obama que Netanyahu.

« Si le soutien à Israël n’habite plus qu’une partie de l’échiquier, les intérêts stratégiques d’Israël en pâtiront », prédit-il en observant les rodomontades de Netanyahu face aux démocrates. « A l’heure actuelle, c’est un danger de faire ce discours », un danger renforcé par le fait que l’Amérique elle-même « se polarise à un degré que nous ne avons jamais eu auparavant ».

Netanyahu aurait pu remplir son objectif d’interpellation du Congrès à propos de l’accord imminent avec l’Iran en s’exprimant plutôt à la conférence de l’AIPAC prévue à Washington début mars, croit savoir Oren. « Vous avez la même scène, 50 000 personnes vous regardent, et la plupart des membres du Congrès s’y trouvent. Et ainsi, vous faites passer votre message au Congrès sans avoir l’air de semer le trouble entre le Congrès et le président. Tout le monde sait quelle est la position du président et tout le monde sait qu’elle ne correspond pas à la nôtre. Cela a toujours été ainsi. »

Mais cela ne signifie pas que Netanyahu a tort sur le fond, poursuit Oren.

« Le récit de l’administration Obama est binaire : si vous soutenez les sanctions, les négociations vont être rompues et [les Iraniens] vont devenir une puissance nucléaire. La vision israélienne est très différente : ce sont les sanctions qui ont amené les Iraniens à la table des négociations, et ce sont ces sanctions qui vont les y maintenir et les amener à un accord qui va être acceptable pour Israël. Il s’agit d’une vision du monde très différente. Et nous n’acceptons pas la vision binaire. »

Il appelle de ses voeux une « troisième voie ». Oren insiste : les puissances mondiales doivent « exercer davantage de sanctions et garder [les Iraniens] à la table des négociations. Peut-être qu’ils partiront pendant un certain temps, mais ils y reviendront ».

À 15 ans, le jeune Oren s’est rendu en Israël pour travailler dans les champs de luzerne d’un kibboutz. L’année suivante, à 16 ans, il a entrepris un autre « pèlerinage » : un voyage à San Francisco pour visiter le City Lights Book Store, l’épicentre du mouvement de poésie des années 1960 de San Francisco, qu’il avait tant idéalisé en tant que jeune écrivain romantique du lointain New Jersey.

Sally, la femme de Oren, a grandi à San Francisco. « Sa mère a travaillé dans toutes ces librairies de San Francisco et tout le monde s’y connaissait » se souvient-il.

Des années après ce pèlerinage, « quand Six Jours de Guerre est sorti, Sally s’est rendue au City Lights Book Store et a demandé : « Pourquoi vous n’avez pas Six Jours de Guerre ? » Le livre figurait sur la liste du New York Times des best-sellers de l’époque. Ils ont répondu : « Nous ne vendons pas ce livre, c’est pro-Israël ».

« Cela m’a fait mal », avoue-t-il.

Oren est israélien depuis 36 ans, mais les années écoulées n’ont pas affecté sa tendresse juvénile pour le City Lights Book Store.

Il ne sera pas le premier membre de la Knesset à être né aux Etats-Unis, mais il sera peut être le plus caractéristique d’entre eux. En effet, peu d’immigrants américains en Israël ont été aussi profondément influencés par les poètes et les romanciers de l’Amérique, ses soldats et ses figures historiques, qu’Oren, vétéran de guerre israélien et ambassadeur.

Compte tenu de son amour pour les lettres américaines, de sa connaissance académique de l’histoire et de la politique américaine, et de la douleur qu’il ressentit un jour en se faisant rembarrer dans une librairie San Francisco, Oren peut incarner une sorte d’ambassadeur « inversé » à la Knesset, représentant la civilisation américaine dans sa pensée et son ressenti, dans le voyage qu’il a entrepris dans la quête de son identité et dans l’amour même qu’il éprouve pour son Israël adopté.