LONDRES (JTA) – Comme beaucoup de Juifs européens, Stephen Lever a arrêté de porter sa kippa dans la rue ces dernières années.

Ce Londonien explique qu’il craignait de devoir rejoindre les centaines de Juifs qui sont accostés chaque année dans son pays natal, le Royaume-Uni, souvent par des extrémistes musulmans ou arabes qui cherchent à se venger des méfaits supposés d’Israël.

Plus de 1 000 attaques antisémites ont été enregistrés en Grande-Bretagne l’an dernier – un record et un chiffre encore plus élevé que celui de la France.

L’exception, cependant, se trouve à Golders Green, le quartier à forte population juive du nord-ouest de Londres qui est considéré comme l’épicentre de la communauté juive britannique. Environ un cinquième des 250 000 Juifs de Grande-Bretagne vivent dans les environs du district de Barnet.

Le long de l’artère principale du quartier, Golders Green Road, des dizaines de magasins ont des panneaux en hébreu.

Le quartier abrite plusieurs cafés de style israélien, des fournisseurs d’aliments cashers et un avant-poste de la librairie israélienne Steimatzky. Quand le Shabbat se finit le samedi soir, l’un des établissements du quartier, la boulangerie Carmelli Bakery, ouvre jusqu’à l’aube tandis que divers Juifs britanniques laissent leurs voitures en double file en dehors de son enseigne en néon pour acheter rapidement des rugelach, des kichlach et des pitot.

Lever nous dit qu’il considère le quartier comme un « refuge sûr ».

Et c’est pour cette raison qu’il a été outré de découvrir le mois dernier que pour la première fois depuis des décennies, plusieurs dizaines de néo-nazis se préparaient à manifester dans le quartier, le 4 juillet, lors d’un événement dont leur chef – le fasciste autoproclamé Joshua Bonehill – a promis qu’il comporterait « un autodafé juif et la destruction du drapeau juif » pour protester contre le « privilège juif ».

Des clients dans un marché du quartier juif de Londres Golders Green, le 19 juin 2015 (Crédit : Cnaan Liphshiz / JTA)

Des clients dans un marché du quartier juif de Londres Golders Green, le 19 juin 2015 (Crédit : Cnaan Liphshiz / JTA)

Malgré les demandes des Juifs locaux, la police a refusé d’interdire la manifestation que certains considèrent comme une tentative d’intimider les Juifs au cœur de leur communauté.

David Cameron, le Premier ministre britannique, a déclaré au Parlement plus tôt ce mois-ci que les néo-nazis avaient un droit à la libre expression, mais il a également condamné la manifestation et a déclaré que tout « harcèlement ou comportement menaçant… devraient être poursuivis [en justice] ».

« L’extrême droite n’est pas une grande préoccupation, elle est beaucoup plus faible que ce qu’elle était dans les années 1980 », a déclaré Lever au JTA samedi soir, alors qu’il attendait pour acheter une pâtisserie au Carmelli.

« Mais c’est toujours bouleversant parce qu’il se base sur de l’antisémitisme qui est déjà là et qui s’ajoute à l’hostilité des extrémistes musulmans. »

A la boulangerie, trois militants de Campain for Truth [campagne pour la vérité] distribuaient des tracts pour une contre-manifestation aux clients qui entraient. Ils invitaient les clients à porter du bleu et blanc – les couleurs du drapeau israélien. Des centaines ou des milliers de personnes devraient participer à la contre-manifestation.

Ambrosine Shitrit, l’un des coordinateurs du groupe, a déclaré que la manifestation est un « signe inquiétant de la croissance de l’intimidation contre les Juifs et d’autres partisans d’Israël en Grande-Bretagne ».

Golders Green est le témoin de la confiance qui existe depuis des siècles et qui est caractérisé par le fait qu’il s’agisse de la seule grande communauté juive européenne à avoir été épargnée par les horreurs de l’Holocauste.

Dans les années 1930 et 1940, des milliers de réfugiés en provenance d’Europe continentale sont arrivés dans la région, suivis plus tard par un afflux de Juifs séfarades d’Inde, d’Irak et de Syrie. Contrairement à d’autres quartiers juifs de Londres où les haredim (ultra-orthodoxes) donnent le ton, Golders Green est extrêmement diversifiée et tous les grands courants du judaïsme y sont représentés, y compris les moins traditionnels.

A Golders Green, les Juifs réformés aisés vivent à proximité des familles ultra-orthodoxes qui parlent le Yiddish et dont le nombre d’enfants s’élève à deux chiffres. Ils croisent aussi souvent le chemin de milliers d’Israéliens qui appellent ce quartier la maison.

Ailleurs en Europe, des zones fortement juives sont visiblement moins ‘juives’ et plus visiblement protégées – y compris, à Paris, par des soldats armés à la suite des attaques de Charlie Hebdo et du supermarché casher en janvier.

Un soldat français posté dans une rue en raison du plan vigipirate "Attentat" (Crédit : JOEL SAGET / AFP)

Un soldat français posté dans une rue du Marais en raison du plan vigipirate « Attentat » (Crédit : JOEL SAGET / AFP)

Pourtant, « il y a de plus en plus une atmosphère de peur » parmi les Juifs britanniques, selon Laura Marks, l’ancienne vice-présidente du Conseil des députés, qui a cité les chiffres de l’unité de sécurité de la communauté juive qui montrent qu’il y a eu 1 168 attaques antisémites en Angleterre l’année dernière – plus encore que les 851 attaques enregistrées en France.

Marks a indiqué que la crainte est « en train de changer les priorités de la communauté juive britannique, même si elle connaît une renaissance culturelle ».

Dans une enquête publiée par l’UE en 2013, 41 % des 1 260 Juifs britanniques interrogés ont dit avoir ressenti de l’antisémitisme lors d’événements sociaux au cours des 12 mois précédents et 19 % ont dit qu’ils avaient été victimes de harcèlement antisémite dans ce laps de temps.

Pourtant, seuls 8 % ont dit qu’ils évitent d’être publiquement identifiés comme juifs tout le temps – ils sont 34 % en Suède et 29 % en France.

Le grand rabbin Ephraïm Mirvis à la manifestation anti antisémitisme de Londres dimanche le 31 août 2014 (Crédit : Autorisation d'Adam Arnold)

Le grand rabbin Ephraïm Mirvis à la manifestation contre l’antisémitisme, Londres, le dimanche le 31 août 2014 (Crédit : Autorisation d’Adam Arnold)

Sharon Klaff, une autre militante juive opposée au rassemblement, a expliqué qu’une certaine partie de la peur provient du harcèlement « que vous ne pouvez pas désigner clairement comme étant antisémite, mais qui arrive néanmoins aux Juifs parce qu’ils sont Juifs ». Elle a cité les vols où les Juifs sont ciblés, les cris des voitures qui passent dans les rues à forte présence juive et le vandalisme contre les propriétés juives.

La police britannique est régulièrement informée de tels incidents et fait des efforts pour arrêter et dissuader les auteurs, mais la communauté reste divisée quant à savoir s’ils doivent intervenir et interdire le rassemblement des néo-nazis.

Pour Keith Harris-Kahn, sociologue des quartiers juifs de Londres et rédacteur en chef du Jewish Journal of Sociology, l’événement se profile ainsi : « Un événement néo-nazi qui sera éclipsé par une bien plus grande contre-manifestation. »

Harris-Kahn ajoute : « C’est l’une des choses désagréables à laquelle il faut faire face dans une société démocratique », a-t-il conclu.