BEIT SAFAFA, Jérusalem — Maria Aman peint par ensemble de trois ou quatre. Trois fleurs dans un vase, quatre feuilles sur le sol. Trois oiseaux au-dessus, quatre oiseaux en-dessous.

Ces séquences sont une référence récurrente à la frappe aérienne qui a touché la voiture de sa famille le 20 mai 2006 dans la bande de Gaza. Maria avait quatre ans et a perdu ce jour-là quatre membres de sa famille – Sa mère, Naima; sa grand-mère, Hanan; son frère aîné, Muhannad; et son oncle Nahed. Son jeune frère, Moamen, et son père, Hamdi, ont été épargnés. Elle a terminé en fauteuil roulant, paralysée depuis la nuque tout le long du corps.

Maria, seize ans, peut passer des semaines à terminer un tableau, en bloquant le pinceau dans sa bouche et en le déplaçant grâce à des mouvements de tête.

Une peinture où se distinguent trois arbres – qui les représentent, elle, son père et son frère, dépassant de l’épave de la voiture, « porte le nom de ma mère », explique Maria, allongée sur un canapé dans son salon, à Jérusalem-Est.

Maria Aman, qui est devenue tétraplégique lors d'une frappe aérienne à Gaza, montre une photo sur son téléphone de certaines peintures qu'elle a faite dans sa maison située dans le quartier de Beit Safafa à Jérusalem, le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Maria Aman, qui est devenue tétraplégique lors d’une frappe aérienne à Gaza, montre une photo sur son téléphone de certaines peintures qu’elle a faite dans sa maison située dans le quartier de Beit Safafa à Jérusalem, le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israël)

La famille de Maria circulait dans la ville de Gaza lorsque son véhicule a été frappé par un missile de l’armée israélienne. La cible de l’attaque était le commandant du Djihad islamique Muhammad Dahdouh, un chef terroriste de Gaza, mais l’explosion et les éclats d’obus ont également touché la voiture familiale.

Après avoir reçu quelques soins médicaux dans la bande, Maria, grièvement blessée, a été amenée en urgence en Israël, les infrastructures hospitalières de Gaza n’étant pas en mesure d’apporter les soins appropriés, selon son avocate Adi Lustigman.

Maria, Hamdi et Moamen sont restés depuis lors en Israël mais, pendant longtemps, leur statut légal est resté précaire. Pendant les cinq premières années, ils ont vécu au centre de rééducation ALYN, manquant des autorisations nécessaires qui leur auraient permis de rester librement en Israël.

Finalement, la famille a obtenu un statut de résident temporaire, qui doit être renouvelé tous les ans ou tous les deux ans.

Le ministre de l'Intérieur Aryeh Deri à la Knesset, le 7 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri à la Knesset, le 7 novembre 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Au mois d’octobre dernier, le ministre de l’Intérieur Aryeh Deri a accordé à Maria — et à elle seule – le statut de résident permanent, ce qui signifie que l’adolescente palestinienne pourra rester dans son foyer israélien d’adoption indéfiniment.

Lorsque Hamdi parle de Deri, il ajoute toujours « que sa santé soit bonne », en signe de remerciement envers le ministre qui a garanti un refuge permanent à Maria en Israël.

Le ministère de la Défense n’a jamais pris officiellement la responsabilité de la frappe aérienne, de la mort des quatre membres de la famille Aman ni des blessures faites à Maria, dit Lustigman. Mais il a aidé la famille, d’une certaine manière, lui offrant une aide financière et globale au cours des années.

Le 19 août, Maria a eu 16 ans. Comme les autres adolescents de son âge en Israël, elle a reçu sa carte d’identité – en hébreu sa teudat zehut.

Pour la famille Aman, cette journée a été joyeuse. Plus que les promesses verbales qui leur avaient été faites ou qu’un courrier du ministère de l’Intérieur qu’ils avaient reçu au mois de juillet, c’était enfin la preuve que Maria pourrait rester.

Mais ce jour a eu également un goût amer. Si la carte d’identité de Maria est bleue, celle de son père est rose – indiquant qu’il est un résident temporaire. Son frère de quatorze ans n’est pas suffisamment âgé pour obtenir une carte d’identité mais, s’il devait en détenir une, elle serait également rose.

La crainte de l’expulsion

Pour être clair, Maria n’a pas la citoyenneté israélienne – ce qu’un reportage à la télévision avait affirmé de façon erronée le mois dernier – mais un statut de résident permanent, qui est l’étape en dessous. Lorsqu’elle aura 18 ans, Maria ne pourra pas voter en Israël ou obtenir un passeport israélien. Elle pourra malgré tout obtenir un document de voyage, connu en hébreu comme une Teudat Maavar.

Les statuts de résident temporaire de Hamdi et de Moamen leur causent des problèmes, à long-terme comme à court terme.

De manière générale, la famille craint d’être un jour expulsée du pays qu’elle considère comme le sien depuis plus d’une décennie et d’être renvoyée à Gaza, où sa destinée sera incertaine dans la mesure où elle pourrait être considérée comme une « collaboratrice » avec Israël.

Il n’est pas inhabituel que les Palestiniens reçoivent des soins médicaux en Israël, mais le cas de la famille Aman est exceptionnel, que ce soit en termes de durée du séjour et de l’étendue des aides dont elle a bénéficié.

Ce sont les efforts continus livrés par un certain nombre d’Israéliens qui ont rendu cela possible – notamment ceux de Dalia Bacher, qui s’est intéressée au cas de la famille Aman et qui a fait pression sans relâche sur le gouvernement pour lui permettre de rester, explique Hamdi. (Lorsqu’ils sont cités, les noms de Bacher et de Lustigman sont suivis systématiquement, eux aussi, d’un voeu de bonne santé).

Afin que Maria reçoive le statut de résident permanent, Deri a dû passer outre deux lois qui empêchent Israël d’accorder un tel statut à des Palestiniens.

Mais Sabin Hadad, porte-parole de l’Autorité de l’Immigration et de la Population, minimise le caractère unique du dossier Aman, notant que d’autres Palestiniens, majoritairement ceux qui ont collaboré avec les forces israéliennes, bénéficient du statut de résident et même de la citoyenneté.

C’est précisément ce qui inquiète Hamdi.

« Qui d’autre à part un collaborateur obtient le droit de rester en Israël ? Obtient un endroit où vivre ? Une voiture ? » interroge Hamdi.

Pour cette raison, il n’est pas retourné à Gaza depuis qu’il est allé chercher Moamen au carrefour d’Erez en 2006. Si Hamdi et Moamen devaient être renvoyés à Gaza, le Hamas pourrait leur appliquer la sanction réservée aux autres collaborateurs – l’exécution.

‘Qui d’autre à part un collaborateur obtient le droit de rester en Israël ? Obtient un endroit où vivre ? Une voiture ?’

Il ne paraît y avoir pour le moment aucune initiative visant à expulser le père et le frère de Maria. La remise en cause du statut de résident de Hamdi et Moamen ne semble pas être non plus d’actualité.

« Que se passera-t-il s’il y a soudainement une grève dans les personnels de l’Autorité de l’immigration et de la population ? », demande toutefois Lustigman (comme les grèves déclenchées au mois de novembre 2016, durant l’été de la même année ou en juillet 2015, pour en nommer certaines).

Actuellement, Hamdi est autorisé à vivre en Israël jusqu’au mois d’octobre 2018, selon sa carte d’identité, date à laquelle il devra faire renouveler son permis.

Hamdi Aman coiffe les cheveux de sa fille Maria, tétraplégique, dans leur maison du quartier de Beit Safafa à Jérusalem, le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Hamdi Aman coiffe les cheveux de sa fille Maria, tétraplégique, dans leur maison du quartier de Beit Safafa à Jérusalem, le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israël)

« Hamdi est la seule personne au monde qui puisse s’occuper de Maria », estime l’avocate.

Lustigman note également un certain degré d’hypocrisie dans le traitement de Moamen par le gouvernement, qui a rejoint Maria et Hamdi après quelques mois passés à vivre aux côtés de son grand-père à Gaza, une période pendant laquelle – chose incroyable – il a survécu à une seconde frappe aérienne israélienne.

L’avocat indique que ce sont les attitudes gouvernementales « racistes » envers les Palestiniens qui empêchent l’octroi du statut de résident permanent à Moamen, alors qu’il l’accorde à certains enfants de travailleurs étrangers.

« Les enfants africains et philippins, qui ne sont pas dans une situation humanitaire aussi mauvaise que celle de [Moamen], obtiennent un statut permanent », dit-elle.

Coincés en Israël

De manière plus immédiate, ne pas bénéficier du statut de résident permanent empêche la famille de quitter le pays, Hamdia et Moamen n’étant pas éligibles à l’obtention de documents de voyage. Cela signifie qu’ils ne peuvent pas remplir le rêve que nourrit Hamdi depuis longtemps d’emmener ses enfants en vacances à l’étranger, quelque chose qu’il aimerait faire avec Maria tant qu’elle est dans un état de santé qui lui permet de voyager.

Le statut temporaire de Hamdi et de Moamen rend également bien plus difficile l’entrée en Cisjordanie, où ils ont de la famille et des amis, même si elle n’est pas impossible au niveau technique.

Assis en face de sa fille dans le salon, Hamdi se souvient d’un voyage à la mer Morte via la Cisjordanie lorsque leur voiture – conçue particulièrement pour s’adapter au fauteuil roulant de Maria – a été arrêtée à un point de contrôle militaire et presque saisie pour « davantage d’investigations ».

C’est l’insistance de Hamdi à les laisser continuer leur route et la menace que « si quelque chose arrive à ma fille, cela relèvera de votre responsabilité » qui leur auront permis de rentrer chez eux, dit-il.

Lustigman dit cela fait plus de 11 ans qu’elle et son partenaire au sein de leur cabinet d’avocat, Tamir Blank, oeuvrent afin d’aider bénévolement la famille Aman et qu’elle est bien décidée à continuer.

Ils espèrent finalement obtenir trois pleines citoyennetés. Mais Lustigman explique que « nous n’arrêterons pas, nous n’oublierons pas et nous ne prendrons pas de repos avant que Moamen et Hamdi n’obtiennent au moins le niveau minimum de sérénité qui provient de la certitude qu’ils ne seront pas sur le point d’être expulsés ».

Une passion pour la peinture

La famille habite au rez-de-chaussée d’un immeuble d’appartement dans le quartier Beit Safafa de Jérusalem. Dans le salon, des canapés, des bibelots, un aquarium, une cage à oiseaux et les peintures de Maria.

Elle a commencé à peindre en 2011. Un professeur d’arts plastiques est venu dans son école et « il a dit : ‘Je veux t’aider à extérioriser ton chagrin par la peinture », explique Maria.

Cela n’a pas été facile au début mais, avec le temps, la peinture est devenue une passion. Maria a fait jusqu’à présent 23 tableaux.

Une peinture faite par Maria Aman, tétraplégique après avoir été victime d'une frappe aérienne à Gaza, dans son domicile du quartier Beit Safafa de Jérusalem le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Une peinture faite par Maria Aman, tétraplégique après avoir été victime d’une frappe aérienne à Gaza, dans son domicile du quartier Beit Safafa de Jérusalem le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israël)

En plus des dessins consacrés à sa famille, l’adolescente de 16 ans fait également des auto-portraits et des paysages de Gaza, sur la base du mélange entre ses propres souvenirs et les photos des membres de sa famille qui vivent encore dans la bande.

Elle a organisé une exposition dans son école et a même offert une peinture qui sera vendue lors d’une collecte de fonds organisée par la Galerie Ben Ami de Tel Aviv.

Cette semaine, Maria et son frère ont fait leur rentrée scolaire. Lui étudie à l’école bilingue « main dans la main » Max Rayne, au sein de la capitale. Maria était dans une école juive-arabe mais a été contrainte d’intégrer un établissement pour les élèves ayant des besoins particuliers, l’école Ilanot, située dans le quartier Katamon.

Durant tout l’été, Moamen a été bénévole à l’ALYN, ce lieu qu’il a considéré comme son foyer pendant la plus grande partie de son enfance.

Outre quelques semaines dans un camp trouvé par le biais de l’école Ilanot, Maria a passé la majorité de l’été chez elle, indique-t-elle.

Elle et son père emmenaient Moamen à l’ALYN, le matin. Puis ils retournaient à l’appartement et, comme la plupart des adolescents de son âge, Maria a passé son temps à regarder la télévision ou à discuter avec ses amis ou sa famille sur son smartphone qu’elle fait fonctionner avec une grande adresse avec sa langue.

Plus tard dans la journée, Hamdi remettait Maria dans son fauteuil roulant et ils allaient rechercher Moamen à l’hôpital.

Pendant 11 ans, la vie de Hamdi a tourné autour de ses enfants. Il ne s’est jamais remarié et les soins quotidiens que nécessitent l’état de Maria limitent ses capacités à trouver un emploi.

Lorsque le Times of Israël a rendu visite à la famille Aman, Hamdi était en train de s’entretenir avec un éventuel soignant pour Maria, qui l’accompagnerait à l’école et aiderait à la maison pour que le père dévoué puisse jouir de plus de temps libre et de flexibilité.

Hamdi, un homme élancé, au long nez et au large sourire, dit qu’il est devenu très bon cuisinier, préparant des plats traditionnels arabes comme le Maqluba — à base de poulet, de riz et de légumes – ainsi que certains plats moins associés à la cuisine palestinienne, comme le cholent, un ragoût juif préparé typiquement pour le repas du Shabbat.

« Oui, je fais le chamin », dit Hamdi avec un sourire, en utilisant le nom hébreu du plat.

Il a également appris à maquiller Maria et à la coiffer. Elle dit ignorer qui le lui a enseigné, mais estime qu’il se débrouille plutôt bien.

Hamdi Aman met du rouge à lèvres à sa fille Maria, tétraplégique, dans leur appartement du quartier Beit Safafa de Jérusalem le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israel)

Hamdi Aman met du rouge à lèvres à sa fille Maria, tétraplégique, dans leur appartement du quartier Beit Safafa de Jérusalem le 23 août 2017 (Crédit : Judah Ari Gross/Times of Israël)

Il était important aux yeux de Hamdi d’envoyer ses enfants dans des écoles à la fois juives et arabes, dit-il, de manière à ce qu’ils puissent entretenir des relations avec des Juifs et ne pas nourrir de rancune contre Israël pour ce qu’il est arrivé à leur famille.

Quelques jours après la frappe aérienne, Hamdi avait rencontré le pilote qui avait lâché la bombe. Il se souvient que l’homme, en pleurs, avait présenté ses excuses pour ce qui était arrivé.

« Je lui ai dit de venir et de rencontrer Maria », ajoute Hamdi.

Etre en colère face à ce qui est arrivé « n’aurait aucun sens », poursuit Hamdi. « Cela ne me ramènera ni mon épouse, ni mon fils ».

‘Mon frère et mon père ne me laisseront pas être malheureuse. J’ai une belle vie’

Maria et son père considèrent cette frappe aérienne qui a tué la moitié de leur famille, et laissé à l’époque la petite fille dans un fauteuil roulant, comme inéluctable.

« Cela n’a pas été fait exprès. Cela n’était pas entre nos mains, pas plus que ce n’était entre les mains du pilote », explique Maria.

Sa paralysie ne la met pas en colère. « Je m’y suis habituée », dit-elle avec un sourire.

« De plus, mon frère et mon père ne me laisseront pas être malheureuse », ajoute-t-elle. « J’ai une belle vie ».