Yosale est en train de se passer un trait d’eyeliner bleu électrique dans la maison de sa famille à Jérusalem. Noir Styrofoam ajuste une perruque noire de la même couleur que sa barbe, tandis que Moksha se passe de la poudre sur le visage.

Ils se préparent pour un spectacle d’Allah Nash, la seule troupe de drag queens de la capitale. Le groupe s’est créé sa place malgré quelques intolérances affichées par les habitants religieux contre la communauté LGBT. Ils se produisent sur scène environ deux fois par mois dans le seul bar gay de la plus grande ville d’Israël.

Yosale, 23 ans, est le manager du groupe et le seul membre fondateur à monter encore sur scène. Lui et quelques amis ont lancé la troupe il y a environ deux ans et demi, explique-t-il. Jérusalem, ville conservatrice et capitale du pays, a toujours compté quelques drag queens mais le seul groupe qui restait a déménagé à Tel Aviv.

“Nous, on s’est dit OK, on reste à Jérusalem. Il y a toujours eu des drag queens ici”, dit Yosale. « Et on aime aussi faire des spectacles, soyons honnêtes ».

Le drag queen israélien  Noir Styrofoam se prépare pour un spectacle à Jérusalem (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le drag queen israélien Noir Styrofoam se prépare pour un spectacle à Jérusalem (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Allah Nash a trouvé un foyer naturel au Videopub, où plusieurs autres membres fondateurs de la troupe travaillaient. Il est situé sur une rue adjacente, à environ 10 minutes de marche des remparts de la Vieille Ville.

Tous les trois habitent Jérusalem. Yosale y est né au sein d’une famille religieuse, et il a passé un an dans une yeshiva. La journée, il est homme de ménages.

“Certains jours vous nettoyez, certains jours vous régnez”, dit-il.

Il a commencé à s’intéresser au phénomène des drag queens après avoir découvert Gallina Port des Bras dans le Time Out magazine, et a donné son premier spectacle dans un bar lesbien il y a environ cinq ans. Il était alors âgé de 17 ou 18 ans.

Noir Styrofoam explique avoir été inspiré par l’Américain RuPaul, drag queen et acteur âgé maintenant de 56 ans. Il a commencé à essayer diverses tenues et à travailler les méthodes de play-back chez lui, puis a ouvert une page sur Instagram consacrée à son alter-ego et téléchargé des vidéos.

“Le personnage en lui-même, j’ai commencé à le construire à la maison, en voyant quels vêtements je pouvais mettre ensemble”, dit-il. « J’ai fait des assortiments bizarres, avec toutes sortes de trucs verts et dorés. Et encore aujourd’hui, je ne suis pas tout à fait sûr de ce à quoi ressemble mon maquillage et je le change à chaque fois”.

Les drag queens israéliens Yosale (à gauche) et Noir Styrofoam (à droite) se regardent une dernière dois dans le miroir avant de se rendre à un spectacle organisé au VidéoPub de Jérusalem (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Les drag queens israéliens Yosale (à gauche) et Noir Styrofoam (à droite) se regardent une dernière dois dans le miroir avant de se rendre à un spectacle organisé au VidéoPub de Jérusalem (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le “noir” de son nom vient du ‘film noir’ qu’il a étudié dans une école de cinéma, tandis que “styrofoam” vient des paroles d’une chanson de Kesha “only styrofoam lasts forever,” explique-t-il.

Il a fait sa première sortie lors de la Gay Pride de la ville, où il a été accueilli avec une chaleur à laquelle il ne s’attendait pas. Il a décidé de monter sur scène après avoir vu des drag queens faire de même à New York.

“J’ai le sentiment que c’est ma part d’art”, dit-il. « Vous avez l’impression de pouvoir faire quelque chose d’énorme et d’étonnant. »

La scène principale offerte aux drag queens se trouve à Tel Aviv, une ville à la fois plus tolérante et plus vivante, explique le groupe.

Jérusalem a été le théâtre de violences anti-gays, avec notamment le meurtre au couteau de Shira Banki lors de la Gay Pride de 2015. La jeune victime avait alors 16 ans.

Environ 25 000 personnes se sont toutefois donné rendez-vous pour la Gay Pride suivante à Jérusalem qui s’est déroulée dans des conditions de sécurité lourdes. Il n’y a pas eu d’incidents violents, mais la police a procédé à 30 arrestations de gens soupçonnés de vouloir perturber le cortège.

Pour sa part, le chef de la police de la ville, Yoram Halevi, a déclaré aux journalistes : « Il y avait une menace grave pour les participants [à la Gay Pride de Jérusalem]. Le maire de la capitale, Nir Barkat, n’a pas fait d’apparition lors de l’événement, disant qu’il soutenait le droit de manifester de la communauté LGBT mais qu’il ne voulait pas offenser les habitants de la ville les plus religieux.

Des juifs ultra-orthodoxes près de l'endroit où Shira Banki, 16 ans, a été tuée en juillet 2015 après avoir été attaquée par un extrémiste juif, Yishai Schlissel pendant la Gay Pride annuelle de Jérusalem, le 21 juillet 2015. (Crédit : AFP/Thomas Coex)

Des juifs ultra-orthodoxes près de l’endroit où Shira Banki, 16 ans, a été tuée en juillet 2015 après avoir été attaquée par un extrémiste juif, Yishai Schlissel pendant la Gay Pride annuelle de Jérusalem, le 21 juillet 2015. (Crédit : AFP/Thomas Coex)

Yosale explique que certains membres du groupe se font parfois bousculer à Jérusalem, mais qu’on les laisse tranquille au Videopub.

“Ce n’est pas que les gens nous donnent du fil à retordre ou quoi que ce soit, les religieux, vous pourriez vous y attendre – rien de cela ne survient trop souvent”, dit Yosale. « Cela peut arriver dans toute la ville, au quotidien d’une certaine façon mais personne ne vient nous ennuyer ou quoi que ce soit ».

Chez Yosale, les trois amis s’entraident pour se préparer, critiquant leurs maquillages respectifs ou aidant à la pose des longs et délicats faux-cils. Le chat de Yosale est allongé sur le lit, et sa mère et son frère entrent dans la pièce pour poser une question. La bande-son est une restitution du top-20 de la musique pop – Britney Spears, Rihanna, Iggy Azalea.

Après deux heures, Yosale met enfin ses hauts talons argentés, enfile une robe noire chatoyante et une perruque blonde brillante.

“Et soudain, je suis une femme”, dit-il.

Il glisse une tenue supplémentaire dans une valise à roulette et le trio s’engouffre dans deux taxis qui attendent à l’extérieur.

Le drag queen Yosale sur scène au Videopub de Jérusalem. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le drag queen Yosale sur scène au Videopub de Jérusalem. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Au bar, ils rencontrent Evelyn Ben, jeune drag queen de 21 ans venu de Tel Aviv et qui va se produire pour la première fois.

L’assistance, principalement constituée de jeunes habitants de Jérusalem âgés d’une vingtaine d’années, entre dans la salle par petits groupes aux environs de 23 heures, en payant 20 shekels à l’entrée. La scène est montée sur un escalier, dans le fond d’une pièce sombre et caverneuse aux murs de pierre.

Yosale, le maître de cérémonie, aussi à l’aise lorsqu’il parle hébreu que lorsqu’il s’exprime en anglais, se lance dans des tirades grossières sur Trump, Tel Aviv et sur le public, présentant ses excuses à sa soeur qui est en train de filmer le spectacle sur son téléphone cellulaire depuis le premier rang.

Il s’amuse de toutes les manières déployées par les Israéliens et les touristes, fait venir un visiteur américain présent dans le public à ses côtés pour une interview sur scène. L’assistance, quelques douzaines de personnes, rit, fume et interpelle les artistes.

Ci-dessus : Le drag queen israélien Moksha lors de son spectacle au Videopub de Jérusalem.

Puis, ils interprètent en play-back des titres issus de la pop israélienne obscure des années 1970, du répertoire de Barbra Streisand ainsi qu’une parodie russe de “Gangnam Style.”

Noir Styrofoam, qui porte un châle noir, un cardigan noir, une perruque argentée et une tiare entonne “Let It Go” tiré de la Reine des Neiges de Disney.

Yosale offre une imitation animée de la pop star israélienne Eden Ben Zaken et de son tube « No One ». A l’apogée de la chanson, il mime une tentative de suicide, projetant par inadvertance du ketchup sur le public. Personne ne semble s’en préoccuper.

La troupe termine son show avec “I Love it”, interprété par le duo suédois Icona Pop, réunissant sur la scène les quatre drag queens et des membres de l’auditoire.

Après la chanson, Yosale remercie la foule et les invite au prochain spectacle organisé au Videopub, deux semaines plus tard, avant de se diriger à l’étage du dessus pour boire un verre.