WASHINGTON — La commission des Relations étrangères du Sénat américain s’est réunie mercredi pour se pencher sur la loi Taylor Force, une législation qui couperait le financement américain versé à l’Autorité palestinienne (AP) en raison du soutien monétaire apporté par cette dernière aux auteurs d’actes terroristes commis contre les Israéliens et d’autres. Certains sénateurs ne sont pas convaincus que le Taylor Force Act soit acceptable en l’état.

Les élus des deux partis ont, à l’unanimité, évoqué le caractère urgent de ce projet de loi, mais ont souhaité s’assurer qu’aucun changement drastique dans la politique américaine ne puisse causer d’instabilité en Cisjordanie, ou dans la coopération sécuritaire israélo-palestinienne.

Le sénateur républicain du Tennessee Bob Corker, qui préside la commission, a indiqué que même Israël ne soutiendrait pas nécessairement les États-Unis s’ils en venaient à couper les vivres à l’AP – même si des politiques ont ouvertement salué ce projet de loi – craignant qu’il n’affaiblisse l’Autorité palestinienne.

Corker, qui est favorable à ce projet de loi, a rappelé que le sénateur républicain du Kentucky Rand Paul avait proposé de stopper le financement américain à l’AP pour les mêmes raisons, mais que le gouvernement israélien lui avait demandé de bloquer ce projet de loi.

Le projet de loi avait été ré-introduit par le sénateur de Caroline du Sud Lindsey Graham au mois de février. Il devrait être soumis à la commission dans les semaines à venir, mais il est difficile d’affirmer qu’il sera approuvé par le Sénat en l’état.

L’ancien ambassadeur américain en Israël Daniel Shapiro, qui a pris la parole lors de cette réunion, a également souligné que cette mesure pourrait porter atteinte à Israël.

Daniel Shapiro, alors ambassadeur des Etats-Unis en Israël, le 9 décembre 2014. (Crédit : Matty Stern/Ambassade américaine)

Daniel Shapiro, alors ambassadeur des Etats-Unis en Israël, le 9 décembre 2014. (Crédit : Matty Stern/Ambassade américaine)

« La stabilité en Cisjordanie, qu’elle soit économique ou politique, sert les intérêts israéliens en tempérant une atmosphère dans laquelle les Palestiniens pourraient être attirés par l’extrémisme, a expliqué Shapiro. Tout du moins, c’est ainsi que les politiques israéliens avec lesquels j’ai travaillé l’expliquent. »

« Ils ont poussé la logique jusqu’à la solvabilité de l’AP elle-même, a-t-il ajouté. Donc, en dépit d’années de plaintes contre l’incitation palestinienne [à la violence], le gouvernement israélien n’a pris aucune mesure contre la viabilité de l’économie palestinienne, et s’assure que l’AP reste opérationnelle. »

Et en effet, l’AIPAC, le lobby pro-Israël le plus puissant et le plus éminent à Washington, n’a pas soutenu ce projet de loi.

Shapiro, qui a travaillé pour l’administration Obama, a déclaré qu’il soutenait l’objectif central du projet de loi, mais a soumis quelques amendements, notamment la possibilité pour le président de signer un formulaire de renonciation, s’il juge qu’il est nécessaire de financer l’AP pour des raisons de sécurité.

Le projet de loi porte le nom de l’ancien officier de l’armée américaine Taylor Force, mortellement poignardé en mars 2016 par un terroriste palestinien alors qu’il visitait Tel Aviv. Force, âgé de 29 ans à l’époque, avait servi en Irak et en Afghanistan. Il voyageait en tant qu’étudiant en thèse de l’université Vanderbilt, dans le cadre d’un programme d’étude sur l’entrepreneuriat mondial.

Taylor Force, 29 ans, étudiant en thèse à l’université Vanderbilt, a été tué le 8 mars 2016 dans une attaque terroriste à Jaffa. (Crédit : Facebook)

Taylor Force, 29 ans, étudiant en thèse à l’université Vanderbilt, a été tué le 8 mars 2016 dans une attaque terroriste à Jaffa. (Crédit : Facebook)

Graham a déclaré devant la commission que la mort de Force « doit compter » et qu’elle doit galvaniser les États-Unis à « mettre fin aux payements de l’Autorité palestinienne, à moins qu’eux-mêmes ne cessent de payer leurs enfants pour qu’ils tuent d’autres personnes. » Stuart Force, le père de Taylor, était présent.

Les Etats-Unis accordent actuellement à l’AP presque 500 millions de dollars d’aide par an. La législation prévoit que seule la partie versée pour l’assistance sécuritaire – approximativement 60 millions de dollars – reste en place.

Le sénateur du Maryland Ben Cardin, démocrate le plus important de la commission, a fait part de sa frustration quant au fait qu’aucun membre de l’administration Trump n’était présent ni ne s’était positionné fermement sur ce projet de loi.
« Je tiens à exprimer ma déception, si je peux me le permettre, a-t-il dit. Il aurait été agréable d’avoir un membre de l’administration ici, pour que nous puissions avoir l’avis de l’administration sur ce sujet capital. »

Le chef de la minorité au Sénat, le démocrate de New York Chuck Schumer, et Ben Cardin ont tous les deux fait part de leur soutien à la législation lors de la journée d’action annuelle de l’Union orthodoxe à Washington le mois dernier, mais n’y ont pas apporté leur soutien dans sa version actuelle. Le seul démocrate à l’avoir fait est le sénateur de la Virginie-Occidentale, Joe Manchin.

Mercredi, Cardin a déclaré qu’il « espérait que l’on trouvera un moyen de faire adopter le Taylor Force Act. »

Des manifestants palestiniens pendant la Journée de la Terre, dans le village de Madama, au sud de Naplouse, en Cisjordanie, le 30 mars 2017. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

Des manifestants palestiniens pendant la Journée de la Terre, dans le village de Madama, au sud de Naplouse, en Cisjordanie, le 30 mars 2017. (Crédit : Jaafar Ashtiyeh/AFP)

D’autres membres du parti ont fait part de leur scepticisme. Jeanne Shahenn, sénatrice du New Hampshire, a demandé mercredi à ce que la lettre de juin, signée par des centaines de responsables de l’armée israélienne qui ont manifesté leur préoccupation quant à une éventuelle crise sécuritaire, soit incluse dans le dossier.

Cette lettre, préparée par les Commandants pour la Sécurité israélienne, indique que le Taylor Force Act « saboterait la stabilité de l’AP, augmenterait le niveau de frustration et d’hostilité, éroderait la coopération sécuritaire, et par voie de conséquence, porterait atteinte à la sécurité israélienne. »

Israël, qui attribue la violence aux incitations croissantes, a publiquement soutenu cette mesure, et à introduit son propre projet de loi miroir, mais les médias indiquent que certains responsables se sont discrètement opposés à ce que Washington stoppe ses financements à l’AP.

Elliott Abrams, une personnalité de l’establishment de Washington et de la communauté pro-israélienne, qui a occupé de multiples postes importants au sein des administrations de Ronald Reagan et de George W. Bush, a appuyé cette mesure.

Il pense que les considérations sur les potentielles ramifications du retrait du financement étaient des « préoccupations légitimes », mais qu’elles ne font pas le poids dans la logique du projet de loi.

« Tant que le gouvernement palestinien récompense le terrorisme, nous devons nous assurer que nos objections, nos condamnations soient publiques, et pas seulement dans des mots, a-t-il dit. Notre programme d’assistance doit refléter notre sentiment de dégoût. »

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Le président américain Donald Trump, à gauche, et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pendant une conférence de presse conjointe au palais présidentiel de Bethléem, en Cisjordanie, le 23 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Le président américain Donald Trump n’a pas encore adopté de positionnement ferme face à ce projet de loi. Il a néanmoins vivement interpellé le président de l’AP Mahmoud Abbas à ce sujet durant leurs rencontres à Washington et à Bethléem au mois de mai.

Le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, a pour sa part expliqué aux membres de la Chambre des représentants le mois dernier qu’il y avait une discussion bilatérale « active » en cours pour tenter de résoudre la question des versements de salaires aux terroristes.

« Nous continuerons ce dialogue avec eux », a-t-il spécifié devant la commission des Affaires étrangères de la Chambre. Il a ajouté que Trump n’avait qu’une « certaine marge de patience » et « qu’une certaine marge [de temps] durant laquelle il restera engagé et intéressé. »

« A un moment, a poursuivi le haut-diplomate américain, il va se désintéresser. Et lorsqu’il se désintéressera, cela viendra certainement altérer notre niveau de soutien. »