En janvier 2012, le chef du renseignement militaire a prononcé un discours sur « le printemps arabe, le pouvoir des masses et le prix de la liberté ».

On y parlait beaucoup du rôle de l’économie et de Facebook. Le général de division Aviv Kochavi  prédit que, à un niveau régional, le nationalisme allait décroître, parallèlement à la religion.

Son regard, à l’époque, était dirigé sur la Syrie et l’Irak – deux pays brisés par la guerre.

Mais la prédiction, dans une certaine mesure, s’est révélée exacte dans son propre pays, où le père Gabriel Naddaf, un prêtre grec orthodoxe arabophone, a fait quelque chose d’impensable.

Il a en effet lancé un appel aux citoyens arabes chrétiens d’Israël à réaffirmer leur identité arabe et à se considérer comme les chrétiens autochtones, d’origine grecque et araméenne.

Et donc à s’affirmer comme liés au peuple juif et à l’Ancien Testament de manière inextricable.

D’où un appel à fortifier ce lien – c’est le plus étonnant – en servant dans l’armée israélienne.

À la fin du mois d’avril, au milieu de la condamnation générale de la minorité arabe d’Israël suite à cet appel, l’armée israélienne a annoncé que, conformément à la demande de Naddaf, elle commencerait à inviter les chrétiens arabes de Galilée à des réunions d’information.

Depuis la fondation de l’État, les citoyens arabes chrétiens d’Israël – aujourd’hui, environ 10 % des 1,5 million de citoyens arabes d’Israël – n’ont pas été appelés au service militaire.

Les communautés druzes, elles, liées à un pacte conclu avec l’Etat naissant, envoient leurs fils à l’armée. Environ 400 Bédouins (arabes musulmans) par an sont également volontaires.

Mais les chrétiens – une minorité dans la minorité, qui peut exceller professionnellement en Israël –  maintiennent sur cette question leur nationalisme arabe et leur identité palestinienne.

« Pourquoi les Druzes servent-ils ? Pourquoi les Bédouins servent-ils ? Mais pourquoi pas les chrétiens ? » demande Naddaf au cours d’un entretien avec le Times of Israel.

« Parce qu’ils ont peur ». Et cela doit changer, estime-t-il. « Il est temps de le dire clairement : ça suffit ! ».

L’appel de Naddaf et la proposition de l’armée ont créé un maelstrom.

Ainsi, la députée Hanin Zoabi (du parti arabe Balad), qui fut candidate à la mairie de Nazareth, la ville natale de Naddaf, rejette violemment l’idée d’un service national pour les citoyens arabes d’Israël.

Elle lui a d’ailleurs écrit une lettre peu de temps après son appel : « Ce que vous faites constitue un danger pour la jeunesse chrétienne. Vous les séparez de leur propre population et vous voulez aider ceux qui sont leurs véritables ennemis », accuse-t-elle.

Et d’jouter : « Les chrétiens arabes ne sont pas une sorte de pont neutre. Ils font partie intégrante du peuple arabe palestinien… notre peuple palestinien qui est attaqué… »

Une femme arabe chrétienne de la ville de Rameh en Galilée a lancé une page Facebook au début du mois, intitulée « Virez Naddaf de l’Église orthodoxe grecque ! ». 6 300 personnes ont « liké » sa page.

« Nous vivons à l’intérieur d’un conflit, comme une minorité de second ordre, dans un pays qui occupe notre pays », déclare-t-elle au Times of Israel.

« Je peux comprendre l’intégration dans la société israélienne, mais pas dans l’armée. Cela créerait un précédent dangereux qui sèmerait la haine entre voisins ».

L’Eglise orthodoxe grecque de Jérusalem – une institution opaque avec une influence considérable en Israël en raison du nombre de terrains qu’elle possède (y compris le terrain sur lequel la résidence du Premier ministre repose) – a botté en touche.

On peut comprendre l’ambivalence de l’Eglise quand on connaît le titre officiel du patriarche (Théophile III) : « Sa Très pieuse Béatitude, le Patriarche de la Ville sainte de Jérusalem et de toute la Palestine, la Syrie, l’Arabie au-delà du Jourdain, Cana de Galilée, et Saint- Sion ».

Alors que le Patriarche actuel Théophile III a récemment fait savoir par son porte-parole que la position du père Naddaf « ne représentait que lui-même » et l’a démis d’une partie de ses fonctions, Naddaf sait désormais que sa vie est en danger.

Et ce malgré le soutien de Miri Regev, une députée Likud qui est intervenue dans cette affaire.

Le père Naddaf est considéré comme un traître. Ses pneus de voiture ont été crevés. Des chiffons sanglants ont été déposés devant son immeuble. Il est régulièrement menacé par téléphone et, l’an dernier, son fils a été attaqué devant son domicile. Les rues de Nazareth, sa ville natale, lui sont désormais fermées.

« Ce n’est pas simplement le problème d’avoir raison contre tous, il faut aussi être intelligent », explique-t-il en énumérant les raisons qui lui interdisent de sortir.

Naddaf est né à Nazareth il y a quarante ans. À 22 ans, il a abandonné son projet de devenir avocat ou agent de police et a été nommé prêtre par le patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem, à l’époque, Diodore I.

Cinq ans plus tard, le nouveau Patriarche Irénée I a fait de Naddaf son porte-parole. C’est à ce moment là qu’il acquiert la conviction que
« Israël est le pays des juifs, que c’est la seule terre qu’ils ont », et que l’Eglise orthodoxe devrait soutenir cette position beaucoup plus fermement.

Son supérieur estime, à cette époque, que soulever cette question, « c’est faire beaucoup de bruit » et que « ce n’est pas le moment ».

S’exprimant sur ​​les raisons de son appel au service, Naddaf considère aussi l’armée comme le « melting pot » de la société israélienne et comme un « ticket » pour l’intégration.

Ce père de deux enfants estime que les mères chrétiennes doivent payer le même prix que les mères juives pour un partage équitable du fardeau. Mais ce qu’il recherche va bien au-delà de l’intégration.

Naddaf veut promouvoir une nouvelle identité et une communauté distincte. Il estime que, dans les années à venir, il peut rallier 50 000 chrétiens de langue arabe en Israël à s’aligner avec le peuple juif et avec Israël.

Le premier ordre du jour sur le chemin de cette nouvelle identité, dit-il, a été de « briser la peur » qui s’est emparée de la communauté.

Il compare les chrétiens de langue arabe en Israël, la minorité de la minorité, aux juifs de la Diaspora : « bien intégrés, de bons emplois, peu de troubles ». Et donc « otages ». Ajoutant que « la seule fois où ils se sentent libres de s’identifier comme des chrétiens, c’est quand ils me fustigent ».

Une fois cette barrière franchie, la communauté pourrait examiner les faits honnêtement, dit-il. « Jésus parlait l’araméen. Il croyait en l’Ancien Testament. »

« La seule différence entre le judaïsme et le christianisme, c’est que le christianisme estime que les visions des prophètes ont été réalisées au cours de la durée de vie de Jésus », estime-t-il.

« Ses enseignements tournent simplement autour de la question de ce qui est le plus important : la personne ou le [le respect du] shabbat ».

En fait, Naddaf définit sa religion comme juive, sa foi comme chrétienne, et sa citoyenneté comme israélienne. Les chrétiens, dit-il, « ont un lien avec les juifs. Nous avons une alliance avec le peuple juif. Avec les musulmans, nous sommes voisins. Mais nous n’avons pas d’alliance. Aucune ».

Dans son appartement, pointant le doigt vers un écran qui fournit des images de surveillance autour de son appartement, il
affirme : « Personne n’essaiera de prendre ma place et d’entreprendre ce type d’action en Israël ».