Lorsque la réalisatrice allemande a commencé à travailler il y a quelques années sur son film historique “Stefan Zweig: Farewell To Europe,” elle ne savait pas quelle pertinence nouvelle prendrait rapidement son idée.

Prenant place avant et durant la seconde guerre mondiale, le film est consacré aux dernières années de l’auteur prolifique juif autrichien Stefan Zweig. A l’arrivée au pouvoir des Nazis, Zweig a fui son Autriche natale, est parti en exil, et a fini par se suicider en 1942.

Mais avec la crise mondiale des réfugiés, le récent vote en faveur du Brexit et l’élection américaine de Donald Trump, le film souligne des parallèles qui résonnent, entre les forces politiques qui ont détruit le monde de Zweig et celles qui semblent tenter de s’enraciner aujourd’hui.

“Stefan Zweig,” coproduit par l’Autriche, l’Allemagne et la France, sera présenté officiellement par l’Autriche dans la section Meilleur Film de langue étrangère lors de la 89e soirée américaine de remise des prix de l’Academy Awards.

Schrader, qui est également une actrice talentueuse (Aimee & Jaguar), a été fascinée par le bouleversement psychologique qui a frappé Zweig, né à Vienne, l’un des auteurs les plus populaires et les plus traduits de la première moitié du 20e siècle.

Comme l’a dit A.O. Scott du New York Times, Zweig « a laissé derrière lui un corps d’ouvrages varié et volumineux d’une manière qui touche à l’absurde. Contemporain de Joseph Roth, Walter Benjamin et de Theodor Herzl, ses récits courts et ses nouvelles étaient sa force. Tandis que certains ont critiqué sa prose pour sa légèreté présumée, d’autres ont salué son humanisme et sa simplicité. »

Plus tard, une nouvelle génération a appris à connaître Zweig lorsque Wes Anderson a révélé que sa comédie “The Grand Budapest Hotel”, applaudie par la critique, avait été inspirée par certaines des petites histoires de Zweig.

Ayant fui et trouvé de prime abord refuge en Grande-Bretagne puis sur l’autre rive de l’Atlantique, Zweig était hanté par la désintégration brutale de l’Europe libérale et cosmopolite qu’il aimait et par les horreurs qui ont causé la mort de ceux qu’il avait laissé derrière lui.

En six épisodes courts magnifiquement filmés, l’oeuvre de Schrader retrace l’histoire de la vie de Zweig en exil entre 1936 et jusqu’à son suicide (aux côtés de sa seconde épouse nommée Lotte, beaucoup plus jeune que lui) en février 1942 à l’âge de 60 ans à Petropolis, au Brésil.

Le rythme du film n’est pas conventionnel mais efficace, les choses se déroulant comme en temps réel. Ce choix, Schrader affirme qu’il était délibéré.

“J’ai rêvé de réaliser un document historique avec les outils utilisés pour faire un film de fiction”, explique la réalisatrice.

Dans le premier épisode du film, le célèbre auteur est accueilli et acclamé comme un homme d’état à Rio de Janeiro, au mois d’août 1936.

Le ministre des Affaires étrangères du pays présente Zweig à un groupe de dignitaires. L’écrivain, interdit de publication dans l’Allemagne nazie, est impressionné par la société brésilienne, en particulier par ce mode de coexistence pacifique entre populations de races différentes.

Josef Hader (deuxième à droite) interprète Stefan Zweig dans ‘Stefan Zweig’ (Dor Film)

Josef Hader (deuxième à droite) interprète Stefan Zweig dans ‘Stefan Zweig’ (Dor Film)

Le second épisode nous emmène à un mois de septembre 1936, où nous retrouvons Zweig à un congrès littéraire du P.E.N. à Buenos Aires, en Argentine. Quatre-vingt auteurs venus de 50 pays sont rassemblés pour discuter de la position de l’écrivain au sein de la société, en particulier dans un contexte de fascisme croissant au sein de la société européenne.

Dans une interview accordée à des journalistes qui le poussent à condamner ouvertement d’Hitler, Zweig s’y refuse, maintenant qu’en tant que pacifiste et artiste, il n’utilisera pas ses mots comme arme pour répondre à la cruauté de ses opposants.

‘Je ne parlerai pas contre l’Allemagne. Je ne parlerai jamais contre un pays’

« Je ne parlerai pas contre l’Allemagne. Je ne parlerai jamais contre un pays. Et il n’y aura pas d’exception », dit-il.

Zweig, interprété avec une réserve pleine d’intelligence par Josef Hader, est également visiblement mal à l’aise lorsque les personnes assemblées et recueillies écoutent l’annonce solennelle des noms d’intellectuels célèbres qui ont été contraints à l’exil.

C’est également trop dur pour lui de supporter les applaudissements de la foule lors de la prononciation de son propre nom. Il peine à rester debout.

Après, le film se projette à Bahia, au Brésil, au mois de janvier 1941 où, après une tournée de conférences à travers toute l’Amérique du sud qui a duré des mois, Zweig et son épouse – qui ont quitté leur maison en Angleterre après l’éclatement de la guerre – traversent un champ de canne à sucre sous un ciel brûlant.

Zweig rédige des télégrammes destinés à des ambassadeurs sud-américains, utilisant ses connexions pour obtenir des visas pour des amis piégés en Europe, piège symbolisé par un champ en flammes qu’il aperçoit à travers une fenêtre de voiture.

Aenne Schwarz (Lotte Zweig) et Josef Hader (Stefan Zweig) dans ‘Stefan Zweig’ (Dor Film)

Aenne Schwarz (Lotte Zweig) et Josef Hader (Stefan Zweig) dans ‘Stefan Zweig’ (Dor Film)

Le quatrième épisode du film – qui est aussi le plus fort – se passe immédiatement après, dans le cadre de New York. Là-bas, Zweig rencontre sa première femme Friderike (interprétée par la captivante Babara Sukowa, qui a tenu le rôle principal de “Hannah Arendt,” film réalisé en 2013 au sujet d’une autre exilée juive célèbre).

Friderike est arrivée aux Etats-Unis en compagnie des deux grandes filles nées d’un premier mariage et de leurs époux.

Tous ont pu s’échapper grâce à Varian Fry, un journaliste américain qui a dirigé un réseau de sauvetage dans la ville française de Vichy qui a pu aider plusieurs milliers de juifs et d’intellectuels anti-nazis à fuir la France par le port de Marseille.

C’est un Zweig angoissé qui s’entretient avec Friderike au sujet des lettres désespérées envoyées par des amis et des relations piégés en Europe, missives qui sont tout autant de supplications de les sortir du continent en guerre.

Il a déjà dépensé beaucoup d’argent à payer des garanties, se sentant désespéré et impuissant puisqu’incapable de venir en aide à qui que ce soit, soupçonnant également qu’un grand nombre de ses correspondants, là-bas, ont déjà trouvé la mort.

L'auteur juif Stefan Zweig (capture d'écran Youtube)

L’auteur juif Stefan Zweig (capture d’écran Youtube)

Même si l’éditeur américain de Zweig se présente devant l’auteur avec de bonnes nouvelles concernant ses romans, qu’il offre à Zweig et à Lotte un endroit où s’installer et travailler à New Haven, dans le Connecticut, le couple n’est pas prêt pour le nord-est américain.

En effet, le cinquième épisode du film les ramène au Brésil, cette fois à Petropolis, au mois de novembre 1941.

C’est l’anniversaire des 60 ans de l’auteur. Sa dépression est évidente, même lorsqu’il rencontre par hasard un vieil ami, le rédacteur juif allemand d’un journal qui s’est installé à Rio et qui est venu passer deux heures dans la ville.

L’épilogue du film présente les amis, les voisins et les domestiques de Zweig et Lotte réunis dans leur maison après la découverte, dans leur lit, de leurs corps sans vie. Le couple s’est en effet suicidé en ingérant du poison.

Zweig a laissé une note après son suicide dans laquelle il a écrit : “J’envoie tous mes voeux à mes amis : Puissent-ils vivre suffisamment pour voir l’aube de cette longue nuit. Moi, qui suis plus impatient, je pars avant eux.” (Cette missive appartient à la bibliothèque nationale israélienne).

Les critiques de Zweig ont pu lui reprocher d’avoir refusé de dénoncer le nationalisme fasciste. Elles ont également condamné son suicide.

Maria Schrader, réalisatrice du film 'Stefan Zweig' (Christine Fenzl)


Maria Schrader, réalisatrice du film ‘Stefan Zweig’ (Christine Fenzl)

“D’autres auteurs et artistes germanophones – Thomas Mann, Hannah Arendt et Bertolt Brecht qui sont trois exemples connus et différents — ont transformé leur survie en forme de résistance. Ils étaient déterminés, face à la catastrophe morale et politique, à avancer plus vite vers le monde de demain. Zweig… s’est vu, à 60 ans comme quelqu’un qui appartenait irrévocablement au passé”, a écrit A.O. Scott.

Schrader a déclaré toutefois au Times of Israel qu’elle éprouvait de la compassion pour son personnage. Elle dit avoir compris la solitude dont il souffrait parmi les autres auteurs et intellectuels.

“C’est l’histoire d’un homme de mots qui a retenu ses paroles, parce qu’il n’existait aucun moyen pour lui d’articuler ce qu’il voulait dire de manière différentiée, nuancée. Zweig était un pacifiste radical et il ne voulait pas utiliser le langage comme un outil de combat”, dit Schrade.

Elle reconnaît que certains ont perçu le suicide de Zweig comme un acte de lâcheté, mais préfère le voir comme une action ultime de résistance pacifique.

“Il était déchiré entre deux mondes. Il était physiquement dans un nouvel endroit, mais son esprit ne pouvait pas prendre du recul face aux idées de ce qui était en train d’arriver en Europe et face à la douleur des autres. Son talent pour l’imagination est devenu une malédiction à la minute même où il est devenu un exilé », explique Schrader.

La réalisatrice suggère que le monde d’aujourd’hui devrait s’inspirer de l’oeuvre de Zweig.

“Aujourd’hui, vous n’avez qu’à cliquer et dire : ‘Je suis favorable à cela’, ou ‘je suis défavorable à cela’, mais cela ne signifie rien”, dit Schrader.

« Comme Zweig, nous avons besoin de plus de mots. Nous devons voir l’image en entier, les développements à une plus grande échelle – pas seulement du jour au lendemain. Si nous simplifions trop les choses, nous prenons le risque de répondre au radicalisme par le radicalisme. »