Quand Mya Guarnieri Jaradat est arrivée en Israël il y a dix ans en provenance des Etats-Unis, elle était censée venir un an pour terminer son master. Comme tant d’autres, elle a prolongé son séjour. Mais ce qui rend son expatriation dans le seul Etat juif du monde, ce sont ses motivations.

Il y a deux choses qui l’ont entraînée à prolonger son séjour académique initial : l’amour de l’hébreu et la volonté d’apprendre à le parler couramment, et le désir de travailler avec les communautés marginalisées du sud de Tel Aviv.

Jaradat a commencé à travailler principalement avec les travailleurs immigrés venus de pays d’Asie du sud est comme la Thaïlande ou les Philippines, ainsi qu’avec les demandeurs d’asile africains venus de pays comme l’Erythrée ou le Soudan. Son observation initiale était qu’il existait une pauvreté massive dans ces communautés. Mais Jaradat a également commencé à être témoin du nombre de personnes avec qui elle parlait qui n’avait que peu de droits légaux, civiques, ou en tant qu’employés.

Ce qui avait commencé comme du bénévolat s’est rapidement transformé en journalisme, ce qui a mené Jaradat à finalement devenir citoyenne israélienne.

« Dès que j’ai pris la nationalité israélienne, j’ai eu un fort sentiment de responsabilité pour ce que l’Etat juif faisait en mon nom », dit-elle.

Manifestation de demandeurs d'asiles africains contre la nouvelle politique "Rwanda ou Saharonim" du gouvernement, devant la Cour suprême, à Jérusalem, le 26 janvier 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Manifestation de demandeurs d’asiles africains contre la nouvelle politique « Rwanda ou Saharonim » du gouvernement, devant la Cour suprême, à Jérusalem, le 26 janvier 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Jaradat a continué à travailler comme journaliste, couvrant Israël, la Cisjordanie et la bande de Gaza pour nombres de publications, comme The Nation, The New York Times, le Guardian, la BBC, le site d’information israélien de gauche +972, et Al Jazeera.

La franche journaliste juive américaine affirme que la politique d’Israël envers les travailleurs immigrés et les demandeurs d’asile est façonnée par ce qu’elle appelle une double contradiction paradoxale « pour maintenir un équilibre démographique particulier nécessaire pour que l’Etat soit à la fois ‘juif et démocratique’. »

The Unchosen (autorisation)

The Unchosen (autorisation)

« Ce que vous voyez en Israël, c’est cette tentative de maintenir l’hégémonie d’un groupe particulier », a dit Jaradat depuis sa maison de Floride, où elle habite maintenant.

« Et donc, si vous n’appartenez pas à ce groupe, si vous n’êtes pas juif, alors l’Etat va être en conflit avec vous à un certain niveau », a-t-elle ajouté.

Ce sujet est le thème principal de The Unchosen: The Lives of Israel’s New Others qu’elle a récemment publiée au Presse Pluto, qui se décrit comme une maison « radicale », aux Etats-Unis et au Royaume-Uni [« Les non-choisis : vies des nouveaux autres d’Israël », non paru en français].

Evitant le jargon et la théorie universitaire sur le sujet, le livre donne à la place une voix aux migrants et aux demandeurs d’asile eux-mêmes grâce à des entretiens en profondeur qui entraînent le lecteur dans un monde rarement vu, dont même la plupart des Israéliens ignorent l’existence.

Elle se rend par exemple dans les crèches illégales bondées du sud de Tel Aviv, où elle décrit comment les enfants peuvent pleurer pendant des heures, seuls, dans des conditions d’hygiène inexistantes. Dans un autre chapitre, elle décrit les raids nocturnes de la police de l’immigration israélienne, qu’elle accuse d’intimider les membres de la communauté philippine, pour les expulser rapidement.

A courtyard in southern Tel Aviv damaged in a Molotov cocktail attack in April 2012.(photo credit: Tomer Neuberg/Flash90)

Une crèche illégale du sud de Tel Aviv abîmée par un cocktail Molotov, en avril 2012. Illustration. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Jaradat explique qu’une lecture récente de l’histoire israélienne est nécessaire pour comprendre pourquoi l’Etat, en ce qui concerne les demandeurs d’asile africains et les travailleurs immigrés, mène ces politiques de travail et d’immigration.

Principalement, dit-elle, le sujet est lié au sort des Palestiniens.

Les Palestiniens constituaient autrefois près de 10 % de la main-d’œuvre israélienne. Quand la première Intifada a commencé en 1987, par exemple, près de la moitié des ouvriers du bâtiment étaient Palestiniens, comme 45 % des travailleurs agricoles. Mais avec la hausse de la méfiance entre les deux peuples suite à l’intifada, Israël a fait, dans les années 1990, une transition vers les travailleurs immigrés.

« Israël était autrefois dépendant des travailleurs journaliers palestiniens », dit Jaradat.

Des travailleurs palestiniens attendent pour passer un checkpoint à Bethléem, le 2 juin 2013. Illustration.(Crédit : Neal Badache/Flash90)

Des travailleurs palestiniens attendent pour passer un checkpoint à Bethléem, le 2 juin 2013. Illustration.(Crédit : Neal Badache/Flash90)

Alors qu’Israël restreignait de plus en plus la circulation des Palestiniens, il devait trouver un groupe pour remplacer ces personnes cruciales aux différents secteurs de l’économie. L’Etat a alors commencé à faire venir des immigrés pour remplacer les Palestiniens, affirme Jaradat.

« Avec un grand nombre de travailleurs peu onéreux dans le pays, Israël n’a plus besoin des travailleurs journaliers palestiniens. L’Etat peut effectivement enfermer les Palestiniens derrière le mur sans en sentir les conséquences économiques qu’il aurait subies s’il était encore dépendant des travailleurs journaliers palestiniens, avant d’avoir des travailleurs immigrés », dit-elle.

« A présent, il n’y a plus de conséquences économiques à enfermer les Palestiniens, et, en plus, accorder des permis de travail aux Palestiniens peut fonctionner comme une récompense, une carotte et un bâton si vous préférez, plutôt que comme quelque chose de crucial qui répond au besoin de main-d’œuvre israélien », ajoute Jaradat.

Jaradat souligne également qu’il « est plus facile pour un travailleur journalier palestinien d’obtenir un permis de travail dans une colonie plutôt qu’en Israël, donc la présence des travailleurs immigrés à l’ouest de la Ligne verte a aidé l’Etat à diriger les travailleurs journaliers palestiniens vers les colonies. »

Ouvriers chinois pendant la cérémonie d'inauguration des travaux du tramway de Tel Aviv, le 19 février 2017. (Crédit : Flash90)

Ouvriers chinois pendant la cérémonie d’inauguration des travaux du tramway de Tel Aviv, le 19 février 2017. (Crédit : Flash90)

La journaliste affirme que le traitement des demandeurs d’asiles ressemble à ce que vivent les Palestiniens, notamment par la détention administrative sans procès pour les deux groupes.

« Je suppose [que l’une des préoccupations principales abordées dans le livre] porte sur la contradiction entre tenter de maintenir une certaine démographie et être démocratique en même temps », dit Jaradat.

« Ce n’est pas propre à Israël, mais j’utilise Israël comme une étude de cas »
Mya Guarnieri Jaradat

« Ce n’est pas propre à Israël, dit Jaradat, mais j’utilise Israël comme une étude de cas de ce qu’il se passe quand un pays tente de maintenir l’hégémonie d’un groupe particulier. Etudier ces deux groupes [les travailleurs immigrés et les demandeurs d’asile africains] est une manière de parvenir à la même question : l’Etat peut-il maintenir l’hégémonie d’un certain groupe et être démocratique en même temps ? »

En ce qui concerne les préoccupations sécuritaires qui pourraient influencer la politique d’Israël envers les travailleurs immigrés et les demandeurs d’asile africains, Jaradat affirme qu’il n’y en a « aucune ».

« La préoccupation de l’Etat est de maintenir l’hégémonie culturelle et démographique juive », insiste-t-elle.

Le livre de Jaradat consacre aussi un chapitre à étudier comment les très souples lois du travail de la Knesset sont inextricablement liées à la culture des entreprises israéliennes pour gagner de l’argent facilement.

A spectrum of Israeli society including Israelis, refugees, and migrant workers, stand at a bus stop in South Tel Aviv. May 12 2011. (Photo by Nicky Kelvin/Flash90)

Echantillon de la société israélienne : Israéliens, demandeurs d’asile, travailleurs immigrés, à un arrêt de bus du sud de Tel Aviv, en mai 2011. Illustration. (Crédit : Nicky Kelvin/Flash90)

La journaliste souligne par exemple que, bien que le traitement des non Juifs par Israël soit principalement ancré dans des préoccupations démographiques, il existe également des intérêts commerciaux représentant les secteurs du bâtiment et de l’agriculture qui façonnent les politiques publiques dans ce domaine. Les agences d’intérim israéliennes ont en particulier une importante influence, dit Jaradat.

« Les travailleurs paient des frais aux agences d’intérim, explique-t-elle. Et par conséquent, un travailleur qui reste dans l’Etat et ne veut pas changer de travail ne va pas payer de frais. Il est donc plus avantageux pour les agences d’intérim de toujours faire venir de nouveaux travailleurs. »

Ces agences ont agressivement fait campagne pour que le gouvernement israélien mette en place des quotas plus élevés de travailleurs immigrés, en corrompant les fonctionnaires des ministères concernés pour parvenir à cela, affirme Jaradat.

En citant un terme utilisé par l’anthropologue Barak Kalir, qui a écrit sur la migration de travail en Israël, Jaradat parle de ce que l’on appelle « la porte tambour ». Le gouvernement israélien fait venir de nouveaux travailleurs d’une part, et expulse ceux qui sont là d’autre part.

Les deux grands gagnants sont ici l’Etat, et les agences d’intérim. L’Etat n’a pas à s’inquiéter de créer de nouvelles lois sur l’immigration, et les agences d’intérim réalisent d’énormes bénéfices.

« Là où cette question devient vraiment très intéressante, c’est quand vous passez aux demandeurs d’asile, dit Jaradat. Parce qu’il y a ici un groupe de personnes, environ 40 000 en Israël, qui ne peuvent pas être expulsées légalement. »

« Là où cette question devient vraiment très intéressante, c’est quand vous passez aux demandeurs d’asile »
Mya Guarnieri Jaradat

Beaucoup de ces demandeurs d’asile ne veulent pas être rapatriés parce qu’ils ne peuvent pas revenir dans leur pays d’origine, dit Jaradat.

« Ces demandeurs d’asile africains sont coincés dans des limbes juridiques, alors pourquoi ne pas leur donner du travail plutôt que de faire venir des travailleurs de l’étranger ? C’est là que vous voyez le rôle que joue le profit dans tout cela », dit-elle.

La raison pour laquelle les demandeurs d’asile et les travailleurs immigrés sont exploitées par l’Etat israélien et par les entreprises privées, c’est principalement qu’il n’y a pas de loi pour les protéger, explique Jaradat.

Toutes les lois traitant de l’immigration en Israël, dit-elle sont « centrées sur l’idée de privilégier l’immigration juive tout en empêchant d’autres groupes de venir dans le pays. »

Migrants africains au centre de détention des réfugiés du sud d'Israël, le 26 janvier 2014. (Crédit : Flash90)

Migrants africains au centre de détention des réfugiés du sud d’Israël, le 26 janvier 2014. (Crédit : Flash90)

La journaliste cite deux exemples. L’un est la Loi du Retour, adoptée en 1950, qui garantit que tout Juif au monde a le droit de revenir et de vivre en Israël en tant qu’oleh, un immigrant. Le second est la Loi sur la citoyenneté et l’entrée en Israël, adoptée en 2003 et amendée plusieurs fois depuis, qui interdit, entre autres groupes ethniques et nationalités, d’accorder tout statut de résident ou de citoyen aux Palestiniens de Cisjordanie ou de la bande de Gaza mariés à des citoyens israéliens ou à des résidents permanents.

« Israël ne peut pas prétendre que les non Juifs n’existent pas, et qu’ils ne viendront pas dans le pays », dit Jaradat.

« Il n’est pas viable de faire venir des travailleurs immigrés, puis d’ouvrir une fenêtre unique à leurs enfants tout en expulsant et en naturalisant d’autres. Israël doit aborder ce sujet de manière plus humaine et plus pratique », ajoute-t-elle.

Jacob Barry, demandeur d'asile, avec des représentants des réfugiés africains pendant une discussion sur la politique migratoire envers les demandeurs d'asile à la Knesset, le 15 janvier 2014. (Crédit : Flash90)

Jacob Barry, demandeur d’asile, avec des représentants des réfugiés africains pendant une discussion sur la politique migratoire envers les demandeurs d’asile à la Knesset, le 15 janvier 2014. (Crédit : Flash90)

Israël a tenté d’aborder légalement le sujet des migrants et de demandeurs d’asile d’une autre manière, par une initiative gouvernementale dite du départ volontaire. Cette initiative encourage les demandeurs d’asile, majoritairement érythréens et soudanais, à quitter volontairement Israël pour aller dans un « pays tiers ».

Jaradat souligne que beaucoup de ces départs volontaires, où le gouvernement israélien offre parfois jusqu’à 3 500 dollars en liquide, ont entraîné le départ de demandeurs d’asile dans des pays comme l’Ouganda, le Rwanda ou la Libye, où ils font souvent face à un grand danger.

« J’ai un problème avec le terme départ volontaire […], vous finissez en prison ou dans un pays tiers »
Mya Guarnieri Jaradat

« J’ai un problème avec le terme départ volontaire, dit Jaradat. Ce qu’il se passe vraiment, c’est que vous êtes dans un Etat qui vous prime de vos droits et qui vous maintient dans une attente juridique. Alors l’Etat dit, vous allez en prison ou nous vous renvoyons dans un pays tiers. »

« Je pense que quand Israël a commencé à expulser des citoyens du Soudan du Sud, il a essayé de faire un exemple avec ce groupe et de l’utiliser comme une menace pour les autres groupes, en disant ‘vous avez le choix : vous pouvez partir volontairement, et prendre un peu d’argent. Ou nous allons de toute façon vous expulser’. Alors cela a naturellement fait pression sur les autres groupes qui voyaient les Sud-Soudanais être expulsés », dit Jaradat.

Même si la plupart de son temps libre se concentre presque exclusivement sur les droits des travailleurs immigrés et des demandeurs d’asile, la trame suit aussi son histoire personnelle : Jaradat est tombée amoureuse d’un Palestinien qu’elle a épousé quand elle vivait en Israël.

Expérience sociale avec des acteurs habillés en couple judéo-musulman. Illustration. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Expérience sociale avec des acteurs habillés en couple judéo-musulman. Illustration. (Crédit : capture d’écran YouTube)

La journaliste explique que les différentes politiques sociales d’Israël, et son attitude envers les arabes, à l’est comme à l’ouest de la Ligne verte, l’ont poussée, avec son mari, à quitter le pays. Tous deux ont choisi de s’installer aux Etats-Unis, où ils habitent à présent.

« J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose d’incorrect à devoir se marier en dehors d’Israël. Mon mari est un natif, un Palestinien indigène, dit Jaradat, et selon l’Etat d’Israël, je suis une rapatriée. »

« Nous devions quitter Israël pour vivre ensemble. Il est un natif du pays. Et il y a moi, qui suis censée jouir de tous ces privilèges dans l’Etat juif », ajoute-t-elle.

« Eh bien, si vous allez un peu trop loin et épousez quelqu’un qui n’est pas juif, fini les privilèges », conclut-elle.