BERKELEY, Californie – Un survivant de la Shoah, âgé de 95 ans, et sa colocataire font les gros titres. Pas seulement parce qu’il est son aîné de 64 ans, mais plutôt parce qu’il a été disposé à accueillir la petite-fille d’un nazi impénitent.

Ils forment en effet un drôle de couple. Ben Stern a survécu à deux ghettos, neuf camps de concentrations, à la sélection du médecin nazi Josef Mengele, à deux marches de la mort, et au conflit historique de Skokie, dans l’Illinois. L’Allemande Lea Heitfeld est étudiante en théologie juive.

« Je me suis dit que je ne pouvais pas lui en vouloir d’avoir des grands-parents nazis », a raconté Stern, grâce à un système Bluetooth qui permet de diminuer ses troubles de l’audition. « Une fille comme elle, une femme, ne devrait pas avoir à payer pour ses grands-parents. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont tué les parents de Stern et ses sept frères et sœurs. Stern porte son numéro de matricule tatoué sur le bras, « 129592 », accompagné du symbole du triangle inversé pour signaler son statut de « Juif dangereux du ghetto de Varsovie ». La résilience est une notion récurrente dans son parcours de vie.

Quand il rencontre Heitfeld, elle est étudiante en master à l’université voisine Graduate Theological Union, et elle lui révèle que ses ancêtres étaient des militants du parti nazi. Cela n’a pas empêché Stern de l’accepter comme colocataire dans son grand appartement de Berkeley.

Leur amitié inhabituelle a attiré l’attention des médias du monde entier.

La détermination de Stern durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que ses efforts pour lutter contre le discours raciste à Skokie sont dépeints dans un film produit, écrit et réalisé par sa fille, Charlene Stern, « Near Normal Man ».

« Quand vous êtes passé par Auschwitz, vous ne pouvez pas être normal », explique Stern. « Dieu a créé des anges, et parmi eux, il a créé des survivants. C’est une défaite et une victoire. Quand je la partage avec d’autres, je suis victorieux… Je peux pleurer et rire en même temps. »

Au San Diego Jewish Film Festival, le projet a été récompensé comme meilleur documentaire court. « Near Normal Man » a été diffusé dans des écoles et des institutions, et plus récemment au Oshman Family JCC de Palo Alto. Le père et sa fille se sont joints au public du lycée pour échanger. Le débat a été filmé. Le film a également été projeté à Grace Cathedral le 21 mai.

Dans « Near Normal Man », on étudie la résistance de Stern face à la proposition historique de la marche néo-nazie à Skokie, où il vivait à l’époque. L’activiste Irva Glasser, qui faisaient partie de ceux qui ont milité pour autoriser la marche, a vu le film et en a fait une critique pour The Huffington Post.

« J’ai vu beaucoup de films similaires, mais j’ai trouvé celui-ci particulièrement émouvant, en grande partie à cause de l’articulation extraordinaire de Ben Stern, du début à la fin. Dès que j’ai vu qu’il était revenu à Skokie, je savais où l’on allait en venir », écrit Glasser, qui a été directeur exécutif de l’Union américaine des libertés civiles (ACLU) de 1978 à 2001.

« Son remède – une contre-démonstration massive, une réaction de parole face à la parole – était parfaite. »

« Au début de ce conflit, et malgré le fait que j’étais défenseur de la décision de l’ACLU dans cette affaire, j’ai pris sur moi de ne jamais faire la leçon à ceux qui avaient souffert et enduré une douleur et une détresse incommensurable, sur la raison pour laquelle le premier amendement a dicté l’issue de ce conflit. Je pense que ce merveilleux film a superbement traité l’épisode de Skokie, et que le récit de Stern était merveilleux, et son remède – une contre-démonstration massive, une réaction de parole face à la parole – était parfaite. »

« Je n’ai pas vu de pain pendant 35 jours »

Ben Stern, au premier rang à droite, en Europe, avec une mandoline. (Crédit : autorisation)

Ben Stern, au premier rang à droite, en Europe, avec une mandoline. (Crédit : autorisation)

Lors d’une récente projection privée du film de 30 minutes dans leur salon, Sterns et Heitfeld ont partagé leur histoire avec le Times of Israel.

« Je suis toujours sans voix », raconte Heitfeld, qui a regardé le film, bien qu’elle l’ait déjà vu « quatre ou cinq fois ».

Regarder ce film et en parler avec la famille Stein continue de l’influencer.

« En Allemagne, il s’agissait toujours de faits et de chiffres. En prenant connaissance de cette histoire personnelle, j’ai l’impression d’avoir compris davantage », dit Heitfeld.

Le film est la réponse de Charlene Stern à l’héritage complexe qu’elle porte.

« J’aimerais que ce ne soit pas d’actualité, mais ça l’est tellement », dit-elle, ajoutant qu’elle visait à préserver la voix de son père pour un public plus jeune.

« Ils entrent dans un pays et un monde en proie à un discours haineux et à du racisme libéré », dit-elle. « Ma plus grande peur est que ce discours haineux ne se traduise en actions ».

« Ma plus grande peur est que ce discours raciste ne se traduise en actions ».

Le film est aussi un moyen de soutenir l’espoir « qu’il puisse y avoir un avenir meilleur pour nous tous », dit Stern. « Nous avons tous le potentiel, dans les deux sens. »

La cinéaste et son père sont membres d’une synagogue conservatrice locale.

Heitfeld a aussi son histoire d’engagement envers la communauté juive. Elle avait fait du bénévolat dans un établissement de résidence assistée et a assisté à une présentation publique en l’honneur du père de ce journaliste, un survivant récemment décédé de l’Holocauste. Alors que le père de ce journaliste est mort à Buchenwald, Ben Stern a été l’un des rares à survivre à la Marche de la mort.

« Je n’ai pas vu de pain pendant 35 jours », se souvient-il.

Ben Stern revit son entrée au camp de Maidanek. (Crédit : capture d'écran/autorisation)

Ben Stern revit son entrée au camp de Maidanek. (Crédit : capture d’écran/autorisation)

Des décennies plus tard, Charlene Stern a cherché un colocataire pour son père après que sa mère Helen décède. Également survivante, Stern et elle s’étaient rencontrés dans un camp de personnes déplacées, et elle a dû emménager dans une résidence assistée. Désireux de trouver de la compagnie pour son père, Charlene Stern a contacté une universitaire juive local, professeure à la GTU, Naomi Seidman.

« Mon professeur m’avait écrit que Ben est le ‘petit vieux le plus cool, le plus drôle et le plus beau que je connaisse’ », dit Heitfeld.

Dès leurs premières conversations, Stern l’a interrogé sur son grand-père.

« J’ai juste dit qu’il était soldat », dit-elle.

« Ma grand-mère disait que la guerre était le meilleur moment de sa vie parce qu’elle faisait partie de l’unité des filles allemandes »

Heitfeld raconte que ses parents l’ont tenue éloignée de ses grands-parents et le rejetaient, en raison de l’intolérance qu’ils ressentaient et de leur nostalgie folle du régime nazi.

« Ma grand-mère, que j’ai rencontrée à trois reprises, disait que la guerre était le meilleur moment de sa vie parce qu’elle faisait partie de l’unité des filles allemandes », dit Heitfeld.

Les débats qui opposent Stern et Heitfeld ne sont pas vraiment idéologiques, et ressemblent davantage à des bisbilles de colocataires.

« Je dois dire qu’il y a quelques points sur lesquels je travaille », dit-il. « Mais elle s’améliore. À mon âge, je connais cet appartement dans l’obscurité et tout doit être au même endroit pour que je puisse m’en sortir. »

Ben Stern se promène à Berkeley, en Californie. (Crédit : autorisation)

Ben Stern se promène à Berkeley, en Californie. (Crédit : autorisation)

Bien que Stern soit en bonne santé et rende visite quotidiennement à sa femme, dont la santé nécessite plus de soins, la Shoah n’est jamais loin.

« Peu importe si j’agis de façon ‘presque normale’, la mémoire ne s’efface pas », dit-il. « Celui qui a vécu la Shoah ne peut pas dire qu’il est normal. C’est le prix que je paie pour être un survivant. »

« Celui qui a vécu la Shoah ne peut pas dire qu’il est normal. C’est le prix que je paie pour être un survivant. »

Ses cauchemars se poursuivent. Et c’est d’outre-tombe qu’il compte poser la question fatale : comment Dieu a-t-il laissé l’Holocauste se produire ?

« J’aurais cette question avec moi quand j’arriverai au ciel et que je comparaitrai devant Dieu », dit-il.

Et pour Charlene Stern, voir son père interagir avec cette jeune allemande a un effet thérapeutique.

« Les parents de Lea sont les héritiers d’un patrimoine terrible », déclare la cinéaste, qui se sent obligée d’honorer l’espoir de son père d’un monde meilleur.

« C’est étonnant pour moi », dit-elle. « Je suis une étudiante de sa vie. Et il continue à m’apprendre. Et maintenant, Lea aussi est une enseignante pour moi… Ils le sont tous les deux. »