Une marée bleue et blanche. C’est la première chose qui frappe, ce jeudi 16 avril dans le camp d’Auschwitz.

Les couleurs nationales de l’Etat d’Israël, brandies par des Israéliens et par des Juifs du monde entier semblent omniprésentes au moment du départ de l’édition 2015 de la Marche des Vivants, en ce jour de Yom Hashoah.

Cette année, ils sont 12 000, dont 10 000 jeunes, à être venus participer à la March of living (en hébreu : mitsad hahaïm) – parcourir à pied les 3 kilomètres qui séparent Auschwitz du camp de Birkenau, connu également sous le nom de Auschwitz II.

Ce camp abritait un immense camp de travail et quatre chambres à gaz qui pouvaient mettre à mort jusqu’à 24 000 hommes, femmes et enfants par jour. Rappelons-le, environ 1 300 000 personnes – parmi lesquelles 1 100 000 Juifs – furent assassinés au complexe concentrationnaire d’Auschwitz-Birkenau, très souvent dès leur arrivé sur le site de Birkenau.

En regardant la foule de plus près, on réalise qu’elle est infiniment plus composite qu’elle ne le semble à première vue.

Les israéliens – des jeunes, mais aussi des salariés qui ont fait le déplacement avec leur entreprise – sont bien sûr présents en masse, arborant banderoles et drapeaux par milliers.

Mais il y a aussi des adolescents polonais en tenue militaire. Des philosémites munis de pancartes où l’on peut lire : « Polish friends of Israel, we are with you ». Beaucoup de Juifs américains de tous âges et de tout le pays.

Un Polonais montre son attachement à Israël (crédit : N.K.)

Un Polonais montre son attachement à Israël (crédit : N.K.)

Et on croise des Juifs brésiliens, italiens, mexicains, panaméens ou marocains qui arborent souvent les couleurs d’Israël en même temps que celles de leur pays.

Des loubavitchs qui, fidèles à eux-mêmes, ne perdent pas de temps et invitent les hommes juifs à mettre leurs Tefiline (phylactères), des bonnes sœurs, des guides affairés, un Allemand recouvert de drapeaux israélien et allemand noués l’un à l’autre, des lycéens français accompagnés de leurs professeurs, des policiers israéliens et polonais qui veillent conjointement à assurer la sécurité de la manifestation.

Cette foule bigarrée et polyglotte a quitté le camp d’Auschwitz pour entamer à pied, dans une atmosphère triste et joyeuse en même temps, le trajet vers Birkenau.

Des élèves devant Birkenau (Crédit : N.K

Des élèves devant Birkenau (Crédit : N.K

Uri n’était jamais venu à Auschwitz auparavant. Il marche avec ses collègues de la Banque Discount, tous vêtus de leur tenue professionnelle. Ils forment un groupe imposant.

La banque organise depuis 2003 des voyages pour ses employés.

« Ce qu’il faut comprendre de ce qui s’est passé ici, c’est que quand une certaine limite est dépassée, il faut résister. Quand il est temps de réagir, un être humain doit savoir le faire », énonce ce Telavivien d’une trentaine d’années. Parle-t-il en tant que Juif israélien qui vit en 2015 ? « Pas spécifiquement, ce que je dis vaut pour tous les êtres hu-
mains. »

Un avis partagé par Fany, une Panaméenne sexagénaire qui marche, comme la plupart de ses 200 compatriotes qui ont traversé l’océan Atlantique pour l’occasion, avec une écharpe aux couleurs du Panama sur les épaules et une banderole d’Israël accrochée à son dos.

Le très long cortège de la Marche des Vivants (crédit : N.K.)

Le très long cortège de la Marche des Vivants (crédit : N.K.)

Cette agente de voyage, qui qualifie l’événement d' »expérience unique », est convaincue que « le message de cet événement – que cette horreur ne doit plus jamais se produire – concerne tout le monde. Il se passe dans le monde des choses qui ne devraient pas se passer. En Syrie, en Afrique et même chez vous, en France ».

Pendant la bonne heure que dure la marche dont l’itinéraire épouse les sinistres rails de chemins de train, des marcheurs, jeunes le plus souvent, déposent des petits panneaux qui rendent hommage (en hébreu, en anglais, en français, en polonais, en espagnol, en portugais, en italien) aux victimes – à toutes les victimes ou à certaines en particulier.

Certaines délégations, comme celles des régiments de lycéens polonais qui défilent en tenue militaire, sont disciplinées et silencieuses. Eunice, 16 ans, est peu bavarde :
« Nous nous sommes portés volontaires pour défiler ici. Pour nous rappeler ce qui s’est passé. » Elle ne semble pas curieuse de rencontrer des jeunes d’autres pays.

Un groupe de cadets de l'armée polonaise (crédit : N.K.)

Un groupe de cadets de l’armée polonaise (crédit : N.K.)

En d’autres endroits, il règne un respectueux tumulte. Des Américains – du Nord et du Sud – marchent en se tenant bras dessus bras dessous, des jeunes israéliens entonnent des chants. Les photos claquent de partout. On plaisante un peu.

La délégation française, emmenée par le Fonds social juif unifié (FSJU), est composée presque exclusivement d’Alsaciens et de Lorrains (ainsi que d’un groupe de Lyonnais).Elle est assez peu importante : moins de 200 personnes.

Les deux tiers de la délégation sont des scolaires. D’après le rabbin de Mulhouse, Elie Hayoun, qui a accompagné les nombreux élèves (tous non-juifs) de sa ville, « ils ont eu un comportement remarquable » pendant la visite des camps et durant la Marche.

Les VIP de la délégation française ; le grand rabbin de Moselle Bruno Fiszon, tient le drapeau (crédit : N.K.)

Les VIP de la délégation française ; le grand rabbin de Moselle, Bruno Fiszon, porte le drapeau (crédit : N.K.)

Hormis les élèves, il y a des élus (dont le maire de Mulhouse, Jean Rottner) et des responsables communautaires.

Enfin, des dirigeants de six cultes présents en Alsace ont participé à ce séjour intense.

Laurent Gradwohl, le directeur du FSJU-Est, tenait particulièrement à cette dimension inter-religieuse et aimerait à l’avenir « amener des jeunes de toutes les religions à Auschwitz. Ce serait une manière efficace de lutter contre le négationnisme au moment où les derniers témoins disparaissent ».

L’atmosphère se fait subitement plus recueillie lorsqu’apparaît le gigantesque camp de Birkenau. Certains pleurent.

Les marcheurs se rapprochent doucement de la grande scène installée dans la partie centrale de ce camp où des centaines de milliers de déportés furent gazés dès leur descente du train.

C’est le chanteur israélien Dudu Fisher qui a ouvert la cérémonie en chantant, en yiddish, « Es brennt » (« ça brûle!), un chant composé par Mordehaï Gebirtig en 1936 suite à un pogrom perpétré en Pologne.

Une vidéo du président de l’Etat d’Israël a été diffusée sur deux écrans géants et un message du pape François lu.

La cérémonie, très centrée autour de l’Etat d’Israël, fut dans l’ensemble prévisible et protocolaire (musique de La liste de Schindler, allumage de six torches, Kaddish des orphelins, Hatikva…). Une certaine émotion étatisée peut être gênante pour certains et pourrait être discutée.

Il n’empêche, le spectacle de cette masse de gens réunis pour défendre la vie et le peuple juif dans un lieu qui faisait de l’extermination des Juifs sa raison d’être, reste sidérant.

Aucune des 200 000 personnes qui ont déjà participé à la Marche des Vivants ne pourrait affirmer sérieusement le contraire.

Le grand rabbin Lau allume une des torches en compagnie de Noah Krieger, un rescapé des camps d'origine française devenu un célèbre journaliste israélien (crédit : N.K.)

Le grand rabbin Lau allume une des torches en compagnie de Noah Klieger, un rescapé des camps d’origine française devenu un célèbre journaliste israélien (crédit : N.K.)