Le Pr Dan Shechtman a remporté le Prix Nobel de chimie en 2011 pour avoir vu quelque chose d’invisible selon tous : des cristaux de symétrie pentagonale. Pendant 30 années, inébranlable, il a défendu cette conviction scientifique, puis elle s’est avérée. Il savait qu’il avait raison et personne n’allait l’en dissuader.

Shechtman est l’un des deux seuls candidats « outsiders » (avec l’ancienne juge de la Cour suprême Dalia Dorner) pour le poste de dixième président de l’Etat d’Israël. Dans une interview dans un petit bureau mis à sa disposition à la Knesset, il parle de ce qu’il fera quand – pas si – il gagnera la course pour succéder à Shimon Peres. Il atteste être le plus digne des candidats, celui qui fera le meilleur travail.

Compte tenu de son palmarès de persistance et de revendication, et de capacité à identifier ce que les autres ne voient pas, il serait sans doute insensé de douter de lui.

Sauf que la présidence n’est pas une méritocratie de style du Prix Nobel, choisi par un processus scientifique, où les plus méritants finissent par l’emporter.

Par sa nature même, la bataille pour le Beit Hanassi (la résidence du président) est une guerre secrète et sordide. L’homme (ou la femme) qui accueille les princes et les papes, gracie les prisonniers, réconforte les familles des victimes et tente d’unifier la nation doit d’abord avoir réuni à sa cause la majorité de ses parlementaires.

A en croire les indications préélectorales, Shechtman en est incapable. Les sondages d’opinion auprès du public – peu pertinentes, étant donné que le peuple que le président servira pendant sept ans n’a pas voix au chapitre – placent systématiquement Shechtman deuxième, après le favori (Likoud) Reuven Rivlin. Aucune effusion enthousiaste du public, aucun appel de masse pour le président Shechtman, aucun sentiment profond pour ce savant, bien intentionné et maître es sciences.

A l’intérieur de la Knesset, il a déjà dû mener une lutte indigne, longue, humiliante même pour simplement obtenir les dix signatures nécessaires de députés et pouvoir soumettre officiellement sa candidature.

Dans cette interview, le candidat outsider explique pourquoi, dans le bulletin secret du 10 juin, les députés devront mettre de côté leurs intérêts personnels et le reconnaître comme le candidat dont les Israéliens pourraient s’enorgueillir, celui qui pourrait le mieux les représenter au niveau national et mondial, le plus visionnaire.

Il est convaincant et passionné, notamment sur la nécessité d’une révolution éducative et comportementale, pour façonner des citoyens plus savants, cultivés et droits. Il établit des formules admirables pour éviter une présidence partisane. Il met en lumière sa vie personnelle irréprochable, facteur malheureusement pertinent au regard des défaillances des autres à cet égard. Face à un jury différent – le familier auditoire scientifique – il aurait un argument convaincant. Mais devant des politiciens… ?

Shechtman commence l’interview avant même toute question de ma part. Je mentionne que l’ami d’un ami fait du bénévolat dans sa campagne, et il répond : « J’ai une équipe d’assistants, tous des bénévoles. Par principe, je ne dépense pas d’argent dans cette élection – pas un sou. Je n’ai pas embauché de personnel de relations publiques. »

La conversation se déroule alors comme suit :

Times of Israël : Et les autres candidats, eux, dépensent de l’argent ?
Dan Shechtman : Ils embauchent une équipe de relations publiques. Pas moi. Encore aujourd’hui, les épouses des candidats, ou leurs représentants, sont apparus sur la Dixième chaîne. Ils ont invité ma fille aînée, et elle y est allée. Dalia Itzik a envoyé une de ses connaissances, qui est médecin, et la connaissance de quelqu’un d’autre était là aussi. C’est étrange.
Je suis fier de ma famille, très fier. J’ai dix petits-enfants, quatre enfants et une épouse. Je suis très fier de ma famille, et chacun d’entre eux est assez âgé pour me représenter. J’ai une petite-fille qui est à l’armée, elle a 18 ans et se réjouit de me représenter dans tous les forums…

Permettez-moi de vous demander pourquoi et quand avez-vous décidé que ce serait une bonne idée de concourir pour ce poste ?
La vérité, c’est que cela n’est pas venu de moi. Quand j’ai entendu parler de [l’idée], j’ai dit : ô, je n’entre pas là-dedans, ma vie est si belle et ma réputation internationale bien installée. Partout où je vais dans le monde, je suis traité comme un roi. Alors pourquoi aurais-je besoin de tout cela ?

Ensuite, les gens – amis et connaissances – m’ont contacté, et finalement j’ai commencé à penser que je pourrais peut-être promouvoir mes idées si j’étais élu président. Après tout, il est plus facile de le faire de cette position que du Technion. Finalement, j’ai été contacté par un ami d’enfance. Son nom est Moti Shmueli, et il était le PDG d’Elta. Il est également diplômé du Technion. Il a dit : « Je suis avec toi, je vais t’aider. »

Ensuite, je me suis décidé et j’ai fait deux choses : tout d’abord, nous avons appelé la [journaliste] Ayala Hasson et lui avons dit : « Nous voulons l’annoncer par vous, à la Première chaîne de télévision, parce que c’est la chaîne publique. » L’audience n’entrait pas en ligne de compte – la chaîne n’a pas grande écoute, mais c’est la chaîne publique. Et j’apprécie personnellement beaucoup Ayala Hasson.
C’était la première chose. Puis j’ai écrit une lettre au Premier ministre disant que je voudrais travailler avec lui et que je ne voudrais pas être un président conflictuel. Mais je n’ai jamais reçu de réponse à cette lettre, et la vérité est que je n’ai jamais rencontré Netanyahu pour parler sérieusement [de ce sujet], bien que j’ai demandé cette réunion à plusieurs reprises.
Ayala Hasson a annoncé ce qu’elle a annoncé… C’est comme ça que tout a commencé.

Maintenant, pourquoi ai-je besoin de tout cela ? Je sacrifie vraiment beaucoup pour ce poste. Parce que [avant de me porter candidat] ma vie était tellement belle que c’est difficile à décrire. Mais en pensant stratégiquement à l’avenir dans 20-30 ans, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il y a encore des choses à bien faire dans ce pays.
Quand mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants grandiront, tout d’abord, je veux qu’ils soient en Israël. Je ne veux pas qu’ils quittent le pays parce qu’ils n’ont pas le choix. Dans une minute, je vais vous montrer quelque chose que quelqu’un m’a écrit. Je ne veux pas que cela se produise. C’est pourquoi ils ont besoin d’avoir un bon avenir en Israël, et d’y trouver la vie agréable. (Shechtman me montre un courriel signé d’un père, qui l’a entendu parler à la radio garantir un Israël où nos enfants voudront vivre. Le correspondant dit écrire « les larmes aux yeux » parce que lui et ses deux enfants quittent le pays le mois prochain, apparemment en raison de difficultés économiques. « Israël que j’aime et l’armée pour laquelle j’ai servi m’ont contraint à partir », écrit-il.)
« Nos jeunes ne savent pas comment se comporter. Dans les cas extrêmes, ils sont violents au point de tuer. Et dans des cas moins graves, ils sont tout simplement grossiers – non pas parce que c’est dans leur nature, mais parce qu’ils ne savent pas comment se comportent les gens cultivés.

Alors, que devons-nous faire pour que les gens trouvent agréable de vivre en Israël ? Il y a quelques choses, et l’État d’Israël ne fait pas assez dans ces domaines. Depuis la position de président, je pourrais répondre à ces questions d’une manière très pratique, à travers le dialogue avec les ministres, les députés et le grand public.
Nous devons nous assurer qu’il est agréable de vivre ici, sur le plan social et économique. Sur le plan social, nous devons améliorer le système éducatif. (…)
Depuis la maternelle, puis à l’école primaire, puis au secondaire, puis à l’armée. Ne cessez pas d’éduquer, même à l’armée. Un officier doit éduquer. Comment pouvez-vous transformer un homme en mensch, en homme cultivé ? Par l’éducation.

Et [nous devons] façonner les gens qui seront les leaders sociaux, des personnes qui ne permettront pas d’injustice. Des personnes qui ne reculeront pas devant les tyrans quand ils les verront frapper d’autres enfants. [Dire] « Votre comportement est socialement inacceptable. Vous ne pouvez vous comporter de cette façon. » Ne pas répondre par la violence, mais…

D’ailleurs, ma femme, qui est professeure à l’Université de Haïfa, est une experte internationale sur divers sujets liés à l’éducation, comme la prévention de la violence dans les écoles. Alors, c’est ça – l’éducation, la connaissance.

Maintenant, la deuxième chose. Regardez, nous avons d’excellentes universités ici en Israël. Mais depuis longtemps maintenant, elles ne peuvent se développer. Laissez-moi vous donner un exemple : des dizaines de nouveaux membres du corps professoral sont engagés par le Technion chaque année. Les anciens partent, et les plus jeunes prennent leur place. Le coût de chaque nouveau membre du corps professoral est proche de 800 000 $. En d’autres termes, chaque année, le Technion dépense 24 millions de dollars seulement pour les nouveaux membres du corps professoral, sur lesquels le gouvernement verse 4 millions de dollars. Il nous aide à peine ! Que sont 4 millions de dollars sur 24 millions de dollars ? Pour couvrir le reste, nous devons trouver des dons. Le président du Technion parcourt le monde pour solliciter des dons qui lui permettront d’embaucher des membres du corps professoral qui, finalement, serviront l’Etat d’Israël !

Je m’attends à ce que le gouvernement israélien soutienne [les universités israéliennes] de manière beaucoup plus substantielle. Moi, en tant que président, je pourrai très bien l’expliquer, à la fois au gouvernement et au ministère des Finances : dans l’ensemble, nous devons donner aux gens l’envie de gravir l’échelle de l’enseignement supérieur.
Ensuite, je tiens à vous dire que c’est l’homme qui fait la position. Moi en tant que président ne serai pas comme tout le monde. Chacun fait ce travail à sa façon.

Mais est-ce son rôle de mener le processus de paix ?
Bien sûr que non ! C’est le travail du Premier ministre. Je ne mènerai pas de processus diplomatique. Je crois qu’il n’est pas bon pour un président de le faire. Mais sur les questions israéliennes internes, je suis à la recherche d’un dénominateur commun. Quel est le dénominateur commun ? Tout le monde souhaite une meilleure éducation pour ses enfants. Tout le monde veut un salaire plus élevé. Tout le monde veut être en mesure de joindre les deux bouts avec le salaire qu’il gagne, et même d’avoir quelque chose qui reste à la fin de l’année pour voyager.

En ce qui concerne la religion, un sujet très sensible à la fois au niveau national et avec la diaspora. Avez-vous une expertise dans ce domaine ?
Ecoutez, je crois que chaque Juif peut se définir comme il l’entend. Je ne crois pas qu’un Juif ultra-orthodoxe vaille mieux qu’un Juif conservateur, ou qu’un Juif réformé, ou qu’un Juif totalement laïc. Si quelqu’un se définit comme juif, qu’il soit israélien ou non, et veille à ce que la prochaine génération soit juive, c’est exactement ce dont nous avons besoin.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi dans l’État d’Israël (où il y a un monopole orthodoxe sur le cycle de la vie). Donc, c’est une déclaration politique.
Je ne le pense pas. C’est plus une observation sociale que politique. Regardez, vous pouvez rendre n’importe quel sujet politique. Une fois qu’il est examiné dans la sphère publique, il devient politique. Eh bien, je vais faire de mon mieux pour éviter la controverse. Je recherche ce qui unifie les gens. Je veux que lorsque les gens allumeront leur téléviseur et me verront apparaître en tant que président du pays, ils diront : « C’est merveilleux. C’est bien nous. »

Croyez-vous être plus digne que les autres candidats ?
Oui. Je les respecte, je ne dénigre pas leurs capacités. Quand je les rencontre à la Knesset, nous nous asseyons ensemble tout à fait amicalement. Plus que cela – j’apprécie vraiment certains candidats. Mais je ne pense pas qu’il y ait parmi eux quelqu’un dont les citoyens israéliens pourraient être plus fiers, sur le plan de ses activités au sein d’Israël, que moi-même. Je pense qu’aucun d’ entre eux n’est plus actif que moi. Et je ne pense certainement pas que quelqu’un puisse mieux représenter l’Etat d’Israël [que moi] face aux fers-de-lance de la campagne de délégitimation d’Israël, qui trouve sa source dans les universités.
Je me montre dans les universités, et je dis à ces gens : « Ce que vous faites est mal. Vous dites des choses qui sont tout simplement fausses. Israël est une démocratie qui fonctionne. Il n’y a pas d’apartheid. Je ne sais même pas ce que signifie cette combinaison de lettres. Bien sûr que non ! Le seul endroit au Moyen-Orient où les Arabes bénéficient d’une pleine égalité et d’une vraie démocratie est l’Etat d’Israël. »

La diabolisation est née de du facteur palestinien…
Je me pose deux types de questions : sur les Arabes israéliens et les Palestiniens. Pas tout le monde ne sait faire la différence… A propos des Arabes israéliens, laissez-moi vous raconter une anecdote. J’étais à Lund, une ville du sud de la Suède. J’ai donné une conférence là-bas… A Lund, il y avait une grande foule, des gens debout venus juste pour m’entendre parler. Quelqu’un a dit : « Qu’est-ce qui se passe avec vos Arabes là-bas ? Qu’est-ce qui se passe ? » Et j’ai dit : « Je vous remercie beaucoup de m’avoir invité. Maintenant dites-moi, avez-vous des minorités en Suède ? » Ils ont dit : « Oui, une minorité finlandaise. » J’ai dit : « Quelle est sa proportion ». Ils ont dit : « Environ 10 %. » J’ai dit : « Le finnois est-il une langue officielle en Suède ? » Ils ont dit : « Bien sûr que non ». J’ai dit : « Nous avons une minorité arabe de 20 %, et l’arabe est une langue officielle, même si tous les Arabes israéliens parlent hébreu. » J’ai dit : « Avez-vous des programmes d’action pour vos minorités, en éducation, pour la défense du droit des femmes ? » Ils ont dit : « Non ». J’ai dit : « Nous si. Et nous veillons à la pleine égalité. Un juge arabe, Salim Jubran, a mis le président de l’Etat d’Israël [Katsav] en prison ».

Quant aux Palestiniens, je leur dis : « Regardez. L’affaire est entre les mains du gouvernement israélien. Je ne fouille pas dans les questions de guerre et de paix. C’est le rôle du gouvernement, et je soutiens mon gouvernement. »

Le Premier ministre n’a même pas pris la peine de répondre à votre lettre…
Eh bien, il doit être occupé… Je dois le rencontrer et parler avec lui, que je serai heureux de le faire. Nous nous connaissons, nous ne sommes pas des étrangers. Il me connaît bien, je le connais bien.

Vous avez de bonnes relations ?
Absolument. Nous avons un respect mutuel l’un pour l’autre.