LONDRES – À la jonction des rues Bruria et Ben Gamla de Jérusalem, trône le square Yolande Harmor.

Sur une plaque commémorative, il est inscrit : « Dès 1945, Yolande Harmor a entrepris des activités en Egypte pour le département politique de l’Agence juive, qu’elle a menées avec beaucoup de courage et d’initiative. » Mais qui était précisément Yolande Harmor, et que furent ces activités ? Tout cela reste relativement inconnu.

Durant les années 1940, Yolande Gabbaï de Botton – également connue comme Yolande Harmor – fournissait des renseignements aux dirigeants politiques et militaires de la Palestine mandataire, de façon souvent risquée.

Aujourd’hui, plusieurs décennies plus tard, la nature et l’impact de son extraordinaire vie clandestine sont révélés dans un film documentaire fascinant, évocateur et sensible, « Yolande : Une héroïne méconnue. »

Écrit et réalisé par le cinéaste israélien vétéran et indépendant Dan Wolman, la première du film a été montrée à SERET, le Festival du film et de la télévision israélienne de Londres. Le film combine des clips, des photographies et des entretiens remarquables avec des collègues de Harmor, dont certains étaient des acteurs clés de la Haganah.

« Nous ignorions ce qu’elle a fait », affirme Miel de Botton, petite-fille de Harmor et productrice du film. »[Tous] nous savions que – sous la couverture de journaliste – elle a essentiellement contribué à créer l’Etat d’Israël. Mais on ne nous a donné aucun détail. »

Née à Alexandrie en 1913, Harmor a été élevée à St Germain-en-Laye, en France. A 17 ans, elle est revenue en Egypte se marier avec l’homme d’affaires Jacques de Botton, mais a divorcé de lui quand leur seul fils, Gilbert, était âgé de trois ou quatre ans.

La mystérieuse Yolande Gabbai de Botton – également connue comme Yolande Harmor (Crédit : Autorisation)

La mystérieuse Yolande Gabbai de Botton, également connue comme Yolande Harmor (Crédit : Autorisation)

Gilbert, fondateur de la société financière Global Asset Management, père de Miel et du philosophe et écrivain Alain de Botton, parlait rarement à ses enfants de sa mère, ou de son propre passé.

Mais sa contribution au film est peut-être la plus touchante du film. Ayant passé ses premières années avec ses grands-parents à Alexandrie, il connaissait à peine sa mère jusqu’à son installation à Jérusalem avec elle en 1942, dans le sillage de l’avance de Rommel. Il décrit la vie avec un seul parent, une femme souvent absente en raison des exigences de son travail d’espionnage, et avoue avoir eu peur que quelque chose lui arrive.

Pourtant, il ne l’a jamais critiquée pour ses actions, dit sa fille. Il l’évoquait uniquement en termes idéalisés.

Après la mort de Gilbert en 2000, la famille a découvert des agendas et des photographies – des informations restées jusque-là secrètes.

Pleine de glamour, de charme et d’esprit, Harmor fut attirée par le sionisme au début des années 1940, quand elle a assisté à une conférence donnée au Caire par le sioniste italien Enzo Sereni. Il lui a ensuite présenté les militants du Yishouv tels que Moshe Sharett et Elias Sasson.

En 1945, elle a été recrutée comme agent secret. Sa couverture de journaliste, écrivant des articles sur d’éminents hommes politiques égyptiens, lui accordait un accès facile aux échelons supérieurs de la société égyptienne. Elle a même pu établir un lien fort avec la cour royale égyptienne.

Selon Ora Schweitzer, son assistante à la Société télégraphique juive du Caire, Harmor était exceptionnelle. Non seulement elle était très brillante, mais elle savait comment dissimuler son intelligence en jouant la blonde idiote. Mais bien que des hommes aient souvent succombé à ses charmes, la comparaison entre elle et l’agent double et danseuse exotique, Mata Hari, est inexacte.

« Mon père détestait cette étiquette », explique Miel. « Ma grand-mère était une personne sophistiquée et non un agent double. Elle avait de bonnes relations avec les deux parties. »

Le premier Premier ministre d'Israël David Ben Gurion se tenant droit l'hymne national, la Hatikva est joué lors de la cérémonie d'ouverture de la Knesset en 1949 (Crédit : GPO / Hugo Mendelson)

Le premier Premier ministre d’Israël, David Ben Gourion, pendant l’hymne national, lors de la cérémonie d’ouverture de la Knesset, en 1949 (Crédit : GPO / Hugo Mendelson)

Le film évoque l’exotisme et l’excitation des années 1940 au Caire. Un lieu et une époque quelque peu envoûtants. Un militant de la Haganah décrit la terrasse de l’hôtel Grand Continental, où les représentants et les agents des services de renseignement et des mouvements clandestins se surveillaient mutuellement.

En 1945, Harmor dirigeait un réseau d’agents qui comprenait des membres des Frères musulmans. Teddy Kollek, qui était à l’époque chef du renseignement de l’Agence juive, souligne que les dangers de son travail ne doivent pas être minimisés.

Après la Seconde Guerre mondiale, le chef de la Haganah, David Ben Gourion, lui a rendu visite au Caire – Gilbert se rappelle l’avoir cherché à l’aéroport avec elle -, et en janvier 1948, elle s’est envolée pour Lydda, en Palestine, pour lui transmettre des plans secrets de la Syrie et de l’Egypte visant à envahir l’Etat tout juste créé. Les papiers étaient cousus dans ses épaulettes.

Après cela, Harmor ne devait pas revenir au Caire, jugé trop dangereux pour elle. Mais elle a désobéi, sa mère et son fils étant encore en Egypte.

Elle est revenue, mais en 1948, elle a été démasquée par les Frères musulmans, qui étaient outrés qu’une espionne israélienne fut autorisée à se déplacer librement. Elle a été arrêtée et jetée en prison, où elle est tombée très malade – il est apparu plus tard qu’elle avait un cancer de l’estomac.

Elle a été libérée au bout de quelques mois et en septembre 1948, elle et Gilbert se sont installés à Paris où elle a travaillé pour la délégation israélienne à l’ONU. Mais c’est là qu’elle est tombée gravement malade et a passé cinq mois dans une clinique. Après un semblant de rémission, elle a insisté pour retourner au Caire où elle a poursuivi son travail d’espionnage.

Selon Gilbert, en 1951, il était clair que le rôle de Harmor en Egypte avait pris fin. Les deux ont émigré en Israël, s’installant dans un petit appartement à Jérusalem. Pourtant, elle n’était pas nostalgique de la vie qu’elle aurait pu avoir en Egypte ou à Paris, dit-il. « Elle n’était pas ce genre de personne. »

Mais une fois à Jérusalem, elle était devenue marginale et fut affectée à un emploi de bureau sans conséquence au sein du Protocole, au ministère des Affaires étrangères.

L’évolution de la société israélienne fut difficile pour elle.

« Elle était pacifiste et ses meilleurs jours étaient manifestement révolus », dit Gilbert dans le film.

Elle avait été élevée en Europe et était « élégante dans un pays où l’élégance était un signe de décadence. Elle était raffinée et douce dans un endroit où les gens étaient durs et pionniers, décrit le diplomate Dan Avni Segre.

La dernière fois que Gilbert a vu sa mère, ce fut en 1954, avant son départ pour une université américaine. Elle est décédée en 1959 – dix ans avant la naissance de Miel – et elle est enterrée dans le cimetière de Givat Shaul à Jérusalem, dans une section spéciale allouée au ministère des Affaires étrangères.

« Mon père ne m’a jamais montré où elle est enterrée. Il refusait de le faire », explique Miel. Il était important pour lui de dédier le square et le carré du cimetière de Jérusalem à sa mémoire.

Yolande a connu deux grandes peines : quand ses anciens patrons l’ont écartée et oubliée, et quand elle a perdu l’amour de sa vie, son second mari, un aviateur appelé Harmor, dont elle a adopté le nom.

Bien que le film fut initialement diffusé en 2010, il a été récemment projeté aux cinémathèques de Jérusalem et de Tel-Aviv, dans le cadre de la rétrospective de Wolman. Le public a exprimé son étonnement que cette histoire ne soit pas plus largement connue.

« J’ignore pourquoi, mais au moins maintenant, elle reçoit la reconnaissance qui lui est due », a dit Miel.