L’armée israélienne et Facebook ont une relation qu’on pourrait qualifier de compliquée.

Dix ans après le lancement du géant des réseaux sociaux et quelques jours après le rachat de WhatsApp par Facebook pour 19 milliards de dollars, l’armée fait face de nombreux problèmes.

Le colonel réserviste Avi Becker, ancien chef de l’armurerie à la Direction des services informatiques de l’armée, a évalué le ratio entre les publications positives et négatives sur le réseau social à 35/65. Des chiffres sans doute généreux.

Alors que l’armée israélienne recrute ses membres au sein d’un peuple qui utilise Facebook plus que tout autre au monde (selon des données de 2011), elle tente de contenir les dangers et de profiter des opportunités.

Le négatif est souvent mis en avant. Les couloirs et les toilettes de l’armée, autrefois parsemés de posters de tanks et d’avions syriens, sont aujourd’hui remplis de notes relatives aux dangers des réseaux sociaux.

Un poster, avec une bande bleue aux couleurs de Facebook, et que l’on retrouve un peu partout, montre des portraits de Bachar el-Assad, Mahmoud Ahmadinejad et Hassan Nasrallah, sur lequel on peut lire : « Vous avez trois demandes d’amis ».

Sous les photos, il est écrit : « Vous pensez que tout le monde est votre ami ?! L’ennemi utilise les réseaux sociaux pour récolter des informations sur Tsahal ! »

95 % des soldats et 70 % des officiers de Tsahal possèdent un compte Facebook

Selon les estimations, 95 % des soldats et 70 % des officiers de Tsahal possèdent un compte Facebook. Au cours des dernières années, l’armée a dû gérer bon nombre de fuites.

En 2010, un soldat a publié un statut disant : « Nettoyage de Katana, puis retour à la maison jeudi. » Katana est un village de Cisjordanie. Le statut avait révélé le jour de l’assaut et l’unité concernée. Les autres soldats de l’unité, scotchés à leurs écrans, ont découvert le statut et ont averti les autorités. Le soldat a été révoqué et l’assaut annulé.

La même année, la direction des Renseignements de l’armée a envoyé un message aux soldats, contenant des images de drones et d’autres équipements de l’armée. Le message indiquait que les photos provenaient d’un site officiel du Hamas ; toutes avaient été téléchargées depuis les pages Facebook de soldats israéliens.

En octobre 2012, le site d’informations Walla! a révélé que plusieurs généraux de l’état-major de l’armée avaient rejoint un groupe de conversation sur l’application WhatsApp pour débattre de sujets non-officiels et partager des ragots.

En début de mois, 12 pilotes des Forces aériennes ont été jugés coupables pour avoir partagé des informations secrètes telles que des cartes et coordonnées de vols sur leurs propres groupes WhatsApp.

Ces transgressions, et les autres qui ne sont souvent pas déclarées, ont conduit à d’importants changements. En juin 2013, le chef des opérations de la Branche des Opération de l’armée, le général de brigade Yossi Strick, a publié un nouveau règlement pour réguler l’utilisation de Facebook et celle des autres réseaux sociaux.

Il est interdit aux soldats servant dans des unités secrètes et d’élite de posséder un compte Facebook.

Les pilotes, le personnel des forces spéciales, les soldats des services d’informations, et tous les officiers au-dessus du rang de lieutenant-colonel peuvent avoir un compte Facebook, mais ils ne peuvent pas publier de photos d’eux en uniforme, ni même s’identifier en tant que soldats.

Le reste du personnel militaire ne peut publier d’images ou d’informations classées secret-défense, mais ils peuvent s’identifier comme soldats.

Les avertissements visent aussi les commentaires sur le sujet préféré des soldats : les congés.

Une soldate explique qu’elle ne poste jamais de statut lorsqu’elle est à la base, car la vérification de l’endroit où elle se trouve et de l’heure à laquelle elle part, ou même du bus qu’elle prend, pourraient provoquer une attaque.

Un lieutenant-colonel, qui a servi en tant que vice-commandant d’un bataillon de parachutistes, et travaille aujourd’hui avec de nouvelles recrues, précise au Times of Israel qu’un officier se doit de donner des instructions claires sur les interdits.

Néanmoins, il est pour lui impossible d’interdire complètement aux soldats d’utiliser les réseaux sociaux. « Essayer d’arrêter Facebook serait comme essayer d’arrêter la mer », juge-t-il.

Le cas le plus emblématique des liens entre Facebook et l’armée concerne l’unité des porte-paroles.

Lors de la guerre de Gaza, à l’hiver 2008, une soldate de cette unité, Aliza Landes, qui avait envoyé des vidéos aux journalistes pour diffuser des informations sur Gaza – dont l’accès était complètement bloqué – a supplié ses supérieurs de l’autoriser à publier des vidéos favorables à Israël sur YouTube.

Un officier qui faisait partie de l’unité souligne que l’armée a été traînée de force sur les réseaux sociaux.

Ce n’est qu’après l’affaire du Mavi Marmara en mai 2010, au cours de laquelle neuf activistes turcs ont été tués à bord d’un bateau à destination de Gaza, que l’unité des porte-paroles de l’armée israélienne a réellement commencé à utiliser Facebook et d’autres réseaux sociaux.

Aujourd’hui, la page Facebook de l’armée israélienne compte près de 400 000 fans. Sur Twitter, l’armée à près de 235 000 followers

Aujourd’hui, la page Facebook de l’armée israélienne compte près de 400 000 fans. Sur Twitter, l’armée est suivie par près de 235 000 followers. « De nos jours, ce ne sont pas les médias traditionnels qui créent le buzz, mais le buzz qui attire les médias », a déclaré en 2012 le lieutenant Sacha Dratwa, commandant du bureau des nouveaux médias.

L’officier, d’origine belge, décrit son rôle comme un mélange de « porte-parole et de psychologue, qui doit faire preuve de créativité et maîtriser les technologies. »

Au Moyen Orient, 40,2 % des habitants surfent régulièrement sur Internet. 88 % d’entre eux utilisent les réseaux sociaux – Facebook étant le plus populaire. Ils communiquent presque autant en anglais et en arabe de façon, note le colonel Avi Becker.

Des chiffres que le renseignement militaire de l’armée voit comme une aubaine. L’importante unité Hatzav, aussi connue sous le nom d’unité 8200, joue désormais un rôle majeur pour anaylser les pays étrangers. Alors que les soldats de Hatzav étaient auparavant chargés de surveiller un nombre limité de réseaux sociaux, les centaines de membres de l’unité sont désormais formés à l’ « analyse sociale. »

« Les soldats apprennent à chercher les informations sur les réseaux sociaux, à identifier les leaders d’opinion, trouver un événement et comprendre le niveau d’attention qui lui est porté, » a confié le lieutenant-colonel R., chef de l’unité, au quotidien financier The Marker en 2013.

Il leur est également demandé de suivre en ligne certains groupes du Moyen-Orient et de distinguer les sources d’informations fiables de celles qui ne sont pas dignes de confiance. Les informations amassées, notamment sur les tendances générales des réseaux sociaux, sont intégrées sur une carte et envoyées quotidiennement sous forme de newsletter numérique aux officiers et aux bureaux concernés.

Becker, aujourd’hui directeur général du ministère de la Communication, suggère que les réseaux sociaux soient utilisés de manière stratégique, comme outil de dissuasion et de prise de décision.

Il n’a pas voulu révéler les méthodes actuellement utilisées, mais a déclaré que beaucoup de règles de combat utilisés par l’armée pouvaient être appliquées aux réseaux sociaux.

Tamir Leon, un anthropologue qui travaille en étroite collaboration avec l’armée, se montre lui optimiste. « Si nous voulons gagner la prochaine guerre, » affirme-t-il, « la meilleure chose à faire est d’acheter un smartphone à tous les membres du Hezbollah. »