Une rue de Jérusalem rappelle une rivalité littéraire historique
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Une rue de Jérusalem rappelle une rivalité littéraire historique

Shmuel Yosef Agnon et Josef Klausner ont été des voisins – grincheux – au cœur du quartier de Talpiot. D'autres personnages historiques ont arpenté ce quartier arboré

Agnon's home library (photo credit: Jessica Steinberg/Times of Israel)
Agnon's home library (photo credit: Jessica Steinberg/Times of Israel)

Le quartier de Talpiot regorge d’histoires et d’anecdotes touchant à l’histoire et la littérature. Parmi ce dernier genre les relations entre l’auteur célèbre S.Y. Agnon et son voisin de rue Josef Klausner, qui étaient pour le moins tendues, figurent sans doute en bonne position.

Dans son roman autobiographique Une Histoire d’amour et de Ténèbres, Amos Oz, neveu de Klausner, écrit : “Une froideur polie, mais venant de l’Arctique, tombait momentanément sur la petite route si les deux hommes devaient à se croiser… Ils ôtaient leur chapeau d’un millimètre ou moins, s’inclinaient très légèrement, et il est très probable que chacun d’entre eux souhaitait à l’autre du plus profond de son cœur de se trouver consigné dans l’enfer des épaisseurs de l’oubli pour l’éternité”.

Après que Klausner a quitté ce monde – et que la rue dans laquelle les deux hommes habitaient a été renommée en son honneur, Agnon – qui n’était pas connu pour sa modestie – s’est plaint à un voisin : « Pouvez-vous croire que je me trouve à vivre dans la rue Klausner ?!” Une interrogation à laquelle le voisin a répondu : « Mais n’était-ce pas plutôt Klausner qui vivait dans la rue Agnon ?”

Il y a cinquante ans, S.Y. Agnon reçevait le prix Nobel de Littérature. Il fut le premier Israélien à remporter un prix Nobel dans quelque spécialité que ce soit, et le seul auteur hébreu à remporter cette prestigieuse distinction dans le domaine de la littérature. Cela a été un grand succès pour le tout nouvel état d’Israël. Et, pour Agnon, la preuve que l’Hébreu était reconnu comme la langue de la vie et de la culture juives.

C’est donc le moment parfait pour aller visiter la Beit Agnon dans le quartier ombragé de Talpiot, à Jérusalem, et pour en apprendre davantage sur ce grand homme.

Créée par l’architecte célèbre Fritz Kornberg, qui vivait dans la rue, sa maison a été construite dans le style international tel qu’il était prôné par l’école Bauhaus en 1931. Cette construction a été la seconde demeure d’Agnon à Talpiot, la première ayant été gravement endommagée lors des émeutes arabes en 1929. Et c’est peut-être pour cela que cette maison ressemble à une forteresse.

Il y avait à l’époque quelques autres bâtisses dans la zone, et le danger était tapi aux alentours. Il y avait toutefois des avantages majeurs à cette situation frontalière : le bâtiment étant entouré de champs vides, il jouissait d’une vue dégagée sur le mont du Temple et sur la mer Morte.

Shai Agnon (photo credit: Wikimedia Commons)
Shmuel Yosef Agnon (Crédit : Wikimedia Commons)

Après le décès d’Agnon en 1970, ses enfants ont vendu la demeure à la municipalité qui l’a achetée afin d’empêcher sa destruction.

Mais les années se succédant, la maison a commencé à se détériorer. En 2007, « l’Association de la Maison d’Agnon » à Jérusalem a commencé des rénovations, repeignant même la bâtisse dans ses couleurs initiales, détestées d’ailleurs par Agnon. La Maison d’Agnon a été réouverte en 2009.

En plus de ses couleurs, il y avait beaucoup de choses qu’Agnon n’aimait pas dans sa demeure. Il déplorait ses fenêtres étroites et regrettait qu’elle soit trop sombre. Toutefois, il a conservé son amitié à l’architecte.

L’épouse de ce dernier, habitant la maison en face, avait transformé des parties de son habitation en logements indépendants pour les invités. La légende veut que lorsque Agnon désirait passer un appel téléphonique, c’est dans l’un de ces logements qu’il se rendait en traversant la rue. Pourquoi ? Parce que c’était moins cher.

Lors de la visite de la maison, vous apercevrez en premier le pied de parasol d’Agnon, puis vous pénétrez dans le salon. Les meubles et les bibelots sont modestes, Agnon ayant perdu ses beaux meubles lors des émeutes et n’avait pas considéré leur remplacement comme essentiel. Les trous faits par des éclats d’obus provenant des mortiers jordaniens durant la guerre d’indépendance sont encore visibles sur le balcon.

Agnon écrivait, attablé à un pupitre que l’on peut encore voir. Il pouvait griffonner quelque chose de mémorable, s’en aller et revenir. Parfois, ses gribouillages étaient tellement mauvais que son épouse Esther devait clarifier ce qu’il avait écrit. Elle tapait ses manuscrits à la machine, les donnait pour relecture et les retapait encore, et encore.

De manière indubitable, Agnon fut l’un des plus grands narrateurs hébreu de son époque. Il a également créé des légendes à son propre sujet. En effet, né durant l’été 1887, il avait changé sa date de naissance en optant pour le 8 août 1888 dans le but de coïncider avec Tisha Beav (le neuvième jour de Av, lorsque le Temple est tombé, qui est aussi le jour prévu pour la réapparition du Messie).

Malheureusement, le 8.8.1888 n’est pas tombé avec Tisha Beav – traduisant un calcul légèrement mauvais.

Il avait aussi changé son nom. Lors de la publication de sa première nouvelle, Agunot (les épouses enchaînées), lui et son éditeur avaient décidé que le nom de Shmuel Yosef Czaczkes n’était pas adapté. Et Czaczkes est devenu Agnon.

A fallen tree on Shalom Yehuda Street in Jerusalem's Talpiot neighbrohood (photo credit: Jessica Steinberg/The Times of Israel)
Un arbre tombé sur la rue Shalom Yehuda dans le quartier de Talpiot à Jérusalem (Crédit : Jessica Steinberg / The Times of Israel)

Son quartier, Talpiot a été établi en 1922 comme banlieue résidentielle, ce qui explique ses larges rues et les feuillages massifs de ses sections les plus anciennes.

Le Cantique des Cantiques (4:4) contient un verset avec le mot talpiot, qui signifie tourelle. C’est ce qui a très probablement inspiré le nom du quartier. Il reste peu de maisons qui existaient à l’origine, dont la plupart se situent dans la rue Korei HaDorot. Et l’une d’entre elles est dotée d’une authentique tourelle.

La maison dans laquelle Agnon et d’autres habitants du quartier faisaient leurs prières de la semaine et du Shabbat a été remplacée par la synagogue séfarade de Talpiot.

Un immeuble hébergeant des appartements se tient aujourd’hui à l’endroit exact où Klausner a vécu. Les choses changent. De même pour la bâtisse où était installé l’artiste Abel Pann a été démolie quelques années après sa mort, en 1963.

Toutefois, il y a encore quelques bâtiments historiques dans le quartier. Kornberg, qui avait créé sa propre maison ainsi que celle d’Agnon, est également à l’origine du spendide amphithéâtre du mont Scopus. Il a également restauré l’élégante Maison de Ticho dans le centre de Jérusalem. Sa maison est encore là.

Eliezer Ben-Yehuda
Eliezer Ben-Yehuda

C’est également le cas de la maison de Talpiot qui a été construite par Eliezer Ben-Yehuda. Si lui, est décédé en 1922 avant d’avoir pu y emménager, sa famille y a vécu jusqu’en 1952. Ensuite, déplorant la solitude et l’isolement du quartier, la famille a suggéré d’offrir la maison à la municipalité qui, en retour, lui a donné une demeure mieux située. Mais la maison est restée vide – au cours des 20 années qui ont suivi. Des vandales ont mis à sac l’endroit, brûlé les papiers de Ben-Yehuda pour faire du feu pour leurs barbecues, brisé les vitres, laissé des ordures partout, détruisant complètement le lieu.

Son petit-fils, Eliezer Ben-Yehuda (un homonyme) qui venait des Etats Unis de temps en temps s’est alors adressé à l’organisation à but non-lucratif allemande Action pour la Réconciliation au Service de la Paix en Israël en 1971. Aux bord des larmes, il a raconté ce qu’il avait découvert dans la maison.

Cette organisation cherchait, à l’époque, un nouveau siège permanent en Israël et a suggéré de prendre en charge la demeure. La municipalité a donné son accord et la maison a subi d’importantes rénovations – dont la construction de fondations pour le bâtiment, car il n’en avait aucune !

Depuis lors, la bâtisse a servi de quartier-général pour l’organisation dont les bénévoles rendent visite à des survivants de l’Holocauste, se portent volontaires à Yad Vashem, travaillent dans les refuges pour les femmes, dans les écoles pour les enfants handicapés et dans une multitude d’autres institutions sociales. Elle opère également comme centre éducatif et culturel, offre des cours d’hébreu et dirige une maison des séminaires.

Tout ce qui reste des biens qui appartenaient à Ben-Yehuda se trouve aujourd’hui à l’Académie de la Langue Hébraïque, au sein de la Bibliothèque nationale, à Givat Ram. Mais l’entrée à la Maison de Ben Yehuda House reste toutefois remplie de photographies et autres objets de collection.

Talpiot abrite aussi la synagogue S.Y. Agnon Tiferet Yisrael, le lieu de culte ashkénaze du quartier. Sa première pierre avait été posée par le Grand Rabbin Isaac Kook en 1924. Malgré le nom qu’elle porte, Agnon n’y a jamais prié.

Mais les habitants du quartier ne seront jamais parvenus à assurer le maintien et le fonctionnement de la synagogue, même si elle devait ensuite se doubler d’un centre communautaire.

Les Britanniques ont confisqué le bâtiment pendant la Seconde Guerre mondiale et l’ont utilisé pour stocker des munitions. Après que les Britanniques ont quitté le pays, la construction a été transformée en entrepôt pour l’université hébraïque.

Furieux de devoir prier dans une remise étroite tandis que leur synagogue était utilisée comme réserve, Agnon et d’autres habitants de Talpiot ont lancé des poursuites judiciaires et gagné devant le Tribunal.

Malheureusement, même si la synagogue a été rendue aux résidents, les rénovations ne se sont achevées qu’après le décès d’Agnon. Mais au moins, son nom est dorénavant gravé au fronton de la porte.

Les visiteurs qui se rendent à Talpiot sont toujours étonnés de trouver un cimetière bien entretenu dans le centre du quartier. Celui-ci appartient aux Britanniques et date du début de la période du mandat.

Le cimetière possède deux pierres tombales et accueille les fosses communes qui ont recueilli les dépouilles des militaires indiens tombés au combat aux côtés de l’armée britannique lors de la Première Guerre mondiale. Les musulmans ont été enterrés dans une section, les hindous et les sikhs reposent en paix dans l’autre.

Il faut aussi mentionner, même s’il ne date que de quelques années, le complexe moderne de Talpiot.

Le consulat américain de Jérusalem, situé dans le quartier de Talpiot,à Jérusalem, en décembre 2016. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israël)
Le consulat américain de Jérusalem, situé dans le quartier de Talpiot,à Jérusalem, en décembre 2016. (Crédit : Raphael Ahren/Times of Israël)

De nombreux habitants de Jérusalem ont jusqu’à présent espéré, en vain, qu’il accueillerait l’ambassade américaine si celle-ci devait être relocalisée à Jérusalem. Aujourd’hui, le complexe accueille le consulat américain.

Pour des informations mises à jour sur les visites de Beit Agnon, n’hésitez pas à écrire à l’adresse israeltravels@gmail.com
Des remerciements très particuliers au Rabbin Rabbi Jeffrey Saks, qui enseigne les écrits d’Agnon à WebYeshiva.org/Agnon, et au guide touristique Nicole Strassman pour l’aide apportée lors de la préparation de cet article.
Aviva Bar-Am est l’auteur de sept guides touristiques en anglais sur Israël.
Shmuel Bar-Am est un guide touristique habilité qui propose des visites personnalisées en Israël, au niveau individuel, pour les familles et les petits groupes. .

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