AMSTERDAM (JTA) — L’une des plus anciennes et des plus impressionnantes synagogues juives d’Europe, la synagogue portugaise de la ville, est connue dans le monde pour sa beauté majestueuse.

Construite en 1675 pour les descendants des Juifs qui avaient fui les persécutions religieuses dans la péninsule ibérique, la synagogue portugaise est aujourd’hui visitée par 200 touristes approximativement par an. A l’intérieur de son vaste sanctuaire, une arche de Torah massive faite de tours en bois de jacaranda brésilien au-dessus d’un mobilier datant du 17e siècle, et une multitude de chandeliers dorés accrochés entre 12 piliers en pierre.

L’architecte des lieux aurait tiré son inspiration du temple de Salomon et la synagogue serait la plus grande et la plus décorée d’Europe, selon les historiens.

Tandis que la synagogue portugaise a été plus tard éclipsée par des lieux de culte plus magnifiques et plus vastes encore – comme celui de la rue Dohany à Budapest – cette bâtisse d’Amsterdam reste une découverte particulière et spectaculaire pendant toute l’année.

Et pourtant, la majorité des visiteurs de la synagogue ne sont pas là lorsque sa beauté éclate le plus : lors de Yom Kippour. Le jour le plus saint du calendrier juif, la salle est remplie à son comble alors que les fidèles prient sous la lumière chaude de centaines de bougies – une tradition qui remonte à l’invention de l’électricité – à l’occasion d’un service accompagné de mélodies religieuses uniques qui ressemblent à de l’opéra.

« C’est l’un des spectacles les plus profonds et les plus beaux offerts à la communauté juive européenne », selon Esther Voet, visiteuse régulière de la synagogue et rédactrice en chef de l’hebdomadaire juif néerlandais NIW. Le jour de Yom Kippour, entrer dans la synagogue éclairée aux bougies a un « effet de purification – ce qui est exactement le sens de Yom Kippour », ajoute-t-elle.

C’est également comme « entrer dans une machine à remonter le temps », poursuit-elle. « On a l’impression d’être un lien dans une très longue chaîne de tradition juive ».

Peu de fidèles font davantage l’expérience de cette dimension intergénérationnelle que Ronit Palache, dont les ancêtres ont fait partie des tous premiers responsables de la synagogue.

« Venir ici signifie faire partie de l’histoire, et c’est mon histoire », explique Palache, dont l’arrière-arrière grand-père a été grand rabbin de la communauté juive portugaise.

Mais il n’est pas nécessaire d’avoir une connexion personnelle pour apprécier la dimension historique des services de Yom Kippour dans ce lieu de culte, estime Bart Wallet, historien à l’université d’Amsterdam et auteur d’un livre qui s’intitule « Histoire des Juifs aux Pays-bas », un ouvrage publié cette année en néerlandais.

« Il y a un intérêt croissant pour l’office de Yom Kippour et, en réponse, la communauté a, il y a seulement quelques années, commencé à assigner des billets pré-commandés », dit-il.

Certains Juifs – parmi lesquels Lipika Pelham, auteure et journaliste d’origine indienne qui vit à Londres – font le voyage avec leurs familles pour se rendre au service de Yom Kippour au sein de la synagogue. Les billets coûtent seulement 22 dollars mais il faut les commander largement à l’avance.

Les spectateurs d'un concert de jazz organisé à la Synagogue portugaise d'Amsterdam, le 17 août 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Les spectateurs d’un concert de jazz organisé à la Synagogue portugaise d’Amsterdam, le 17 août 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Le jour de Yom Kippour, l’office est essentiellement dirigé par les hommes de la communauté, assis autour du bimah, ou chaire, dans la section centrale de l’allée principale. Les invités hommes sont assis sur des bancs qui entourent la section centrale. Les femmes sont installées à l’étage, dans le lieu qui leur est réservé, « où on se bat pour suivre la lecture du texte en-dessous, ce qui n’est pas facile à cause de l’acoustique », explique Voet.

Et pourtant, même si elle est loin d’être idéale pour la lecture des prières, l’acoustique, à la synagogue portugaise, est excellente lorsqu’il s’agit d’écouter de la musique et des chanteurs – ce qui a été un élément essentiel dans la décision prise par le conseil d’administration de la synagogue d’y accueillir occasionnellement des concerts. Durant ces événements, le public non-juif peut avoir un avant-goût de l’atmosphère de Yom Kippour, toutes les bougies étant allumées.

Les bougies sont aussi allumées lorsque d’importants dignitaires viennent à la synagogue. Cela a été le cas des souverains néerlandais et de leaders internationaux comme le Premier ministre israélien Netanyahu et feu le président Shimon Peres.

Le jour de Yom Kippour, les hommes mettent le haut de forme traditionnel juif portugais – un couvre-chef qui était porté par les Juifs qui avaient migré en Hollande depuis le Portugal, l’Espagne et leurs colonies lorsque ces pays avaient adopté la politique d’inquisition anti-juive de l’église. Le bois utilisé pour l’arche de Torah avait été amené de Recife par des Juifs qui avaient fui la ville brésilienne pour Amsterdam. Encadrant l’arche, deux canapés du 16e siècle venus du Moyen-Orient.

L'intérieur de la synagogue portugaise d'Amsterdam illuminée par les bougies (Crédit : CC BY-SA Massimo Catarinella, Wikimedia)

L’intérieur de la synagogue portugaise d’Amsterdam illuminée par les bougies (Crédit : CC BY-SA Massimo Catarinella, Wikimedia)

« L’intérieur forme un mélange très cosmopolite », s’exclame Wallet. « Vous y trouvez des objets fabriqués à de nombreux endroits du monde ».

Nulle part ailleurs, dans l’Europe du 17e siècle, les Juifs n’ont eu le droit de construire une synagogue aussi large et aussi impressionnante que l’est la synagogue portugaise, ajoute Wallet, ce qui fait de la bâtisse le témoignage de la tolérance relative dont les Juifs ont profité aux Pays-bas pendant des siècles, avant que les nazis et leurs collaborateurs locaux n’exterminent presque la totalité de la communauté.

Parce que la synagogue est porteuse de tant d’histoire, le folklore a inévitablement grandi autour de presque chacun de ses aspects – même le sable fin répandu sur son sol qui, selon certains, est une référence au désert traversé par les Hébreux sur la route vers Canaan. En réalité toutefois, l’usage de sable sur les sols en bois était une méthode de nettoyage et de conservation commune au 17e siècle qui a disparu presque partout ailleurs.

L’office de Yom Kippour est également animé par les prières de Santo Servicio, le choeur de la synagogue portugaise, qui reprend les mélodies qui se sont développées ici au cours des siècles. Interprétés en hébreu, avec une inflexion portugaise, les chants sont mélodiques, composés aux 16e et au 17e siècle pour être agréables à écouter et pour concurrencer les choeurs chrétiens, explique Wallet.

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Les leaders de la communauté à l’époque souhaitaient plus largement réhabiliter et préserver à Amsterdam ce que l’Inquisition avait détruit dans les pays ibériques.

Preuve de cet effort, les milliers de manuscrits présents dans les rayons de la bibliothèque juive Ets Haim, la plus ancienne institution en son genre encore en fonctionnement et qui fait partie du complexe de la synagogue portugaise.

Le personnel prépare la bibliothèque juive Ets Haim à Amsterdam pour des visiteurs, le 17 mai 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Le personnel prépare la bibliothèque juive Ets Haim à Amsterdam pour des visiteurs, le 17 mai 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

« Vous pouvez voir dans les livres leur enthousiasme d’avoir à nouveau la capacité de se lier ouvertement aux traditions juives et de reprendre l’étude », indique Ruth Peeters, conservatrice à la bibliothèque.

Le rôle central de la bibliothèque dans la vie quotidienne des fidèles de la synagogue est évident dans le nom qui est utilisé par les locaux pour désigner ce lieu de culte : Esnoga — un mélange du mot « escola », qui signifie école en portugais – et « sinagoga », qui veut dire synagogue.

Parfois, l’enthousiasme a pu égarer les fidèles et même les chefs de la communauté. Au moment de la construction de la synagogue, la communauté a été ainsi divisée entre les fidèles et les opposants de Shabbetai Zevi, un excentrique juif né en Turquie qui avait divisé le monde juif en clamant qu’il était le messie avant sa conversion à l’islam sous la contrainte.

Même Isaac Aboab da Fonseca, fondateur de cette communauté dont il a été le rabbin pendant 40 ans, avait suivi pendant un moment l’homme qui devait être ensuite connu sous le nom de « faux messie ». Wallet explique que le débat sur la question a marqué une « crise au sein de la communauté » mais a été largement sortie des registres officiels.

Un chercheur travaille à la bibliothèque juive Ets Haim à Amsterdam pour des visiteurs, le 17 mai 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Un chercheur travaille à la bibliothèque juive Ets Haim à Amsterdam pour des visiteurs, le 17 mai 2017 (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Mais le test ultime pour la communauté est arrivé en 1940, lorsque l’Allemagne nazie a envahi les Pays-bas, initiant des politiques racistes qui se sont achevées par le meurtre de 75 % de la population juive néerlandaise faite de 140 000 personnes. La synagogue portugaise a alors été scellée et sa bibliothèque et ses trésors pillés.

Mais tandis que la synagogue ashkénaze d’Amsterdam a été rasée, la synagogue portugaise n’a pas vraiment subi de dégâts.

« Je pense qu’ils ne savaient pas trop quoi faire avec », dit Wallet. « Et qu’en fin de compte, ils n’ont pas osé la détruire ».