Varsovie – Lorsque Hagay Hacochen grandissait dans la banlieue de Tel Aviv, sa mère lui parlait rarement de son enfance en Pologne. Après tout, elle n’avait que cinq ans lorsqu’elle est partie de la Pologne pour vivre en Israël et, comme elle a élevé sa famille en Israël, elle n’a pas pris la peine de leur enseigner le polonais.

Mais Hacohen, 32 ans, s’est intéressé à ses origines. A 20 ans, il est parti faire un séjour en Pologne, souhaitant apprendre les rudiments de la langue maternelle de sa mère et découvrir Varsovie, ville que sa grand-mère maternelle a aidé à libérer pendant la Seconde Guerre mondiale en combattant dans les forces armées polonaises de l’Est.

A cette époque, il ne pensait aucunement quitter Israël. C’était avant les manifestations pour la justice sociale de l’été 2011, avant que le prix du cottage et, plus récemment, des desserts chocolatés ne deviennent l’une des raisons de l’exode de jeunes Israéliens de la classe moyenne vers les villes que leurs grands-parents ont fuies pendant la Shoah.

Hacohen voulait seulement en savoir plus sur ses racines. Mais quand il est arrivé en Pologne, il s’est senti étrangement attiré par le pays – aussi bien pour sa culture que sa langue, qu’il a commencée à apprendre en prenant des cours à l’Institut polonais de Tel Aviv. On lui a proposé un travail et il a décidé de tenter sa chance. Cinq ans plus tard, il est toujours à Varsovie.

« Ce n’est pas comme si j’avais eu le projet de partir pour la Pologne. Les choses sont juste arrivées comme ça », a-t-il expliqué lors d’un entretien téléphonique.

Il réside dans la ville de Poznan, où il travaille comme maître de conférences d’hébreu à l’université locale. « J’ai visité la Pologne, et je l’ai trouvée très intéressante. J’ai pensé que ça serait un bon endroit pour moi. Et ma famille m’a dit que si je voulais vivre là-bas, elle serait d’accord. Du coup, j’ai continué sur la voie sur laquelle j’étais, et ce n’est pas encore fini ».

Les lois polonaises permettent à ceux qui ont des parents ou des grands-parents polonais d’avoir un passeport polonais, et des milliers d’Israéliens, dont Hacohen, ont profité de cette loi.

Une étude menée en 2012 par Business Opportunities à la Conférence de Pologne a révélé qu’environ 20 000 citoyens israéliens avaient aussi un passeport polonais et précisé qu’environ la moitié de ces citoyens, donc à peu près 10 000, en ont fait la demande une fois que la Pologne est entrée dans l’UE en 2004.

Cependant, seule une petite fraction de ceux qui ont la double nationalité vit en Pologne. Contrairement à Berlin, qui accueille des milliers d’expatriés israéliens et qui est au centre de débats houleux sur l’augmentation du coût de la vie, Varsovie n’accueille que quelques centaines d’Israéliens. Cracovie et Breslau n’abritent que 100 ou 200 Israéliens, tout au plus.

Pendant son temps libre, Hacohen s’occupe de la page Facebook des Israéliens qui vivent dans la capitale polonaise et qui compte 204 membres. Malgré ce petit chiffre, Hacohen affirme que la communauté israélienne croît, et que pour un expatrié de Tel Aviv qui a grandi dans un milieu laïc, l’expérience juive dans une ville de l’Europe de l’Est d’après-guerre peut être étonnamment satisfaisante.

« Je ne suis en aucun cas le premier Israélien qui s’installe à Varsovie », précise Hacohen. « Mais quand je suis venu ici, j’étais l’un des premiers à avoir une vingtaine ou une trentaine d’années, et depuis la population continue de s’agrandir ».

Un mémorial de l'Holocauste sur un bâtiment du ghetto de Varsovie (Crédit : http://www.shutterstock.com/pic-175892729/stock-photo-warsaw-poland-september-holocaust-memorial-a-building-from-warsaw-ghetto-with.html?src=52nH8R-ldiHlU7tpnF4jzA-1-0)

Un mémorial de l’Holocauste sur un bâtiment du ghetto de Varsovie (Crédit : http://www.shutterstock.com/pic-175892729/stock-photo-warsaw-poland-september-holocaust-memorial-a-building-from-warsaw-ghetto-with.html?src=52nH8R-ldiHlU7tpnF4jzA-1-0)

Depuis son arrivée à Varsovie, un couple d’Israéliens a ouvert un bar qu’ils ont appelé Hummus Bar, et une 0Polonaise convertie au judaïsme a ouvert avec son mari le Tel Aviv Café, un hommage gastronomique à la ville cosmopolite d’Israël (le couple a depuis divorcé mais ils continuent à gérer ensemble le restaurant qui se targue d’avoir le meilleur falafel, une véritable limonade à la menthe et la mentalité végétalienne et sans gluten que l’on retrouve dans les bistros de Tel Aviv).

Il y a un an, le tout premier centre communautaire juif moderne a ouvert ses portes à Varsovie, grâce à une collaboration entre les citoyens juifs de la ville et l’American Joint Distribution Committee. Deux cents personnes ont participé au gala d’ouverture.

Lorsque Hacohen est arrivé à Varsovie, la minuscule communauté de la ville a eu vent du fait qu’il était un Cohen, un descendant de prêtres juifs qui ont des devoirs spécifiques et ont droit à des honneurs particuliers à la synagogue, et était désireuse qu’il la rejoigne.

Hacohen n’a jamais été quelqu’un de religieux, mais l’accueil qu’il a reçu l’a touché. Il a commencé à participer aux services et a commencé à tisser des liens amicaux avec tous les Juifs du spectre religieux.

« Ici j’étais le seul », explique-t-il au sujet de son statut de Cohen. « Et il n’y avait pas de pression, pour ainsi dire, mais il y a une sorte de force gravitationnelle qui nous pousse à se rendre à la shul [synagogue]… et maintenant, je ne suis toujours pas religieux mais je suis plus conscient de la beauté de la religion juive et de ce qu’on fait à la
synagogue ».

L’expérience de Hacohen est le reflet d’un mouvement qui survient dans toute l’Europe de l’Est, de Budapest à Prague et, bien sûr, à Varsovie. Dans toutes les villes où des communautés entières ont été anéanties sous la tutelle d’Hitler, la vie et la fierté juives fleurissent à nouveau désormais.

« Nous n’avons aucune idée du nombre de Juifs présents dans le pays. Certains Juifs commencent à sortir de leur trou et à affirmer leur judaïcité, et en même temps, vous avez ce mouvement de non-Juifs qui souhaitent préserver la culture juive », précise Rav Tyson Herberger, un rabbin né aux Etats-Unis qui a vécu de nombreuses années en Israël et qui réside maintenant à Wroclaw, dans le sud-ouest de la Pologne.

La Pologne, souligne Herberger, a un taux de natalité négatif – il y a plus de citoyens qui meurent que de personnes qui naissent – de ce fait, la communauté juive et la population polonaise, en général, déclinent.

Vue sur la ville de Varsovie (Crédit : http://www.shutterstock.com/pic-142865488/stock-photo-old-town-in-warsaw-poland-the-royal-castle-and-sigismund-s-column-called-kolumna-zygmunta.html?src=dt_last_search-5

Vue sur la ville de Varsovie (Crédit : http://www.shutterstock.com/pic-142865488/stock-photo-old-town-in-warsaw-poland-the-royal-castle-and-sigismund-s-column-called-kolumna-zygmunta.html?src=dt_last_search-5

Mais l’intérêt évoqué par le judaïsme, et tout ce qui va avec comme la nourriture casher et les cours d’hébreu, commence à augmenter. Cela ne signifie pas pour autant que Varsovie sera le prochain Berlin.

« Berlin et Varsovie sont des villes très différentes dans la tête des Juifs », explique Herberger. « L’Allemagne a consacré beaucoup de temps et d’énergie pour se faire pardonner de la guerre. La Pologne ne l’a pas fait, car pour les Polonais, ils étaient aussi les victimes et non pas les auteurs [du crime]. Et puis, c’est moins cher de louer un bel appartement à Berlin qu’à Varsovie ».

« Tout coûte moins cher ici. Les salaires sont plus bas qu’en Israël mais le pouvoir d’achat est plus élevé ici qu’en Israël. Ici, je peux aller boire une bière et avoir un shlish (terme israélien pour le 1/3 d’un litre) pour à peu près 4 ou 5 shekels (la même bière coûterait en Israël 20 ou 25 shekels)… Si vous ne respectez pas les règles de casherout et que vous ne vous inquiétez pas d’être loin d’un mikveh [bain rituel] ou d’un minyan [10 personnes requises pour prier], cette ville a un formidable attrait ».

Hacohen reconnaît, lui aussi, qu’il en a plus pour ses shekels – ou plutôt zlotys – en Pologne, mais, rapidement, il ajoute que les ressemblances avec Berlin s’arrêtent là.

« La Pologne ce n’est pas le paradis. Contrairement à Berlin, il n’y a pas de sécurité sociale et je ne pense pas que les personnes qui s’installent ici le font pour profiter du système. Ce n’est pas un pays riche, mais c’est un pays qui se redécouvre ».

Et cette redécouverte est ce qui l’a poussé à être encore là cinq ans après.

« Si vous êtes un éducateur, un reporter, si vous voulez faire quelque chose ou si vous êtes tout simplement curieux, c’est vraiment un endroit intéressant et qui en vaut la peine. C’est un endroit tellement positif, au moins pour les étrangers ».

Lorsqu’on lui demande si les endroits comme le Hummus Bar et le Tel Aviv Café permettent de lui donner le sentiment d’être à la maison, en Israël, Hacohen répond diplomatiquement : « Quand je rentre à la maison, j’ai hâte de manger du houmous. Je veux manger mon houmous à la maison », indique-t-il.