Mercredi soir, à 20h04, suite à l’accusation de Yair Lapid selon laquelle Benjamin Netanyahu serait « détaché » du quotidien des Israéliens ordinaires, le Likud publie une déclaration qui ne passe pas inaperçue :

« Les prochaines élections porteront sur une seule question : Qui sera le prochain Premier ministre pour diriger la nation et le pays ? Qui est le mieux à même pour combattre les menaces sécuritaires du Hamas, du Hezbollah et de l’Etat islamique ? Qui saura comment diriger l’économie israélienne vers la prospérité et la croissance, et vers un moindre coût de la vie ? Le public sait qu’il n’y a qu’un seul homme qui peut conduire le pays pour ces nombreux défis : le Premier ministre Benjamin Netanyahu ».

Le lendemain matin, à 9h37, au milieu d’une actualité qui signale que plusieurs partis de centre-gauche envisagent d’unir leurs forces pour tenter de renverser le chef de l’exécutif, le Likud publie de nouveau une déclaration qui est surprenante à la fois dans son ton et son contenu :

« Le chat est sorti du sac. L’un des objectifs des partis de gauche est de remplacer Netanyahu. Encore une fois, nous voyons que cette élection ne porte que sur une seule question : qui sera le prochain Premier ministre ? Un candidat de la gauche ou bien Netanyahu à la tête du camp national fort et unifié ? »

La campagne vient de commencer. La Knesset n’est pas encore formellement dissoute. Mais le narratif de la campagne du Likud est déjà réglé. Cette élection ne se fera pas sur le sujet de l’économie, sur les Palestiniens ou sur une dizaine de questions sur lesquelles la coalition sortante se chamaillait au cours des derniers mois. Il s’agit, selon ce que nous dit le Likud, d’un référendum sur Netanyahu.

La nouvelle stratégie est remarquable, car elle marque la volonté du Premier ministre de faire face au mot d’ordre de ses adversaires, le plus utilisé contre lui et qui leur a le plus réussi.

Comme Zehava Gal-On du Meretz l’a dit à la Knesset la semaine dernière : « Même si ces élections révèlent une politique en voie de pourrissement et des jeux de pouvoir pathétiques, mes collègues de la Knesset, nous voyons en elles une occasion pour les partis de centre-gauche, qui se sont engagés à mettre fin à ‘l’occupation’ et à créer une solution à deux Etats, qui se sont engagés à combattre le racisme et à protéger la démocratie, à combler les lacunes économiques et à trouver une solution au coût de la vie – et à remplacer Netanyahu. Et si quelqu’un ne me comprenait pas : ‘Tout sauf Bibi’, mes collègues de la Knesset ; le prochain gouvernement doit être ‘Tout sauf Bibi’. »

Elle ne s’est pas arrêtée en route : « Faites attention, très attention. Et rappelez-vous cette phrase. Je la répète : « Tout sauf Bibi ». Nous en avons assez. « Tout sauf Bibi ». Et à ceux qui n’auraient pas compris dès la première fois : ‘Tout sauf Bibi’ ! »

La dirigeante du parti Meretz, la députée Zahava Gal-On, 2011. (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

La dirigeante du parti Meretz, la députée Zahava Gal-On, 2011. (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

Même dans ces premiers jours, les partis engagés dans la campagne ont conclu un accord sur un élément – que la question centrale dans la campagne n’est pas idéologique, mais personnelle.

Les partis qui se retrouvent en désaccord avec véhémence sur un éventail de questions sont en train de s’unir, au moins dans la rhétorique, dans leur appel à renverser le Premier ministre.

Si ce n’est pas Bibi, alors qui ?

Les observateurs étrangers ne comprennent pas toujours très bien la popularité de Netanyahu au sein de l’électorat israélien.

En 2009, lorsque le président américain Barack Obama fait pression sur Netanyahu quant à la construction d’implantations, lui exigeant un gel de celles-ci pendant 10 mois, la popularité – alors élevée – d’Obama chez les Israéliens s’est mise à chuter.

Dans les années qui ont suivi, de nombreux responsables américains, Obama inclus, ont interprété cette baisse comme un signe de la popularité de Netanyahu. Lorsque les deux leaders se disputaient, les Israéliens étaient rassemblés autour de leur chef.

Mais la cote de popularité de Netanyahu ne s’est pas envolée quand celle d’Obama s’est effondrée. Pour les Israéliens, les prises de bec d’Obama avec Netanyahu sont devenues secondaires quand ils ont perçu que l’hôte de la Maison Blanche faisait preuve de myopie, après la seconde Intifada, la seconde guerre du Liban et la guerre de Gaza, puisqu’il faisait confiance une fois de plus aux intentions pacifiques de leurs voisins.

Vendredi, quand Peter Beaumont du Guardian a cité un récent sondage (parmi d’autres) disant que la plupart des Israéliens ne voulaient pas réellement de Netanyahu comme Premier ministre, il a alors suggéré que « le titulaire est peut être plus vulnérable qu’on ne le pense ».

Et, en effet, un sondage de la Deuxième chaîne ce week-end a révélé que seulement 36 % des Israéliens voyaient Netanyahu comme le candidat le plus apte pour le poste de Premier ministre.

Pourtant, ces chiffres marquent peu de changement par rapport au passé. Netanyahu a remporté des élections non pas à cause de sa popularité, mais à cause de l’impopularité de ses adversaires.

Ainsi, dans un sondage Globes de novembre dernier sur « l’aptitude » de chaque chef de parti à être Premier ministre, Netanyahu a obtenu seulement 33 % – mais la concurrence se situait loin derrière, avec le leader travailliste Isaac Herzog recueillant seulement 15 %, Naftali Bennett 12 % et Yaïr Lapid seulement 6 %.

Dans les jours précédant la dernière élection, en janvier 2013, un sondage réalisé pour le Times of Israel a révélé que l’action de Netanyahu, après près de quatre ans à la tête de son gouvernement était créditée positivement à 39 % mais se révélait négative à 57 %. Ou, comme les sondeurs l’indiquent, son approbation s’établissait à 18.

Et il a remporté cette élection.

Dans le sondage Times of Israel réalisé un an après, en janvier 2014, les chiffres ne s’étaient pas améliorés : 34 % d’opinions positives, 61 % négatives.

Pourtant, dans ce même sondage, un an après la création de ce troisième gouvernement Netanyahu et avec un taux d’approbation de seulement 34 %, au moins 52 % des électeurs, y compris un tiers des électeurs inscrits sur la gauche, ont indiqué qu’ils ne voyaient pas de solution de rechange à Netanyahu.

Conclusion : le fait que les deux tiers des Israéliens ne veulent pas réellement d’un gouvernement Netanyahu n’est pas vraiment surprenant, mais cela ne signifie pas pour autant une possibilité réelle dans la capacité du centre-gauche de le remplacer.

Après tout, le tiers de l’électorat qui soutient constamment Netanyahu vient d’un bloc de droite relativement unifié, tandis que les deux tiers qui ne l’aiment pas sont constitués de centristes, du centre-gauche, de l’extrême-gauche, de l’extrême-droite, des Arabes et des ultra-orthodoxes.

La vraie question – la question que les partis de centre-gauche découvrent alors qu’ils cherchent à s’unir dans une coalition anti-Netanyahu – est de savoir si cette opposition disparate peut se fondre en une véritable menace. Quel chef du centre ou à gauche peut réunir cette opposition et constituer un challenger sérieux ?

La démangeaison de la sixième année

Passé le moment de l’annonce de Netanyahou la semaine dernière que le pays allait voter de nouveau, les motifs de sa décision sont de plus en plus clairs. Le n°1 du Likud était visiblement convaincu que son (désormais ex-) ministre des Finances Lapid avait prévu de quitter la coalition et de provoquer des élections immédiatement après le budget de l’Etat 2015 et le vote de sa loi sur « la TVA à 0 % » pour les jeunes couples voulant se loger.

Yair Lapid (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Yair Lapid (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Il est impossible de savoir si Lapid avait ce plan-là en tête, bien que le fait d’écorcher publiquement et de manière répétée ses partenaires de la coalition ces derniers mois ait pu convaincre certains dirigeants du Likud qu’une telle éventualité existait.

Mais il est de plus en plus clair que Netanyahu y a cru, et qu’il a estimé que Lapid attendait le moment où il allait engranger ses premiers succès législatifs pour quitter la coalition.

Avec les élections précédant l’adoption du budget de l’Etat 2015, c’est finalement toutes les grandes réformes de Yesh Atid qui sont maintenant annulées : réformes des soins médicaux privés de Yael German, la ministre de la Santé, réformes de Shai Piron, le ministre de l’Education, visant les inscriptions à l’université, TVA à 0 % et autres plans d’investissements dans certains secteurs.

Ces réformes ont été anéanties par la dissolution de la Knesset avant qu’elles ne puissent être mises en œuvre.

La frustration de Yesh Atid sur le moment de rupture choisi par Netanyahu est palpable. Comme l’a confié le député Ifat Kariv la semaine dernière avec ironie et cynisme, « Dans le budget que Bibi a choisi de ne pas approuver, il y avait aussi 1,2 milliard de shekels d’augmentation pour le ministère de la Sécurité intérieure destinés à la sécurité personnelle des citoyens d’Israël. Je souhaite un prompt rétablissement aux blessés ».

Lapid va maintenant s’adresser aux électeurs non pas comme un dirigeant politique accompli, mais comme un simple homme politique.

La semaine dernière, il a vanté « la liste des réalisations – malgré tous les obstacles, que nous avons réalisé en un an et huit mois alors que d’autres partis mettent des décennies. »

Mais ces réalisations ont porté sur un ensemble restreint de questions – comme la loi sur l’enrôlement des ultra-orthodoxes, par exemple – et non sur des thèmes économiques plus larges pour lesquels les électeurs avaient voté Lapid. Le timing de Netanyahu aura eu raison de lui.

Netanyahu y a néanmoins perçu un danger pour son règne continu.

Il sait que Lapid n’est pas réellement aimé par tous les segments significatifs de l’électorat, comme Ariel Sharon, Menachem Begin ou Yitzhak Rabin ont pu l’être à divers moments de leur carrière. Il est vrai que sa combinaison particulière de capacité de gestion et de scepticisme en politique étrangère a réussi à séduire un électorat désabusé.

Mais beaucoup d’Israéliens, même s’ils n’aiment pas Netanyahu et même chez ceux qui ne veulent pas voter pour lui, abondent dans le scepticisme de leur Premier ministre quant à la question palestinienne et sur d’autres points encore.

Netanyahu ne craint pas Isaac Herzog. A tort ou à raison, le Likud estime que l’électorat israélien est encore trop traumatisé par les résultats désastreux du dernier cycle de négociations de paix mené par les travaillistes à la fin des années 1990 pour faire confiance à un nouveau leader de gauche.

Mais Netanyahu sait qu’il est vulnérable à une autre sorte de leader, celui que les électeurs pourraient percevoir comme tout aussi sceptique que lui, tout aussi compétent, et non aux prises avec le handicap d’être en place depuis longtemps.

Yair Lapid était l’un de ces héros politiques potentiels que Netanyahu s’est fait fort de désamorcer. L’ancien ministre des communications Moshe Kahlon en est un autre.

Communications Minister Moshe Kahlon said he was spreading his wings and leaving politics (photo credit: Miriam Alster/Flash90)

Moshe Kahlon – octobre 2012 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Pour le Premier ministre, le problème ne réside pas dans les sondages. Il va faire ce qu’il faut pour gagner le 17 mars.

Au contraire, le problème réside dans le sens qu’il a perdu une partie de sa base, et que, comme il va passer le cap des six ans en février, de nombreux Israéliens, y compris dans son propre camp, se demandent si ce n’est pas le moment de passer la main.

Les électeurs peuvent offrir une Knesset ostensiblement sympathique, mais quand viendra le temps de concocter une coalition, les députés l’accepteront-ils comme Premier ministre pour une septième année consécutive ?

Dans la politique américaine, les experts parlent de l’inquiétante « démangeaison de la sixième année » dans lequel un président qui fait deux mandats, alors qu’il atteint sa sixième année, perd presque toujours le contrôle des deux chambres du Congrès.

Bill Clinton a été le seul président à deux mandats depuis le milieu du 19ème siècle à avoir pu éviter de perdre le Congrès lors du second mandat. Quant à Obama, il a perdu le Congrès le mois dernier.

Cet effet psychologique apparaît pertinent aussi pour Netanyahu. Plus un parti ou un chef politique demeure au pouvoir, plus le taux d’insatisfaction augmente.

Le Likud est presque certain de sortir de l’élection comme le plus grand parti à la Knesset. Mais ce ne sera pas suffisant pour assurer la victoire de Netanyahu.

Est-ce qu’Avigdor Liberman, qui a critiqué à plusieurs reprises le gouvernement actuel et qui a quitté la liste commune avec le Likud, va recommander Netanyahu comme leader de l’exécutif lorsque viendra le temps de former la prochaine coalition ? Qu’en est-il de Kahlon, de Lapid ou de Livni ? Netanyahu peut-il faire revenir les haredim dans sa bergerie, après avoir exclu de manière abrupte Shas et Yahadout HaTorah de son dernier gouvernement ?

En février 2009, le principal rival de Netanyahu, était la chef de file du quasi-défunt parti Kadima, Tzipi Livni. Celle-ci avait lancé le slogan « Tout sauf Bibi ». C’est devenu le refrain du parti Kadima dans les derniers jours de la campagne. Il s’agissait d’un appel à la gauche en vue de s’unir sous la bannière centriste de Livni dans le seul but d’empêcher une victoire du chef du Likud. La stratégie a échoué ; Netanyahu a été élu.

Mais cela n’avait pas été complètement ignoré par les électeurs. Kadima avait alors gonflé de 4 sièges à la Knesset dans les derniers sondages et dans les urnes, faisant chuter Meretz de 3 sièges et les travaillistes d’un siège.

Le centre avait donc réussi à s’accaparer 4 sièges à la Knesset suite à une campagne de « Netanyahu-bashing » pour son deuxième mandat de Premier ministre.

Que pourrait-on attendre de cette campagne à l’heure où Netanyahu vise son quatrième mandat ?