Le Secrétaire d’Etat américain John Kerry a déclaré que l’État Islamique était un cancer qu’il faudrait interdire de se propager. Il prône « un agenda génocidaire » et « aucun pays civilisé ne devrait se détourner de sa responsabilité afin d’anéantir cette plaie ».

Durant la semaine dernière, l’armée israélienne a pu observer une branche différente de cette même maladie s’implanter le long de la frontière, hissant le drapeau noir d’Al-Qaida sur le point de passage de Qouneitra, sur les hauteurs du Golan.

Les fermiers israéliens ont reçu l’ordre d’évacuer les lieux, car le combat actuel déborde occasionnellement sur le territoire israélien.

Bien qu’il soit peu souhaitable de parler d’une idéologie, aussi odieuse soit-elle, comme d’une maladie, car le remède pourrait se révéler trop agressif, il ne fait aucun doute que la chute de Qouneitra (que les forces d’Assad essayent pour l’instant de reprendre) est une étape significative vers la déstabilisation d’une région frontalière pourtant calme depuis que le Secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger avait convaincu Syriens et Israéliens de signer un accord de désengagement le 31 mai 1974.

Face à la déstabilisation du Golan, l’establishment militaire doit faire face à deux questions primordiales : quel parti Israël souhaiterait-il voir gagner ? Quelle attitude adopter en attendant ?

L’armée, confrontée à la réalité se mettant en place dans le Golan — avec d’un côté les implications géopolitiques dues à l’instabilité causée par les djihadistes et de l’autre la victoire potentielle de l’axe Syrie-Hezbollah-Iran — a augmenté son déploiement dans les hauteurs du Golan.

Benny Gantz, le chef d’état-major de l’armée israélienne, a ordonné d’importants changements suite aux derniers tirs.

La menace d’une attaque syrienne terrestre n’ayant apparemment plus raison d’être, Gantz a mis fin à la présence dans le Golan de la 36e division, l’une des seules divisions blindées de l’armée régulière, et a mis en place une nouvelle division régionale. Ces troupes ne se focalisent plus sur les manœuvres terrestres et la puissance de tir, pourtant essentielles pour gagner une guerre, mais sur le maintien d’un périmètre de sécurité.

La division Bashan, recomposée et opérationnelle depuis 2014, fonctionne grâce à une rotation des troupes d’infanterie (la brigade Golani, rappelée de Gaza la semaine dernière, occupe désormais ces postes) associée à une surveillance accrue et à une frontière plus imperméable.

« Avant, notre menace principale était l’armée syrienne » a déclaré un officier local au Times of Israel, lors d’une visite à la frontière en 2013. « Nous la connaissions bien : son heure de réveil, son emploi du temps, la formation de ses troupes déployées dans le Golan ».

Aujourd’hui, dit-il, le danger principal auquel sa division est confrontée est celui de l’infiltration illégale.

C’est pour cela, nous dit-il, que les équipes de surveillance postées le long de la frontière syrienne ont été les premières à recevoir ce que l’armée nomme « un système multi-sensoriel » — un nouveau mécanisme opérationnel qui permet de synchroniser une rangée de radar et de détecteurs optiques afin de former une seule alerte effective. « C’est une énorme avancée », explique t-il, « c’est le seul de tout le pays ».

La clôture de séparation elle-même, toujours en construction et similaire à celle séparant le sud d’Israël de l’Égypte, s’enfonce profondément dans la terre.

« L’ancienne, nous dit l’officier, pouvait être détruite d’un simple coup et franchie à l’aide d’une simple échelle ». La nouvelle est protégée par une fosse anti-personnelle, infranchissable par des foules et suffisamment puissante pour stopper un missile anti-tank avant que celui-ci n’atteigne sa cible.

L’ironie est que cette clôture fut décidée après les événements de 2011 le long de la frontière syrienne, lorsque des centaines de Palestiniens commémorant la Nakba s’étaient précipités sur la frontière et avaient tenté, au milieu des jets de pierres et des tirs israéliens, de franchir la frontière afin d’atteindre le village druze de Majdal Shams.

Les troupes israéliennes avaient alors fait bon usage de leurs armes, tuant quatre manifestants, mais la violation de la souveraineté israélienne et les potentielles conséquences d’une Intifada frontalière sur le conflit syrien accélérèrent la construction de la clôture de séparation.

Aujourd’hui, il est clair que la clôture de plus de 4 mètres de haut n’a pas grand chose à voir avec les émeutes populaires. Son objectif premier est de dissuader et de tenir à l’écart l’EI et Al-Qaida.

L’effondrement de la FNUOD

Cependant, l’armée pourrait perdre un outil précieux : la FNUOD. La Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement, au début épargnée par la guerre en Syrie, s’est retrouvée ces derniers jours sous le feu des tirs. Les 74 kilomètres de séparation entre la Syrie et Israël, gérés par la FNUOD, ont été régulièrement violés par les troupes rebelles.

La semaine dernière, les rebelles ont capturé 72 casques bleus philippins de la FNUOD, qui furent libérés et évacués via Israël, ainsi que 44 casques bleus fidjiens dont nous n’avons toujours aucune nouvelle, selon un communiqué de l’ONU de ce lundi.

Durant les 18 derniers mois, et malgré l’enlèvement de 21 casques bleus philippins en mars 2013, l’impression était que les troupes de la FNUOD disposaient de meilleurs moyens pour assurer leur propre sécurité et assurer leur mission, censée se dérouler uniquement durant les périodes de tranquillité.

Le possible effondrement de cette force pourtant respectée ne changera pas forcément la situation du Golan, mais il augmentera surement les tensions entre Israël et les forces djihadistes de la région.

Ces forces, endurcies par la guerre, semblent bien moins organisées que le Hamas ou le Hezbollah. Elles ne sont pas déterminées à combattre l’existence d’Israël avant toute chose, et c’est pourquoi elles ne disposent pas de moyens permettant de frapper des cibles civils et des bâtiments situés au milieu de population non-militaires.

De plus, le terrain joue en faveur d’Israël, puisque l’armée israélienne se trouve au sommet du plateau Golan, tout le long de la ligne scrutant les vallées.

Une photo prise dans le plateau du Golan - 31 août 2014, montre les membres de la Force des Nations Unies (FNUOD) (Crédit : AFP PHOTO / JALAA MAREY)

Une photo prise dans le plateau du Golan – 31 août 2014, montre les membres de la Force des Nations unies (FNUOD) (Crédit : AFP PHOTO / JALAA MAREY)

La possibilité de voir la situation de la région se rapprocher de celle de la vallée du Jourdain durant la période des mille jours, s’étendant de l’après-guerre des Six-Jours de 1967 jusqu’en septembre 1970, lorsque des terroristes de l’OLP infiltraient continuellement Israël, est malheureusement probable, si les groupes frontaliers choisissent de se focaliser sur Israël.

L’establishment militaire israélien est partagé quant à l’issue souhaitable du conflit syrien : les djihadistes sunnites se combattant l’un l’autre ; ou les alaouites soutenus par les extrémistes chiites.

Le ministre de la Défense Moshe Yaalon, questionné par la Washington Institute for Near East Policy sur la proximité entre la position israélienne face à la Syrie et celle de Kissinger lors de la guerre irako-iranienne – qui avait déclaré que malheureusement, aucun des deux camps ne pouvaient perdre – a répondu que celles-ci étaient « peut-être » similaires.

Il a en outre expliqué que « Le pire résultat en Syrie serait une situation chaotique… c’est-à-dire, un vide qui permettrait aux éléments terroristes d’Al-Qaïda d’apparaître et de nous défier, de défier la Jordanie et de de menacer la stabilité régionale ».

Le général (réserviste) Uzi Dayan, un ancien membre important de l’état-major israélien et un ancien directeur du conseil de sécurité nationale, a déclaré au même moment que « ce qui l’effraie vraiment est l’émergence d’une fraternité musulmane des nations s’étendant de la Turquie à l’Égypte. C’est ce qui le préoccupe le plus ».

D’autres, comme Amos Yadlin, se contentent de voir le verre à moitié-plein.

Lors d’un discours en 2013, il avait déclaré que l’érosion de « la moderne et formidable armée » syrienne est « un développement stratégique positif » qui éclipse les dangers d’une perte du contrôle national sur le front nord d’Israël.

Amos Yadlin, former director of military intelligence, Jan 2012. (photo credit: Gideon Markowicz/FLASH90)

Amos Yadlin, (Crédit : Gideon Markowicz/Flash90)

« Les gros titres », ajoute l’ancien directeur du service des renseignements militaires et actuel directeur du groupe de réflexion de l’INSS, sont en réalité une bonne nouvelle pour Israël.

D’après les cinq issues possibles de la guerre — la survie d’Assad ; la poursuite de la guerre ; la désintégration de la Syrie entre différents groupes éthniques ; l’émergence d’un puissant Etat sunnite ; ou l’effondrement de la région selon un schéma proche de celui en Somalie — Israël « sera dans tous les cas moins menacé que lorsque je dirigeais le service de renseignements ».

Les priorités du Front Al-Nosra

Boaz Ganor, fondateur de l’Institut international de contre-terrorisme au Centre interdisciplinaire d’Herzilya, a déclaré cette semaine que la menace d’Al-Qaïda aux frontières d’Israël n’était pas plus dangereuse que les menaces passées. « C’est simplement une autre forme de danger », a-t-il affirmé.

Selon lui, les batailles actuelles entre dirigeants djihadistes en Syrie et en Irak seraient « une situation de combats de seigneurs », et rajoute que l’avancée djihadiste le long de la frontière israélienne est « un développement problématique et inquiétant ».

Ganor a déclaré que les chances de voir le Front Al-Nosra tourner son dévolu vers Israël augmentent tant à cause de la proximité que grâce aux avantages propagandistes inhérents à une attaque de l’État juif.

La question n’est pas de savoir si les forces de Nosra souhaitent attaquer mais où ce souhait se positionne dans leur liste de priorité, précise-t-il.

Il estime que la prochaine tentative djihadiste se déroulera en Jordanie, où l’idéologie est déjà bien implantée et où des centaines de milliers de réfugiés irakiens et syriens jouent déjà un rôle important dans la déstabilisation du pays. Cette tentative sera probablement suivie par d’autres dans les Etats du Golf et en Arabie Saoudite.

« Dans leur hiérarchie », explique Ganor, « ces cibles passent avant Jérusalem ».