JTA — Pour la première fois, les Israéliens découvrent une série produite dans le pays et diffusée en prime time dont le personnage principal a la peau noire.

« Nebsu », une série comique dont chaque épisode dure une demi-heure, s’intéresse à la vie d’un Ethiopien marié à une juive ashkénaze. Les malentendus s’ensuivent joyeusement.

“Il y a incontestablement beaucoup de confusion culturelle dans la série », explique Yosi Vasa, star principale et co-créateur de la série, à JTA. « Mais ce qui est génial dans la comédie, c’est que lorsque le public rit, c’est qu’il a compris. Et c’est un vrai progrès ».

A la suite de plusieurs manifestations parfois violentes qui ont opposé les Ethiopiens israéliens et la police ces dernières années, les créateurs de cette nouvelle série ont la conviction que la comédie est indispensable. Ils espèrent qu’en mettant en lumière les frictions entre les immigrants éthiopiens et la société dans un sens plus large, ils pourront promouvoir la compréhension mutuelle.

« Les gens sont allés sur l’autoroute du sud d’Ayalon et ils ont manifesté avec colère. On en a écrit des colonnes », explique dans une vidéo de promotion le co-créateur de la série, Shai Ben-Atar, se référant aux mouvements de protestation qui dénonçaient les violences policières contre les Ethiopiens.

« Notre manifestation à nous, c’est une manifestation avec beaucoup d’amour. Nous offrons de l’amour au public. Nous présentons des personnages remplis d’amour ».

Des Israeliens prenant part à une manifestation à Tel Aviv le 3 mai 2015 protestant contre la prétendue brutalité policière et la discrimination institutionnalisée contre la communauté éthiopienne (Crédit : AFP / JACK GUEZ)

Des Israéliens prenant part à une manifestation à Tel Aviv le 3 mai 2015 protestant contre la prétendue brutalité policière et la discrimination institutionnalisée contre la communauté éthiopienne (Crédit : AFP / JACK GUEZ)

Lors de la première diffusion de la série, le 9 mars, le personnage incarné par Vasa, Gili, sort de sa maison de banlieue pour aller faire une course. Un agent de police qui passe par là arrête sa voiture et lui demande ses papiers d’identité, qu’il a laissés chez lui. Quelques instants plus tard, l’agent fouille Gili avec agressivité contre le coffre de son véhicule.

Vasa, 41 ans, dit que de tels incidents font partie de son quotidien, ce que de nombreux Israéliens trouvent difficile à croire. Mais l’année dernière, un soir, la troisième co-créatrice de la série, Liat Shavi, en a eu un témoignage direct. Quelques minutes après avoir souhaité bonne soirée à Vasa, qui s’était arrêté à l’extérieur du bureau de Tel Aviv pour fumer une cigarette, son téléphone a sonné.

“Tout à coup, il m’appelle et je ne comprends pas. Il parle d’une manière pas claire, et il dit ‘viens donc une seconde' », se souvient Shavit dans la vidéo de promotion. « Alors je regarde dans la rue et je le vois, là, en compagnie d’un agent de police ».

Ben-Atar ajoute : « Il se fichait d’être arrêté. Il voulait simplement qu’on puisse voir que ça arrive, en fait, et c’était vraiment comique ».

Roni Akale, directeur général du Projet National Ethiopien, explique que la majorité des Israéliens ne réalisent pas ce que vivent les Ethiopiens dans la mesure où ils vivent des existences largement séparées.

Les Ethiopiens, qui ne constituent que 1,5 % de la population, ont tendance à être regroupés dans des zones pauvres du pays et un grand nombre d’entre eux vivent dans les périphéries. Ils détiennent le record du taux de pauvreté parmi les Juifs d’Israël et le taux d’arrestation et d’incarcération au sein de cette communauté est également supérieur aux autres. Leurs enfants ont beaucoup plus de difficultés et ils vont en général moins à l’école que les autres composantes de la population.

Les créateurs de "Nebsu", Yosi Vasa, à gauche, et Shai Ben-Atar. (Crédit : Reshet via JTA)

Les créateurs de « Nebsu », Yosi Vasa, à gauche, et Shai Ben-Atar. (Crédit : Reshet via JTA)

« La société israélienne ne nous connaît pas parce que nous ne faisons pas partie de son environnement. Elle ne voit pas comment nous vivons », explique Akane. « Peut-être que cette émission peut souligner les choses positives qui existent dans la communauté éthiopienne ».

Ce que les Israéliens ont vu ces dernières années, ce sont les Ethiopiens manifester dans les rues pour dénoncer une discrimination largement présente. Les mouvements de protestation du mois d’avril 2015 avaient répondu à un enregistrement vidéo qui montrait une agression policière apparemment non-provoquée contre un soldat éthiopien israélien. Des milliers de membres de la communauté étaient sortis pour manifester dans tout le pays, affrontant parfois violemment les agents de police.

« Nebsu » permet d’apporter la culture éthiopienne dans les salons israéliens, et la confronte à la culture israélienne ‘mainstream’ pour créer un effet comique. Gili a vécu une existence qui lui a appris comment ouvrir les serrures et comment faire démarrer les voitures en mettant en contact les fils. Son épouse blonde, Tamar, interprétée par Merav Feldman, est originaire d’un milieu privilégié.

Trailer en hébreu :

Même si Gili et Tamar s’accordent bien ensemble, c’est une toute autre histoire pour leurs familles respectives et le reste de la société. Tamar ne peut pas croire que la mère de Gili puisse vouloir tuer une chèvre que sa fille a adoptée comme animal de compagnie. Et Gili prend sur lui, la cuisine insipide de sa belle-mère ashkénaze.

Tamar est souvent indignée par les injustices qui frappent Gili et veut rétablir les choses, tandis que lui-même a appris à courber la tête. Avec une exception du premier épisode, où Gili explose devant les voisins, les accusant de changer les serrures de leurs portes parce qu’ils ont peur de lui. Epuisé par une ‘journée racialement difficile’, il se trouve finalement que Gili a mal analysé la situation.

« Très souvent, vous vous retrouvez dans un environnement très blanc et vous voyez des choses que vous considéreriez différemment si vous étiez entourés d’Ethiopiens », explique Vasa.

Les dirigeants religieux de la communauté israélo-éthiopienne manifestent contre le refus de les reconnaitre officiellement en tant qu'autorités religieuses, à Jérusalem, le 4 décembre 2011. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

Les dirigeants religieux de la communauté israélo-éthiopienne manifestent contre le refus de les reconnaître officiellement en tant qu’autorités religieuses, à Jérusalem, le 4 décembre 2011. (Crédit : Kobi Gideon/Flash90)

La famille de Vasa est arrivée en Israël depuis un village reculé d’Ethiopie dans le cadre de l’opération Moïse en 1985, l’une des opérations audacieuses mises en place par le gouvernement pour venir au secours des Juifs éthiopiens.

Sa famille qui comptait huit membres s’est installée dans la ville côtière de Netanya et il a rebondi entre les différents internats gouvernementaux créés en direction des Ethiopiens. En tant qu’étudiant en comédie et en éducation à l’Université de Haïfa, lui et un camarade de cours ont créé une série de vidéos qui sont devenues virales au sein de la communauté éthiopienne.

« Les seuls vidéos qui existaient, c’étaient certaines cassettes vidéo de la télé éthiopienne vendues dans les épiceries », explique Vasa. « Alors nous avons commencé à vendre nos cassettes dans les mêmes magasins. Elles ont commencé à être reproduites et diffusées à droite et à gauche, donc on n’a pas eu d’argent mais ça a été quelque chose de génial à faire pour nous et pour notre communauté ».

Allant à l’encontre des étapes de la société israélienne, Vasa a rejoint l’armée après l’université, jouant dans la célèbre unité de théâtre chargée de divertir les troupes. Après trois années de service, il a développé un spectacle comique avec Ben-Atar qui s’appelait « ça sonne mieux en Amharique », qu’il joue toujours. Il a rencontré celle qui est devenue son épouse lors d’une représentation en anglais de son spectacle à San Francisco. Comme Tamar, elle est israélienne et non-éthiopienne, mais ses origines ethniques sont moitié ashkénazes, moitié juives mizrahi.

Vasa considère les Ethiopiens comme incarnant simplement « une autre histoire israélienne d’immigration » et pense que le racisme envers sa communauté finira par disparaître, comme cela a été le cas pour les Juifs mizrahis. Les attitudes envers les Arabes, ajoute-t-il, sont un problème différent.

« Arab Labor » (le travail arabe), une série comique qui a duré trois saisons entre 2007 et 2012, a aidé de façon similaire à briser les barrières culturelles en Israël, entre Juifs et Arabes. Toutefois, son créateur, l’arabe israélien Sayed Kashua, a fini par quitter l’état juif, regrettant qu’ « une majorité absolue dans le pays ne reconnaisse pas le droit à l’existence des Arabes ».

Vasa a commencé à travailler sur le projet « Nebus » en 2012. Il a ensuite developpé la série au sein de compagnies de production durant plusieurs années. Reshet s’est porté acquéreur il y a deux ans. Tamar Morom, qui préside le bureau des séries télé scénarisées au sein de l’entreprise de production israélienne, a indiqué que le script avait été immédiatement considéré par tous comme une « bonne idée ».

Elle indique également que c’était le bon moment de le faire.

« Cela n’aurait probablement pas marché il y a cinq ans », dit Morom à JTA. « Il y avait beaucoup de manifestations et des problèmes qui n’étaient pas vraiment plaisants entre les Ethiopiens et la police ces deux dernières années. Ce n’est pas que c’est calme maintenant, mais je pense que c’est le bon moment pour critiquer notre société ».